Archives mensuelles : octobre 2012

En direct de… 1855

Voilà ce qu’il reste d’une expérience en terre texane de socialistes utopistes, disciples de Charles Fourier (1772-1837), le créateur du phalanstère. Quelques tombes et, malgré tout, une explication gravée sur un panneau bien visible afin que les personnes qui s’y perdent puissent s’y reconnaître.

Le lieu est situé à cinq kilomètres à l’ouest du centre-ville de Dallas. C’est là qu’en 1855, des Français, Belges et Suisses ont établi, près de la rivière Trinité, une « colonie » baptisée La Réunion.  Le fondateur n’est autre que Victor Considerant (1808-1893), lui aussi figure du socialisme utopique du XIXe siècle, exilé outre-Atlantique par Napoléon III.

Deux cents « utopistes » sont arrivés ici le 22 avril 1855 sur une terre de 8000 mètres carrés. Une parcelle peu fertile et dont les premières récoltes (blé et légumes) subirent un blizzard en 1856. L’aventure périclita au début des années 1860 alors que le campement utopiste comptait 350 habitants. Certains retournèrent en Europe. D’autres restèrent et mirent leur savoir-faire au profit de Dallas qui avait intégré le territoire à sa juridiction : on doit la première brasserie et la première boucherie de la ville texane

Je n’ai pas encore osé dire à quelque solide texan que s’il buvait de la bonne bière et mangeait de la bonne viande, il le devait à des socialistes utopistes du XIXe siècle…

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En direct d’…Hinesburg

Hinesburg, 4200 habitants, à 20 kilomètres de Burlington. Ce matin, plus d’une centaine de personnes ont pris place dans la cafétéria du Lycée. Bernie Sanders, sénateur indépendant des Etats-Unis, tient une réunion publique (reportage à lire bientôt dans l’Huma). Il est considéré comme le parlementaire (Sénat et Chambre des représentants) américain le plus à gauche. Il déroule son exposé, très ancré sur les inégalités sociales et le risque que la démocratie américaine devienne une oligarchie. C’est sa méthode à « Bernie » (personne ne l’appelle autrement que par son prénom) : il pose ce qu’il pense et il en discute. Plus d’une vingtaine de questions suivent son introduction. Nous vous livrons les deux dernières : « Que pensez-vous de la politique de Netanyahu ? » « Que pensez-vous des printemps arabes ? »

C’était un nouvel épisode de notre série : « l’Amérique profonde n’est pas toujours celle que vous croyez ».

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En direct de… Burlington

L’Amérique réserve des surprises, toujours. Des bonnes, souvent. Burlington constitue l’une d’entre elles. Je n’avais évidemment pas choisi l’endroit par hasard : je viens couvrir la campagne de Bernie Sanders, le sénateur le plus à gauche des Etats-Unis, élu dans un fauteuil dans l’Etat du Vermont, l’un des plus progressistes du pays. Vous en lirez bientôt plus dans l’Huma. Mais, à dire vrai, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre à propos de la principale ville de cet Etat rural (la capitale politique étant Montpelier). En remontant, depuis Amherst (voir « post » précédent) les autoroutes 91 et 89 vers le nord, le doute commençait à poindre. Des terres mais pas beaucoup d’humains. Avec un peu plus de 600000 habitants, le Vermont a une densité de population égale à celle de la Creuse. Et au bout du chemin, il y a Burlington, petite révélation au bord du lac Champlain. Une ville vivante, pleine de commerces, de restaurants, de bars branchés, de cinémas, de cavistes et autres activités urbaines. Surtout pleine de jeunes. Pour cause : trois universités (en photo : le siège de l’une des confréries), dont l’Université du Vermont, institution locale, 12000 étudiants à elle seule, dans une ville de 42.000 habitants. Burlington vote massivement démocrate. Elle a même eu Bernie Sanders comme maire au début des années 80 et elle envoie régulièrement des membres Parti progressiste du Vermont (créé par le même Sanders) aux assemblées d’Etat (sénat et assemblée).

En gros, Burlington, c’est une Aix-en-Provence qui voterait comme la Seine-Saint-Denis posée au milieu du Cantal… C’est ça aussi l’ « Amérique profonde » dont on parle tout le temps sans en restituer la diversité.

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En direct de… Amherst

J’ai rencontré le seul gars qui a trouvé que Barack Obama avait pris le dessus sur Mitt Romney, lors du premier débat présidentiel, mercredi soir. Je n’ai même pas eu le mérite de le trouver: nous avions pris rendez-vous avant la confrontation. En quittant New Haven pour Burlington (principale ville du Vermont, prochaine étape de mon périple), je me suis arrêté à Amherst, grande ville universitaire du Massachusetts, ville dans laquelle la poétesse Emily Dickinson est née et morte, pour prendre le café avec Mark Kesselman. Mark est professeur émérite de sciences-politiques à l’Université de Columbia (New York). Notre première rencontre date de 2011. Je l’avais interviewé sur l’évolution de la société américaine dix ans après les attentats du 11 septembre. Son propos soulignant notamment l’ouverture culturelle grandissante des Américains m’avait frappé et j’en avais fait profit ensuite dans ma propre réflexion. Depuis nous avons sympathisé et Mark a été l’un des deux relecteurs du manuscrit qui est finalement devenu le « Dictionnaire presque optimiste des Etats-Unis »  (https://presidentiellesamericaines.com/2012/09/13/sortie-aujourdhui-de-mon-dictionnaire-presque-optimiste-de/). Et que me dit-il entre le café au lait et le muffin? Qu’il n’est pas d’accord avec l’analyse générale consacrant Romney grand vainqueur du duel. Qu’il a trouvé le candidat républicain agressif. Qu’on n’allait tout de même pas donner crédit à ces affirmations selon lesquelles il ne baisserait pas les impôts des plus riches alors qu’il promet de le faire depuis des mois… Bon, on a discuté une heure. Et je crois bien avoir désespéré le dernier gars qui croyait sincèrement qu’Obama n’était pas passé au travers… On est quand même tombé d’accord spontanément sur une chose: ce serait bien que, lors du prochain débat, Obama dise « quelque chose de gauche », comme Nanni Moretti dans je ne sais plus quel film (après recherche exténuante sur Internet: « Aprile ») implorait Massimo d’Alema de le faire…

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Quand Romney mange le terrain d’Obama

Le temps d’un débat, le candidat républicain s’est recentré. Du coup, le président sortant, centriste invétéré, n’avait plus beaucoup d’espace pour lui… Et comme il a mal négocié sur la forme ce premier rendez-vous, toute la presse américaine écrit et dit : avantage Romney. Explications.

ImagePour l’immense majorité des milliers de journalistes présents à l’Université de Denver et des milliers de reporters et observateurs arrimés devant leur poste de télé, le débat présidentiel s’annonçait ennuyeux et inutile. C’est la loi du genre. Et pour deux exceptions pour lesquelles ce genre de joute a fait pencher la balance en faveur de l’un des deux prétendants (Kennedy en 1960 et Bush en 2000), combien de confrontations sans effets politiques. Il est évidemment trop tôt pour mesurer si la confrontation intellectuelle de mercredi soir entre Barack Obama et Mitt Romney rentrera dans la catégorie des grands basculements mais elle a déjà produit une surprise : Obama, disons-le comme cela, a été mauvais et Romney s’en est bien sorti. Ce jugement tient à la fois de la politique et du caractère, une élection aussi personnalisée qu’une présidentielle relevant forcément des deux.

Romney, combattif et « centriste » d’opportunité

Ses conseillers redoutaient une gaffe, dont l’ancien gouverneur du Massachusetts est un grand spécialiste. Ils n’en ont pas eu à en déplorer une seule. Mieux, Romney s’est montré à l’aise, combattif, réactif, maniant l’humour et l’ironie. Il n’a pas été pris en défaut sur les grands dossiers abordés (économie, impôts, protection sociale).

Mais la vraie « nouvelle » de la soirée tient dans la tentative de recentrage du candidat républicain. Cela prouve déjà que les recettes ultralibérales proposées depuis des mois par le ticket Romney-Ryan n’ont pas trouvé un écho suffisant dans l’opinion publique. Attaqué à d’innombrables reprises par Obama sur les baisses d’impôts pour les plus riches, Romney a rétorqué à chaque fois qu’il ne baisserait pas les impôts pour les grandes fortunes. Il a de même assuré qu’il ne remettrait pas en cause la Sécurité sociale (système de retraites) et les programmes d’assurance-maladie pour les plus de 65 ans (Medicare) et les plus pauvres (Medicaid). Il a même promis de les sauver en les réformant sans jamais donner une once de début de solution. Si l’équipe Romney a manifestement décidé de gommer les aspects les plus « ultras » du programme républicain, elle n’a pas pensé à un « plan B ». Le candidat républicain n’a donc formulé aucune proposition concrète sur les grands sujets. Il n’a tout de même pas voulu démobiliser la base républicaine et a multiplié les professions de foi contre le gouvernement et pour la responsabilité individuelle. Ce qui, en creux, dessine un programme que Romney ne parviendra certainement pas longtemps à masquer…

Obama, professoral et… « centriste » convaincu

On ne sait si ses conseillers le redoutaient (rien n’avait vraiment transpiré dans la presse) mais ils ont vu, mercredi soir, le pire d’Obama. Côté prestation pure, le président sortant est apparu irrité (ah, la technique du « split screen » par laquelle on voit les deux débatteurs, celui qui parle et celui qui réagit), parfois suffisant. Plus Romney se montrait pugnace, plus Obama s’abandonnait à son vieux défaut : un ton professoral, monotone et ennuyeux.

Sur le fond de son discours, les progressistes les plus critiques diront qu’il a débattu comme il a gouverné pendant quatre ans : il ne s’est pas battu, il n’a même pas essayé. Après 1h30 de débat, on se demande encore quelle est la vision du monde d’Obama. Sans parler de son projet : comme Romney, il n’a quasiment pas formulé de propositions concrètes. Certes, il se dit favorable à une éducation pour tous, à la promotion des énergies vertes, à des impôts payés par tous, à une régulation de la finance… Mais tout ceci ne prend vraiment relief qu’au regard des propositions « ultras » des républicains que Romney a tenté de masquer hier soir. Le discours d’Obama ne fait pas sens en lui-même, si ce n’est celui d’un centrisme mou qui n’est de toute façon plus de mise dans un climat politique de polarisation,  alors que les attentes de son électorat de 2008 (résorption des inégalités, protections collectives) sont assez « radicales ».

 

L’asymétrie républicains-démocrates

Soyons justes : à n’écouter que la rhétorique des deux candidats, on a pu entendre deux approches différentes du monde : une société de l’individualisme contre une société de protection. La différence est que personne ne doute que les républicains transformeront cela en « projet de société » alors que le doute est encore et toujours permis concernant les démocrates.

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En direct de… New Haven

Je viens d’arriver aux Etats-Unis pour une série de reportages à publier tout au long de la campagne. Le périple commence par New Haven, où une coalition de syndicalistes a défait, lors de primaires retentissantes fin 2011, les sortants démocrates et a pris le pouvoir au conseil municipal. J’ai passé la matinée avec Delphine Clyburn, « alderwoman » (conseillère municipale) à arpenter le « ward » (district) dont elle est l’élue, des quartiers défavorisés, à fort majorité africaine-américaine. « Il faut que je vous présente quelqu’un. Il illustre ce que je vous ai dit sur le fait que nos quartiers avaient des talents ». Nous montons les marches du 249 Newhall Street. Elle frappe. Une voix tonitruante jaillit : « Entrez ». Tout de suite à gauche, nous entrons dans une petite pièce. En face de nous, apparaît une figure de roman : Winfred Rembert, chevelure blanche, deux dents en bouche, l’œil vif, l’imposant torse nu… Posés devant lui, des morceaux de cuir sur lesquels il grave l’Histoire. La sienne. La grande. Celle du Sud raciste et ségrégationniste. « J’ai mis ma vie et mes espoirs et ma vie dans le cuir pour ne pas mourir », dit-il. Winfred Rembert a été un militant des droits civiques dans les années 60. Il s’est fait tabasser par la police. A croupi sept années dans les geôles de la ségrégation. « J’ai même survécu à un lynchage, ajoute-t-il. En 1963. Je dois être le seul au monde à qui cela a dû arriver ». De la noirceur du monde, il a fait des œuvres en couleur. De la transmission de cette histoire vécue dans ses entrailles, il en a fait une mission. « Je veux que les gens connaissent leur histoire, qu’ils sachent, en rentrant dans le bus, pourquoi ils ont le droit de s‘asseoir où ils veulent… ».

Winfred Rembert n’est pas un artiste « de quartier ». Il expose partout. Sera la semaine prochaine au Texas. Puis dans le Michigan. Il a eu droit à un article du New York Times au printemps dernier lorsque ses œuvres ont été exposées à l’Hudson River Museum. Un documentaire expose même sa vie. « Partout je suis reconnu, sauf chez moi, à New Haven », regrette, en continuant de tapoter un poinçon avec son marteau, le Georgien de naissance arrivé dans cette ville de la Nouvelle-Angleterre en 1985.  Et, en effet, en passant devant cette maison traditionnelle du Connecticut, personne ne se doute que derrière la petite fenêtre un homme, un artiste, grave l’Histoire dans le cuir.

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