Roe v. Wade : le droit à l’avortement attaqué

Selon un document provisoire publié par la presse, la Cour suprême s’apprête à annuler l’arrêt pris en 1973 qui protège les femmes. Cette décision constituerait une victoire pour les républicains et les chrétiens évangéliques. (Article publié dans l’Humanité du 04 mai 2022.)

« Nous estimons que Roe v. Wade doit être annulé. » Ces quelques mots ont provoqué aux États-Unis un début de tremblement de terre politique. On peut les lire dans un document provisoire rédigé par le juge Samuel Alito, considéré comme l’un des plus conservateurs de la Cour suprême, rendu public par le site Politico. C’est par une fuite – sans doute provoquée par un(e) assistant(e) de l’un(e) des juges – que le pays a donc pris connaissance de ce virage historique qu’une majorité de la Cour entend faire prendre à la jurisprudence et donc à la situation de dizaines de millions de femmes. Dans ce « draft » (ébauche), on peut aussi lire cette considération du juge Alito : « La conclusion inéluctable est que le droit à l’avortement n’est pas profondément enraciné dans l’histoire et les traditions de la Nation » et qu’il « n’est protégé par aucune disposition de la Constitution ». Si une telle décision était confirmée – on voit mal comment elle ne le serait pas –, elle marquerait un terrible retour en arrière concernant les droits des femmes et projetterait le pays dans une terrible division politique et sociétale.

Pourquoi la Cour suprême s’en mêle ?

Les États-Unis sont un pays de « common law ». Pour schématiser, c’est la jurisprudence qui fait le droit, pas les codes juridiques (comme le Code civil en France). Les décisions des tribunaux sont donc, par nature, « politiques » dans le sens où ils participent à la fabrique de la loi. Et, au sommet de l’architecture juridique, domine la Cour suprême, sans doute l’instance judiciaire la plus puissante au monde. Composée de neuf membres nommés à vie par le président, elle a, depuis sa création en 1789, joué un rôle essentiel dans la vie du pays. À titre d’exemple, elle a justifié la ségrégation (Plessy v. Ferguson en 1896), puis appelé à la déségrégation dans les écoles publiques (Brown v. Board en 1954).

La Cour suprême constitue la clé de voûte de la stratégie des républicains dans leur guerre contre le droit à l’avortement. Dans leur viseur : la décision prise en 1973, connue sous le nom de Roe v. Wade, qui garantit la constitutionnalité de ce droit. Depuis plusieurs années, les législatures d’État dominées par le GOP (Grand Old Party, son surnom) ont voté des lois restreignant l’exercice de ce droit : pas moins de 300 nouvelles règles édictées dans 28 États depuis 2019. La Géorgie a, par exemple, interdit l’IVG dès le premier battement de cœur du fœtus. L’Alabama totalement, y compris en cas de viol ou d’inceste. Les élus conservateurs savaient que les textes ainsi votés contrevenaient à Roe v. Wade et qu’ils seraient contestés devant les tribunaux. Ils étaient également parfaitement conscients que les tribunaux les retoqueraient. Le but de la manœuvre était limpide : que la Cour suprême s’en saisisse, l’instance judiciaire bénéficiant du privilège de choisir les cas qu’elle auditionne. Et c’est ce qu’elle fit avec une loi votée en 2018 par l’État du Mississippi interdisant les avortements après quinze semaines de grossesse alors que la plupart des experts situent à vingt-quatre semaines la viabilité d’un fœtus. Avec la nomination de trois juges par Donald Trump (Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett), l’issue ne présentait donc aucun caractère de surprise.

Sur le plan politique, « ce serait un triomphe pour la droite évangélique qui, depuis le milieu des années 1970, ne rêve que de cela. Elle a conquis le Parti républicain de Reagan à Trump et, surtout, a patiemment investi la magistrature fédérale jusqu’à la Cour suprême », souligne, dans un tweet, Simon Grivet, maître de conférences à l’université de Lille. Les chrétiens évangéliques blancs avaient dépassé toutes les réticences qu’avait pu leur inspirer un personnage comme Donald Trump à cette seule fin : en finir avec Roe v. Wade. Ils avaient ainsi massivement voté pour lui en 2016 (77 %) et encore plus en 2020 (84 %). Comme le justifiait, Ralph Reed, l’une des figures historiques de la droite chrétienne : « Jésus s’est allié à des messagers imparfaits et Trump est un messager imparfait. »

Quel effet aurait une telle décision ?

Si Roe v. Wade était annulé, le droit à l’avortement ne serait, dès lors, plus protégé par la Constitution. Chaque État pourrait décider du statut de l’avortement. Les États du sud du pays et quelques-uns du Midwest – où se trouvent les plus fortes proportions de chrétiens évangéliques – interdiront cette pratique qui sera, en revanche, autorisée dans les États des deux côtes. Deux lois pour un même pays. Le cas du Texas offre déjà une préfiguration. Les femmes de cet État qui souhaitent pratiquer un avortement se sont, dans un premier temps, dirigées vers l’État voisin de l’Oklahoma avant que celui-ci ne vote également des lois restrictives. Pour certaines, la lointaine Californie, voire le pays voisin du Mexique deviennent des destinations plus « sûres ». Cela forme évidemment un obstacle financier que ne pourront surmonter les femmes les moins aisées. Mais, pour Ryan Grim, journaliste pour le site d’investigation The Intercept, « laisser le choix du droit à l’avortement aux États n’est évidemment pas le but final. Leur but est de l’interdire partout ».

La droite évangélique pourrait aussi s’engouffrer dans la brèche grande ouverte pour remettre en cause d’autres droits. C’est le sens de l’alarme d’Alexandria Ocasio-Cortez : « Comme nous en avons alerté, Scotus (la Cour suprême – NDLR) ne veut pas seulement s’en prendre à l’avortement – ils veulent s’en prendre au droit à la vie privée sur lequel Roe repose, ce qui inclut le mariage gay et les droits civils. » Dans l’arrêt Roe v. Wade, la Cour a en effet statué (par sept voix contre deux) que le droit à la vie privée (privacy) contenu dans le 14e amendement de la Constitution s’étendait à la décision d’une femme de se faire avorter. La juge progressiste Ruth Bader Ginsburg y voyait déjà, en 1992, une « faille » que les conservateurs ont exploitée.

Que peuvent faire Joe Biden et la majorité démocrate ?

Cette révélation de Politico a déclenché un torrent de réactions. À droite, on s’en réjouit. « C’est la meilleure et la plus importante nouvelle de notre vie », a commenté la députée d’extrême droite Marjorie Taylor Greene tandis que le sénateur Josh Hawley appelait la Cour à publier « dès maintenant » son arrêt. Du côté des démocrates et des organisations de planning familial, la consternation la dispute à la colère. Au petit matin de mardi, des dizaines de manifestantes se sont rassemblées devant la Cour suprême, qui se trouve juste en face du Capitole, le siège du Congrès. Il serait étonnant que des juges non élus et nommés à vie se montrent sensibles à un rapport de forces.

Il ne reste donc qu’une seule issue : le vote d’une loi fédérale, auquel a immédiatement appelé Bernie Sanders. Les démocrates disposent d’une majorité à la Chambre des représentants ainsi qu’au Sénat (avec la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris). Cela ne suffirait pas car les républicains useraient du « filibuster », pratique d’obstruction parlementaire nécessitant un vote de 60 sénateurs, ce dont ne disposent pas les démocrates. Il faudra alors abolir le « filibuster », ce qui requiert une majorité simple de 50 sénateurs. Joe Manchin, le démocrate conservateur, qui s’est opposé à toutes les lois sociales et climatiques refusera-t-il de lever un obstacle sur le chemin de la pérennisation du droit des femmes ? La probabilité que Joe Biden tente ce coup de poker où il place tous les élus démocrates face à leur responsabilité historique est extrêmement faible. En revanche, le président va en faire un argument central de la campagne des élections de mi-mandat, d’autant qu’une majorité d’Américains (58 %) est favorable au maintien de Roe v. Wade. Il a d’ores et déjà appelé les Américains à voter pour les législatives afin de défendre dans les urnes le droit « fondamental » à l’avortement. La prochaine décision de la Cour suprême pourrait bien constituer un point de bascule dans cette campagne où les démocrates sont mal engagés. Mais Joe Biden peut-il réellement promettre qu’une victoire démocrate débouchera à coup sûr sur une loi sanctuarisant le droit à l’avortement ?

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F 35, l’avion qui vaut 1000 milliards

Lockheed-Martin, leader mondial de l’armement, engrange de nombreuses commandes depuis le déclenchement du conflit. Washington s’occupe de rendre profitable le chasseur-bombardier le plus cher de l’Histoire, dont l’efficacité n’a toujours pas été prouvée. (Article publié dans l’Humanité du 29 avril 2022).

L’issue de la guerre déclenchée le 24 février par Vladimir Poutine est toujours incertaine mais on connaît déjà le nom du premier grand vainqueur : Lockheed Martin et plus précisément sa tête de gondole, l’avion de combat F 35. Depuis, les commandes pleuvent. Berlin a ouvert le bal, matérialisation de son virage atlantiste, alors qu’elle était engagée avec Paris et Madrid dans le développement d’un avion de combat 100 % européen, le SCAF (Système de combat aérien du futur), dont l’entrée en service prévue d’ici à 2040 pourrait bien être repoussée aux calendres grecques. Ottawa est entrée en piste dans la foulée : 88 avions pour un montant de 14 milliards d’euros. Fin 2021, Helsinki, avec 64 appareils pour 10 milliards d’euros, avait écrit son nom sur le carnet de commandes. Le tout au grand contentement du conseil d’administration et des actionnaires de Lockheed Martin, dont la crainte est pourtant absente de leur « business plan ». Pour cause : largement financé par des fonds publics, la réussite commerciale du  produit-phare de la plus importante entreprise d’armement au monde (65 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 7 milliards de profits) est assurée par l’armée américaine – donc l’Etat fédéral – qui planifie l’achat de 2456 avions pour un montant de 400 milliards.

C’est d’ailleurs le gouvernement américain qui, dès 1993-1994, se trouve à l’initiative du projet de recherche – Joint strike fighter – afin de mettre au point un avion de combat « multirôle », c’est-à-dire capable d’effectuer plusieurs missions (reconnaissance furtive, interception et attaque au sol, attaque sur une base aérienne terrestre ou sur un porte-avions), ce chasseur-bombardier étant amené à remplacer progressivement la « flotte » des différents avions en service aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, au Canada et dans d’autres pays membres de l’OTAN. Après une série d’essais, le prototype de Lockheed Martin X-35 est préféré au X-32 de Boeing. La multinationale s’associe alors à Northtrop Grumman et BAE Systems, respectivement 4e et 7e vendeurs d’armes dans le monde. En 30 ans, les clignotants rouges se sont allumés les uns après les autres. Le programme accuse d’abord un retard (de 7 ans en 2014). Puis des surcoûts absolument faramineux au point qu’aux États-Unis, on parle de « Trillion program » (mille milliards). Pour le budget US, le coût global (développement, construction, exploitation, modernisation et maintenance) sur une période de 50 ans se monte à 1550 milliards de dollars… Si seulement le F-35 s’avérait être l’avion-miracle. Au contraire, il multiplie les problèmes : moteurs, logiciels, affaissement des ailes, surchauffe dans les soutes à armements, vulnérabilité à la foudre, etc… Ce ne sont pas les concurrents qui font courir des « fake news » mais le Government Accountability Office, l’équivalent de la Cour des Comptes, qui en dresse publiquement la liste, au fur et à mesure de la découverte de défauts, d’autant plus nombreux que chacune des trois versions possèdent les siens propres. L’addition s’alourdit, encore et encore, mais les ventes ne s’en ressentent pas : acheter des F-35, c’est aussi montrer patte blanche auprès de Washington.

Pour Peter Goon, directeur du think tank Air power Australia, « ce programme a toutes les caractéristiques du système de Ponzi. Quand le produit ne fonctionne pas, recrutez autant de clients que vous pouvez, assurez la promotion de ce dernier du mieux que vous le pourrez, amassez autant d’argent que possible tant que le marché ignore ses défaillances ». Avec la guerre en Ukraine, la file d’attente des clients s’allonge. Un seul en rabat sur ses prétentions d’achat : le gouvernement américain lui-même qui a récemment annoncé qu’il allait réduire le nombre de F35 acquis d’ici 2035. Victime de son succès, Lockheed Martin n’arrivant pas à faire face à une demande croissante, les délais de fabrication s’allongent et la version Block 4, que le Pentagone considère comme la seule opérationnelle, ne sera ainsi pas disponible avant 2019. L’armée US passe donc son tour jusqu’à cette date, laissant les pays alliés être livrés d’une version moins fiable. En 2018, « 70% des revenus de Lockheed Martin venaient du seul gouvernement américain», selon le magazine marxiste jacobin. Désormais, Washington invite gentiment les contribuables des pays alliés à mettre la main à la poche (110 à 130 millions l’unité) pour rentabiliser l’avion le plus cher de l’Histoire.

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813 milliards : pourquoi un tel budget militaire ?

La guerre en Ukraine accélère un mouvement initié à la fin de la présidence de Barack Obama : sur fond de rivalité stratégique avec la Chine, les dépenses militaires sont de nouveau en hausse, au plus grand bonheur des industriels. (Article publié dans l’Humanité du 13 avril 2022.)

Quelque 740 milliards de dollars pendant la dernière année du mandat de Donald Trump, 782 lors de la première année du mandat de Joe Biden et 813 milliards proposés par ce dernier pour le prochain exercice fiscal : les dépenses militaires des États-Unis atteignent des sommets en temps de paix. Dans le budget annuel du pays, seule la social security (le système de retraites) mobilise plus de moyens. « Ce même budget offre seulement 730 milliards de dollars pour répondre aux besoins intérieurs urgents », a calculé Lindsay Koshgarian, chercheuse à l’Institute for Policy Studies. Le 15 décembre 2021, le budget militaire pour l’année 2022 a été largement adopté à la Chambre des représentants (363 voix contre 70), avec un groupe démocrate très favorable (169 oui, 51 non), puis au Sénat (89-10). Autant dire que si Bernie Sanders, président de la commission budgétaire du Sénat, a accueilli la feuille de route de Joe Biden pour le budget 2023 en affirmant que le pays n’avait « pas besoin d’une hausse massive du budget militaire », il a peu de chances d’être entendu. Pourquoi un tel consensus dans un pays au demeurant divisé comme jamais ?

1. La condition du leadership mondial

Si, comme le montrent les enquêtes d’opinion, les Américains apparaissent vent debout contre toute nouvelle guerre et de moins en moins enclins à adhérer à la théorie de l’« exceptionnalisme » états-unien, les élus du Congrès se retrouvent, eux, majoritairement, démocrates comme républicains, sur une ligne « dure » : celle du maintien du leadership mondial.

Challengée économiquement par la montée en puissance de la Chine, parfois chahutée diplomatiquement par la réalité d’un monde multipolaire comme par des alliés indociles (Turquie, Inde ou Israël, au gré des dossiers), la puissance américaine demeure incontestée dans un domaine : le militaire. Le montant du budget en la matière équivaut à celui cumulé des onze pays qui suivent dans la liste. Washington joue à fond la carte de son avantage concurrentiel. Les États-Unis dépensent quatre fois plus que la Chine et douze fois plus que la Russie. Ils sont la seule puissance militaire mondiale, avec 750 bases dans 80 pays dans lesquelles sont stationnés des centaines de milliers de militaires, et ils dominent les mers. « La mondialisation est une maritimisation, donc la maîtrise de la mer est indispensable à la maîtrise des flux », décrypte Thomas Gomart, directeur de l’Ifri (Institut français des relations internationales). Une suprématie que conteste désormais la Chine avec ses investissements massifs dans la modernisation de sa défense, notamment de sa flotte. Avec 360 unités, elle compte 60 bâtiments de plus que l’US Navy, mais, selon les experts, le « sea power » américain a encore une longueur d’avance : plus de tonnage, plus de soldats dédiés (330 000 contre 250 000), plus de technologies de pointe, sans parler de la supériorité de la flotte sous-marine et du nombre de porte-avions (11 contre 2). Washington dépense sans compter pour maintenir cette longueur d’avance sur les mers, mais aussi dans l’espace. « Depuis 2018, les États-Unis investissent massivement et font de leur politique spatiale la clé de voûte de leur suprématie militaire », selon Thomas Gomart, qui évoque une « arsenalisation de l’espace ».

Les dépenses se font tous azimuts. Le retrait d’Afghanistan a mis fin, selon l’état-major, à l’ère des guerres au sol mais, dans le budget 2022, 12 milliards de dollars ont été ajoutés pour les armements terrestres. Washington appelle officiellement au désarmement nucléaire mais le Congrès a « fléché » 28 milliards vers la « modernisation » de l’arsenal nucléaire. Et comme il faut préparer l’avenir, des sommes inédites ont été débloquées pour des recherches concernant l’intelligence artificielle, la cyberguerre et les « robots tueurs ».

La fin des « guerres de Bush » avait engendré un léger reflux des dépenses militaires. Mais le « pivot asiatique » de Barack Obama a presque aussitôt réenclenché une logique de tension, propice à une nouvelle escalade. Durant la décennie qui a suivi l’annonce de cette réorientation des efforts politiques, diplomatiques et militaires des États-Unis du golfe Persique vers la mer de Chine, le budget militaire de l’« empire du Milieu » a augmenté de 85 %. Il avait déjà quintuplé lors de la décennie précédente. Quant au budget militaire états-unien, après un léger reflux entre 2010 et 2015, il est reparti à la hausse dès 2016. Si, en dollars constants, il s’affiche en retrait des budgets de la présidence Bush, celui dit de base (c’est-à-dire hors « opérations spéciales », soit les guerres, en somme) a connu une hausse presque vertigineuse : de 493 milliards de dollars en 2013 à plus de 750 milliards en 2022. « Les colossales dépenses militaires n’ont pas empêché l’invasion russe et plus d’argent ne va pas l’arrêter », note Lindsay Koshgarian, citant notamment les 26 milliards de dollars versés à l’initiative européenne de dissuasion que les États-Unis ont eux-mêmes créée après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

2. Le rôle du complexe militaro-industriel

Si l’impact de l’inflation des dépenses sur la sécurité collective demeure introuvable, celui sur l’état de santé de l’industrie américaine de l’armement est limpide. Les données soulignées par Lindsay Koshgarian, dans un article pour Newsweek, donnent presque le vertige : « Ces dix dernières années, plus de la moitié du budget militaire est allée aux entreprises privées. En 2020, les États-Unis ont donné plus à une seule entreprise, Lockheed Martin, que la Russie n’a dépensé pour toute son armée. »

La guerre en Ukraine relève de l’aubaine pour ces « contractors » qui s’engraissent déjà largement de la dépense publique. Peu avant le déclenchement de la guerre, le PDG de Raytheon, Greg Hayes, devisait avec des journalistes spécialisés sur les destins croisés du monde et de son business : « Les tensions en Europe de l’Est, les tensions en mer de Chine méridionale, toutes ces choses mettent de la pression sur certaines dépenses de défense. J’attends pleinement que nous allons voir des bénéfices à cela. » Vœu exaucé. Les cinq premières entreprises mondiales d’armement sont états-uniennes : dans l’ordre, Lockheed Martin, Raytheon, Boeing, Northrop Grumman et General Dynamics. C’est le leader mondial qui a immédiatement touché le jackpot.

Aussitôt après l’annonce de l’augmentation de 100 milliards d’euros des dépenses militaires de son pays, le chancelier allemand, Olaf Scholtz, a apporté un cadeau dans la corbeille de ce nouveau mariage atlantiste : l’achat du F-35, produit phare de Lockheed Martin. La ministre allemande de la Défense, Christine Lambrecht, a justifié ce choix par le fait que le supposé « avion de combat le plus moderne du monde » est surtout le seul actuellement homologué pour transporter des bombes nucléaires américaines. Cela permet à l’Allemagne d’honorer son engagement de « participation nucléaire » : bien que ne possédant pas l’arme elle-même, elle s’est engagée à transporter les bombes nucléaires américaines en cas d’urgence. En résumé : la puissance politique américaine a édicté une règle et donné une homologation qui profitent à son « champion national ». Du même coup, Berlin met sans doute un coup d’arrêt au projet d’avion de combat 100 % européen, développé avec Paris et Madrid, le Scaf (système de combat aérien du futur), censé entrer en service d’ici à 2040. Pour Lockheed Martin, les bonnes nouvelles volent en escadrille puisque Ottawa a également opté pour le F-35 : l’armée en voudrait même 88, pour un total prévisible de 14 milliards d’euros, soit le plus important « investissement » pour l’aviation canadienne depuis plus de trente ans.

Précision utile : les 40 milliards de dollars engloutis dans le développement du F-35 (afin de remplacer le F-16 du concurrent General Dynamics) ont largement été financés par des fonds publics. On retrouve le gouvernement fédéral à l’autre bout de la chaîne, puisque l’armée américaine planifie l’achat, à terme, de 2 456 exemplaires pour un montant de 400 milliards de dollars. Le slogan de Lockheed Martin laisse dès lors songeur : « Nous n’oublions jamais pour qui nous travaillons. »

3. Une question de politique intérieure

Un pactole de 813 milliards de dollars, mais ils ne sont pas contents. En colère, même. Prêts à en découdre avec la Maison-Blanche. Ils sont républicains comme démocrates. Des faucons néoconservateurs ? Même pas. Juste des élus soucieux de leur réélection à quelques mois des élections de mi-mandat et de tirer un maximum de bénéfices électoraux du cycle ouvert par la guerre en Ukraine. Prenez Elaine Luria, une démocrate modérée. Elle a vu tout rouge et s’en est ouverte sur Twitter : « J’ai retardé la sortie d’une déclaration sur le budget de la défense car franchement il aurait été rempli de mots que l’on attend d’un marin, mais en résumé : ça craint. » Ce qu’elle n’a pas digéré : la volonté de déclasser deux douzaines de navires de guerre. La députée est une ancienne officier de la marine américaine et sa circonscription inclut la plus grande base navale du monde, Norfolk, dans le sud de la Virginie. Sa collègue Mikie Sherrill, ancienne pilote d’hélicoptère dans l’US Navy, partage l’inquiétude de sa collègue : sa circonscription du New Jersey compte plusieurs bases. Elles retrouveront à leurs côtés les républicains du Missouri Roy Blunt et Vicky Hartzler, sensibles au vote des « communautés militaires » et aux dons de l’industrie de défense qui financent leur campagne de réélection. Le complexe militaro-industriel pèse 6,5 millions d’emplois (3,5 millions dans l’industrie privée de défense et 3 millions, civils et militaires, pour le département de la Défense, soit autant que dans l’industrie sidérurgique) et donc autant d’électeurs. Un écosystème entre politique locale, économie et géopolitique.

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Joe Biden propose un budget plus sécuritaire que social

Le président américain a dévoilé son plan très « modéré ». C’est désormais au pouvoir législatif, soit le Congrès, où le bras de fer entre les centristes et l’aile gauche est annoncé, de s’emparer du sujet. (Article publié dans l’Humanité du 30 mars 2022.)

Cap au centre. À un peu plus de sept mois des élections de mi-mandat, Joe Biden a manifestement choisi la stratégie avec laquelle il va tenter de maintenir une majorité démocrate au Congrès. Elle transpire dans la proposition de budget que le président en exercice a transmise aux deux chambres. Évidemment, en dernier recours, ce sont ces dernières qui voteront le budget des États-Unis mais, comme le déclare Joe Biden dans un communiqué : « Les budgets sont des déclarations de principes, et le budget que je rends public aujourd’hui envoie un message clair que nous valorisons la responsabilité fiscale, la sûreté et la sécurité dans notre pays et à travers le monde et les investissements nécessaires pour poursuivre une croissance équitable et construire une Amérique meilleure. »

En l’occurrence, le document est surtout une déclaration de victoire pour l’aile centriste de sa coalition. Si les investissements publics pour l’année fiscale 2023 se montent à 1 600 milliards de dollars, en hausse de 7 %, la première priorité évoquée est celle de réduire le déficit de 1 000 milliards au cours de la décennie, une marotte des conservateurs fiscaux encore puissants au sein du groupe démocrate. Surtout, ce sont les volumes budgétaires des postes « régaliens » qui donnent satisfaction aux « modérés ».

Le moment n’est manifestement plus aux grandes réformes sociales et climatiques, dont les annonces avaient rythmé le début de sa présidence avant de s’embourber dans les négociations sans fin avec les deux sénateurs démocrates récalcitrants Joe Manchin et Kyrsten Sinema. Elles figurent certes dans le document mais sans financement. L’an II de Biden est marqué par une inflation souhaitée des budgets de la sécurité nationale avec 813 milliards de dollars, soit une hausse de 31 milliards et de 4 % par rapport à son état actuel, déjà le plus haut depuis la fin des années Bush. La police de l’immigration et des frontières – dont le rôle est fortement critiqué à gauche – verrait ses moyens augmenter de 13 %.

Une réforme fiscale constitue l’autre pilier de cette feuille de route. Une taxe minimale sur les millionnaires serait créée : les foyers dont le patrimoine dépasse les 100 millions de dollars devraient payer en impôts un minimum de 20 % de leurs revenus et sur les gains potentiels de leurs actions et obligations. Le taux marginal d’imposition sur les revenus passerait de 37 à 39,6 % et celui sur les sociétés de 21 à 28 %. Cette dernière proposition n’a quasiment aucune chance de devenir réalité, puisque Kyrsten Sinema refuse depuis le début du mandat de Biden toute augmentation de la fiscalité sur les entreprises. Titulaire d’un poste central (président de la commission budgétaire du Sénat) dans le processus à venir, Bernie Sanders a accueilli cette proposition avec diplomatie et fraîcheur, mettant l’accent sur le besoin de lutter contre l’accroissement des inégalités et les effets du changement climatique et stipulant que les États-Unis n’ont « pas besoin d’une hausse massive du budget militaire ».

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« Nous sommes de nouveau entrés dans une ère de dangers stratégiques durables »

Pour Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris, la guerre en Ukraine signe le retour du monde au 19e siècle sans centres d’autorités capables d’imprimer un ordre stable. (Article publié dans l’Humanité du 28 mars 2022.)

Quelle analyse faites-vous de la situation du point de vue de la stratégie des États-Unis ?

Vladimir Poutine a réussi cet exploit tout à fait extraordinaire de refonder l’unité de l’Occident et de l’Alliance atlantique. L’invasion de l’Ukraine a cristallisé et reconsolidé l’Alliance atlantique et l’Otan, les deux, donc, aux niveaux politique et militaire. Alors que les deux rives de l’Atlantique étaient en voie de se séparer de plus en plus profondément, à la fois politiquement et idéologiquement, au cours des dernières décennies, cette guerre créée une dynamique d’affrontement, entre Est et Ouest, non pas idéologique comme au temps de la guerre froide entre communisme et capitalisme, mais en des termes de compétition politique et stratégique interétatique entre l’Alliance atlantique et la Russie. On remarque une forme de prise conscience de la part des pays européens, qui ont très peu contribué à leur propre défense ces dernières décennies, de la nécessité d’augmenter significativement leur budget de défense, ainsi qu’une demande de présence accrue, à la fois politique et militaire, des États-Unis sur le continent européen. Les résultats sont à contre-courant des tendances des dernières décennies.

En ce qui concerne Joe Biden, il a géré de façon prudente, agissant à la fois sur des leviers diplomatiques et de sanctions économiques, sans jamais dépasser les limites qui pourraient entraîner une confrontation directe. C’est une gestion diplomatique qui a été comprise en Europe comme un retour à une certaine fiabilité américaine.

Existe-t-il un débat au sein des élites américaines sur le niveau de réponse à apporter à l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine ?

Au niveau des institutions de sécurité, il y a une forme de consensus pour appliquer la pression de façon systématique mais toujours en deçà d’un palier qui entraînerait des dynamiques plus larges. Quelques voix minoritaires existent, surtout des élus républicains, qui réclament des mesures d’action militaire plus directes. Personne au sein des institutions de sécurité n’est favorable à ce genre de scénario. Ils estiment que choisir une voie de confrontation directe ferait potentiellement basculer dans une troisième guerre mondiale. Les principes de la dissuasion nucléaire sont en marche et, de ce point de vue, les évolutions dépendent plus des décisions prises à Moscou qu’à Washington. Le consensus aux États-Unis est de ne pas franchir de seuil décisif.

Le refus de s’engager militairement tient-il à l’héritage des guerres de Bush et de l’opposition de l’opinion à de telles aventures, ou à la capacité nucléaire de la Russie ?

Ce n’est pas en raison d’une défiance des Américains vis-à-vis des guerres que les États-Unis ont adopté cette position stratégique mais tout à fait exclusivement du fait de leur raisonnement en termes de potentiel d’escalade en cas d’affrontement plus large et direct. L’état-major américain estime que le danger serait que la Russie utilise les avantages comparatifs dont elle dispose, à savoir les armes nucléaires. C’est l’équilibre nucléaire qui préside aux décisions américaines de rester sous un certain seuil dans la manière dont ils gèrent ce conflit.

Dans quelle mesure ce qui est en train de se dérouler en Europe va-t-il impacter le fameux « pivot asiatique » des États-Unis ?

Ce qui se passe implique une certaine forme de recentrage vers la partie occidentale de l’Eurasie, donc le continent européen. Ce qui n’était pas désiré par les États-Unis du fait évidemment du défi plus grand constitué, à leurs yeux, par la montée en puissance de la Chine. La consolidation de l’Alliance atlantique et de l’Otan crée potentiellement les conditions de mise à l’épreuve de la Chine à l’avenir par le système atlantique tout entier. La crise actuelle démontre pour l’instant aux Européens que l’alliance américaine est indispensable dans un monde devenu de plus en plus anarchique, là où les Européens, sur les questions russe comme chinoise, étaient beaucoup plus orientés vers l’économie et le commerce.

D’un côté, la situation pose problème aux États-Unis dans leur ambition d’orienter leurs énergies et leurs moyens vers l’Asie-Pacifique. Mais, dans le même temps, cela crée pour eux des conditions politiques meilleures du point de vue de la construction politique occidentale vis-à-vis de la Chine. Par exemple, la situation montre que les sanctions économiques concentrées et d’une très grande ampleur peuvent faire énormément de mal à de grandes économies. En ce sens, je ne pense pas que cela remette en cause les grandes orientations états-uniennes en Asie-Pacifique et vis-à-vis de la Chine.

Pour le dire d’une manière un peu triviale, c’est d’une certaine façon « tout bénéfice » pour la stratégie des États-Unis ?

D’abord, la situation est très périlleuse et nous n’en connaissons pas l’issue. Disons que, s’il n’y a pas une escalade au-delà d’un certain seuil, il est clair que, pour les États-Unis, ce que Poutine a initié représente une erreur stratégique de très grande envergure. Il est en train de construire ce qu’il voulait affaiblir. C’est son action mal pensée qui refonde l’unité atlantique. Pour les États-Unis, cela représente un gain au regard des divergences euro-américaines sur un certain nombre de sujets ces dernières années.

Quelle analyse faites-vous du vote aux Nations unis, où un certain nombre de pays se sont démarqués ?

En effet, 37 pays se sont abstenus, parmi lesquels l’Inde, l’Afrique du Sud, ainsi qu’une quinzaine d’autres pays africains. Ce vote ne veut pas nécessairement signifier un soutien à l’invasion de l’Ukraine. Il dit que les gouvernements d’une part importante de la population mondiale ne souscrivent pas une lecture binaire à la fois du conflit et des relations internationales. Une partie importante du monde, qu’on appelait autrefois le monde en voie de développement, ne veut pas rentrer dans des logiques d’affrontement binaire ou dans un schéma de compréhension de ce qui vient de se passer comme étant réduisible à une lutte entre démocraties et autocraties. Cela pourra certes changer au gré de ce qui se passera sur le champ de bataille dans ce moment de tragédie historique.

Cela dit aussi que les États-Unis ne dominent pas la politique internationale aujourd’hui. Ils ne se trouvent pas dans une position unipolaire comme ils l’ont été très brièvement et pas tout à fait entièrement à la fin de la guerre froide. Le monde a toujours été polycentrique et pluriel. L’apparente difficulté des États-Unis aujourd’hui à créer un ordre mondial reflète en fait une évolution historique évidente : que la puissance américaine n’est plus ce qu’elle était en 1991, ni en 1945. Ça, nous le savions déjà.

Quel est le « nouveau » qui émerge de cette crise majeure, donc ?

L’environnement international est caractérisé aujourd’hui par un retour au XIXe siècle, à une anarchie au sens littéral et étymologique, c’est-à-dire sans centres d’autorité capables d’imprimer un ordre stable. Cette situation d’anarchie implique nécessairement une remise en cause des conceptions libérales de la mondialisation qui ont eu cours depuis la fin de la guerre froide et qui se trouvaient déjà très fissurées ces dernières années. Le monde d’après, en supposant qu’il y ait un monde d’après, va être caractérisé par cette anarchie grandissante. On le voit dans la multiplication possible de conflits territoriaux et de possibles confrontations militaires – la Corée du Nord a profité de ce moment particulier pour lancer un missile balistique de portée plus longue que les missiles lancés précédemment. On le voit dans les fractures des flux internationaux et les déchirements des chaînes de production transnationalisées. Nous sommes sortis du cadre d’une certaine forme de régulation du monde par à la fois la mondialisation économique et financière et la prédominance des logiques économiques sur les logiques politiques. Nous sommes de nouveau entrés dans une ère à la fois de rivalités, de compétitions et de dangers stratégiques durables.

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Californie, Texas : deux mondes (de plus en plus) à part

A coups de lois locales votées à foison, les deux États les plus peuplés du pays offrent deux modèles politiques et aux antipodes. Jusqu’où peut aller cette tectonique des plaques ? (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2022).

Ils sont entrés dans l’Union à quelques années d’intervalles (1 845 pour le Texas, 1 850 pour la Californie), territoires arrachés par la guerre au Mexique. Ils sont désormais les deux États les plus peuplés du pays (39 millions en bordure de Pacifique, 29 au nord du Rio Grande) et affichent peu ou prou le même profil démographique avec la montée en puissance de la « minorité » Latinos (37 % à 39 % de la population). Pourtant, les vies quotidiennes dans le « Golden Gate State » (l’État doré, en référence à la ruée vers l’or) et « Lone Star State » (l’État de l’étoile solitaire, un indice, sans doute, sur la mentalité locale) possèdent de moins en moins de points communs.

À Los Angeles, Veronica, caissière dans un supermarché touche 14 dollars de l’heure (ce sera 15, début 2023) grâce à une loi votée en 2016. À Dallas, Latosha, serveuse dans un fast food ne décolle pas de 7,25 dollars, le minimum fédéral qui n’a pas évolué depuis 2009. Outre cette différence salariale, l’une et l’autre ne peuvent compter sur le même appui syndical : 5 % des salariés texans sont membres d’une organisation syndicale, 16 % des salariés californiens (11 % dans l’ensemble du pays.)

À Houston, Mike peut acheter n’importe quelle arme à feu sans que l’on ne vérifie ses antécédents (judiciaires ou psychiatriques). Comme, de plus, il dispose d’une licence, il peut porter de manière visible son Sig Sauer P320 dans son holster. À San Francisco, Stephen a dû passer un test écrit et transmettre des données personnelles afin d’obtenir un certificat qui lui permet d’acheter une arme. Mais, à l’armurerie, une fois choisi son Smith et Wesson Shield (à son grand regret, les armes d’assaut sont interdites dans cet État), il devra attendre dix jours avant autorisation définitive, le temps pour l’administration locale de procéder aux vérifications nécessaires.

En Californie, la dernière exécution d’un condamné à mort remonte au 17 janvier 2006. Au Texas, au 28 septembre 2021. Dans le premier État, la peine de mort fait toujours figure de loi mais plus de pratique. Il y a trois ans, le gouverneur démocrate Gavin Newsom a décrété un moratoire. C’est une situation que le Death penalty Center décrit comme une « abolition de fait ». Le second État compte pour le tiers des exécutions depuis leur reprise dans le pays, en 1976, après trois ans de moratoire national. Pour autant, la courbe pique heureusement du nez avec trois mises à mort légales en 2021 contre 40 en 2000.

À Fresno, Bob peut tranquillement fumer sur son balcon son joint de Marijuana acheté au magasin en bas de chez lui : depuis 2016, la consommation de la substance à des fins récréatives a été légalisée via un référendum (55 % des électeurs ont approuvé), faisant de la Californie un pionnier suivi, depuis, par seize autres Etats. Mais pas par le Texas évidemment, où seule l’huile de CBD est autorisée à des fins médicales. À Abilene, Bobby risque 180 jours de prison et 2 000 dollars d’amende s’il se faut attraper avec son « joint. »

Dans la Napa Valley, José, immigrant mexicain sans-papiers recruté pour travailler dans les vignobles, n’a rien à craindre (à part les pratiques de ses employeurs). Depuis 2017, et l’adoption d’une loi dite SB (Senate Bill) 54, la Californie est un « État sanctuaire » qui refuse de collaborer avec la police de l’immigration (ICE). Le mouvement de protection de ceux que Donald Trump continue d’appeler des « illegal aliens » est parti de Berkeley, la ville universitaire, dès 1971. Certaines cités comme Los Angeles disposent d’un budget destiné à l’aide légale des « sans papiers » qui se feraient, malgré tout, arrêter. À Forth Worth, Joselito a tout à craindre. Au Texas, la majorité républicaine a voté une loi coupant les vivres aux municipalités et départements de police qui s’y risqueraient et elles s’y risquent donc peu.

Les trajectoires des deux mastodontes démographiques des Etats-Unis matérialisent géographiquement le profond état de divisions politiques et idéologiques dans lequel se trouve le pays. Cette dérive des continents semble s’accélérer depuis le début de la présidence Biden. Alors que les grands textes signatures du président démocrate (la loi sociale et climatique et la réforme électorale) sont bloqués au Sénat (en raison, principalement de l’opposition de deux sénateurs pourtant démocrates, Joe Manchin et Kyrsten Sinema), les assemblées locales n’ont jamais été aussi productives. Le Texas a pris la tête d’une croisade réactionnaire tandis que la Californie confirme son rôle de laboratoire progressiste.

Remise en cause du droit à l’avortement, nouveau maccarthysme dans les écoles et purge électorale : dans son fief sudiste, le parti républicain marque incontestablement des points. La principale victoire de cette contre-révolution conservatrice tient en deux lettres et un chiffre : SB 8. Cette loi a pris effet le 1er septembre dernier. Elle interdit tout avortement, au-delà de 6 semaines de grossesse, un stade où la grande majorité des femmes ignorent qu’elles sont enceintes. Le viol et l’inceste ne constituent pas des exceptions. Autre disposition : elle fait des citoyens les garants de cette loi et leur permet de porter plainte au civil contre les organisations ou les personnes qui aideraient les femmes à avorter. Avec en prime, une récompense de 10 000 dollars pour ceux qui ont dénoncé un cas avéré. La Cour Suprême a refusé de suspendre cette loi qui contrevient à l’arrêt Roe v. Wade qui garantit, depuis 1973, le droit à l’avortement. Avec SB 3, les républicains texans s’attaquent aux manuels scolaires et à leur contenu. Ils tentent d’imposer une vision à sens unique – glorieux, forcément glorieux – de l’histoire américaine. La loi encadre ainsi la façon dont les enseignants doivent aborder les questions d’inégalités raciales et de genre tandis qu’une commission parlementaire a établi une liste de 850 livres jugés dangereux pour les écoliers. Une véritable « chasse aux sorcières », selon l’association des enseignants du Texas.

D’une chasse à l’autre : à l’instar de 18 autres États dirigés par les Républicains, le Texas a modifié son code électoral afin de décourager les classes populaires issues des minorités ainsi que les jeunes de voter. On peut déjà commencer à en mesurer les effets : à neuf mois des élections de mi-mandat, le taux de refus des demandes de procurations (beaucoup plus utilisées par les démocrates) est sept fois plus élevé que lors des précédents scrutins. Mais l’arme fatale demeure la suppression des bureaux de vote. Pas moins de 750 d’entre eux ont ainsi été fermés depuis 2013, selon un décompte, datant de septembre 2 019. Ils sont majoritairement situés dans les centres urbains, où vivent les électorats latinos et africains-américains. Le GOP (Grand Old Party, surnom du parti républicain) local n’oublie pas un autre « segment » essentiel de l’électorat démocrate – la jeunesse – en fermant des bureaux sur les campus universitaires.

À l’Ouest, les progressistes voient du nouveau. Ancien bastion républicain (Ronald Reagan en a été gouverneur de 1967 à 1975) et laboratoire de la droite nativiste dans les années quatre-vingt-dix, la Californie a pris un impressionnant virage sur l’aile « gauche » ces deux dernières décennies. La bascule s’est opérée après l’adoption par référendum, en 1994, de la proposition 187 interdisant l’accès des immigrés sans-papiers aux services de santé et d’éducation. « Il y a alors eu une campagne pour convaincre les immigrés légaux de devenir citoyens, d’inscription sur les listes électorales. Les militants les plus aguerris se sont investis en politique. Miguel Contreras (fils d’immigrés mexicains travaillant dans les fermes, engagé après une rencontre avec César Chavez, pionnier du syndicalisme et du mouvement des droits civiques) a constaté que les immigrés latinos étaient les plus pro-syndicats. Il a donc décidé d’utiliser les ressources syndicales pour inscrire les latinos sur les listes électorales. Cela a totalement changé la politique à Los Angeles puis dans l’État », nous racontait, en 2020, Chris Zepeda-Millàn, professeur au département d’études chicanos à UCLA. C’est ce travail de politisation des Latinos qui n’a pas été fait entre Dallas et San Antonio et explique qu’à composition démographique identique, le Texas demeure un fief républicain. Autre spécificité californienne : l’entrée en politique des militants syndicalistes qui portent directement, au Parlement de Sacramento, des revendications du mouvement syndical, mais pas uniquement. La session 2 021 a été l’une des plus prolifiques de l’histoire de l’État. Pas moins de 770 textes de lois ont été adoptés. Tous azimuts. Sur le front social : la Californie est le premier État imposant au patronat du textile un paiement à l’heure, pas à la pièce. Changement climatique : compost obligatoire, interdiction à la vente des souffleurs thermiques. Réforme du système pénal : fin des peines planchers dans les affaires de drogue, suppression de la catégorie pénale « viol conjugal » pour laquelle les peines encourues étaient moindres que celle d’un viol. Éducation : programme d’études « ethniques » obligatoire pour tous au lycée. Élections : généralisation du vote par correspondance.

Sollicité par l’Humanité, Mark Kesselman, co-auteur d’un livre-référence sur la politique américaine (« The politics of power »), tempère d’abord : « Il y a en Californie des comtés très conservateurs et au Texas, des villes « bleues » (démocrates) comme Austin et l’État est d’ailleurs plus « pourpre » (mélange de bleu et de rouge, soit un État de plus en plus indécis) que « rouge » puisque la marge de Trump n’était pas énorme ». Puis ajoute : « Mais il est vrai que les deux États sont deux mondes bien différents. Et ils le deviennent de plus en plus en raison des politiques publiques et lois qui accentuent les différences socio-politico-culturelles. » Jusqu’où peut aller cette tectonique des plaques dans un pays qui se trouve, selon la formule de l’un des deux journalistes du Watergate, Carl Bernstein, dans un climat de « guerre civile froide » ?

 

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Comment Joe Biden est devenu un « nouveau FDR » sans New Deal

Dès son entrée en fonction, le nouveau président a annoncé de très ambitieuses législations progressistes mais s’est privé, au fil du temps, des moyens de les faire adopter. Opérera-t-il une correction de trajectoire ainsi que l’y appelle Bernie Sanders? (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2022.)

Quelques semaines après son entrée en fonction – qui s’est déroulée il y a un an, jour pour jour – Joe Biden était dépeint par une partie de la presse comme un « nouveau FDR » (Franklin Delano Roosevelt), le président du New Deal et l’un des plus grands réformateurs de l’histoire du pays. Le 46e locataire de la Maison-Blanche n’est plus vraiment en lice pour concurrencer son prédécesseur démocrate au panthéon des grands présidents. À trajectoire inchangée, il conduira son camp à une défaite lors des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Comme Barack Obama en 2010. Sauf que ce dernier avait au moins réussi à faire passer une grande réforme : celle sur la protection sociale connue sous le nom d’Obamacare. La besace de Joe Biden est, quant à elle, presque vide. Il y a bien eu le plan de relance votée en mars 2 021 mais dont les mesures s’éteignent les unes après les autres. Puis le vote d’une loi sur les infrastructures de 1 200 milliards (routes, ponts, aéroports, réseaux électriques), mais très loin de son plan originel d’un montant trois fois supérieur. En revanche, les deux grands textes qui rassemblent les promesses de campagne de Biden sont bloqués au Sénat : les réformes sociales et climatiques d’un côté, les droits électoraux et civiques de l’autre. Dans les deux cas, il manque la seule voix du sénateur démocrate conservateur, Joe Manchin, devenu l’homme le plus puissant de Washington. Mais s’agit-il seulement de la faute d’un Joe à laquelle un autre Joe ne pourrait rien ?

 

1 L’échec d’une stratégie

« Get things done. » C’est une formule magique dans la politique américaine. Traduisons : « Obtenir des résultats ». Il y a ceux qui font des grandes propositions irréalisables et ceux qui se montrent moins ambitieux mais qui arrivent à faire avancer petit à petit les choses. Bref, il y a Bernie Sanders et Joe Biden. C’est en tout cas ce qu’assénait l’équipe de campagne de ce dernier lors la primaire démocrate de 2020. Trente-six années passées au Sénat, vice-président de Barack Obama pendant huit ans : maître des us et coutumes du Congrès, Joe sait comment naviguer dans le marécage de Capitol Hill, son siège. « Pour quelle autre raison Biden a-t-il été élu que pour se débarrasser de Trump ? Car justement il apparaissait expérimenté et compétent », rappelle, dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian, Larry Sabato, l’un des politologues les plus en vue du pays.

L’« expérimenté » Biden a d’abord refusé ce que l’aile gauche de la coalition démocrate considérait comme une priorité : mettre fin au « filibuster ». Cette règle particulière au Sénat permet au parti minoritaire (en l’occurrence, les républicains) d’imposer une « supermajorité » de 60 sièges pour tous les textes autres que budgétaire. À cette obstruction parlementaire systématique, le « compétent » Biden allait imposer son savoir-faire de négociateur. À la fois avec les élus du GOP (Grand Old Party, surnom du parti républicain) et les « récalcitrants » démocrates, Joe Manchin et son acolyte de l’Arizona, Kyrsten Sinema. Pour quel résultat ? Larry Sabato, toujours, dresse un bilan pour le moins cruel : « Une année complète est passée ? Et à la fin, rien. Manchin l’a mené sur un sentier fleuri avant de le jeter dans les orties. » À chaque étape, Biden a accordé des concessions à Manchin qui s’est s’empresser d’en demander de nouvelles. « La débâcle sur les droits civiques est la pire », assène encore l’universitaire qui dirige le Center of Politics à l’Université de Virginie. Alors que Joe Biden joue son va-tout, mi-janvier, dans un discours à Atlanta sur une réforme ponctuelle du « filibuster » afin de faire passer deux textes qui protégeront et faciliteront l’exercice du droit de vote, Manchin et Sinema lui opposent une fin de non-recevoir en moins de 24h. « Je ne comprends pas comment on en est arrivés là », souffle encore Larry Sabato.

Bernie Sanders a sa petite idée sur le sujet. Et c’est dans les colonnes du même journal britannique qu’il s’en est ouvert. « Les gens peuvent comprendre que, parfois, vous ne disposez pas des votes suffisants, expose le sénateur socialiste. Mais ils ne peuvent pas comprendre que vous n’ameniez pas au vote des lois importantes qui ont le soutien de 70 à 80 % des Américains. » Or, Biden, pris dans sa logique de négociations dans les salons feutrés, a toujours refusé de mettre chacun au pied du mur en leur imposant un vote public. Sans même parler d’aller directement porter le fer en s’adressant directement aux électeurs de Virginie Occidentale, par exemple. Pour Bernie Sanders, désormais président de la puissante commission du Budget au Sénat, une « correction majeure de trajectoire » s’impose.

 

2 Le mécontentement des électeurs démocrates

Le décrochage a eu lieu dès la rentrée scolaire 2 021 et ne semble plus s’arrêter. En septembre, après le retrait chaotique d’Afghanistan, en plein retour de l’inflation et toujours sans grandes lois-signatures, les courbes d’approbation de Joe Biden ont commencé à piquer du nez. La chute a continué avec le surgissement d’Omicron et l’arrivée d’une 6e vague, que la vice-présidente Kamala Harris, dans une énième bourde, a assuré ne pas avoir vu arriver… Et ça continue. Selon le dernier sondage Quinnipiac, le taux d’approbation de l’action de Biden est tombé à… 35 %, presque aussi bas que le pire de Trump (33 %). Qu’il n’y ait quasiment aucun républicain pour apprécier la présidence Biden, quoi de plus normal en ces temps de polarisation forcenée. Mais que des « segments » essentiels de la coalition démocrate – en l’occurrence les « minorités » et les jeunes – se mettent à défier leur propre président s’avère autrement plus problématique pour celui-ci.

Notamment l’électorat africain-américain, celui sans lequel le parti démocrate ne peut envisager aucune victoire. Signe de cette tension : Stacey Abrams, candidate démocrate au poste de gouverneure, un temps pressentie pour être la colistière de Biden, a snobé le discours du président sur les droits civiques à Atlanta. Lors du jour férié dédié à Martin Luther King, son fils a twitté : « Je n’accepterai pas des promesses vides au nom du rêve de mon père. Je ne veux pas de poses photos pour les élus s’ils ne veulent pas placer les droits électoraux au-dessus du filibuster. »

Alors que la coalition démocrate craquelle, Biden se prend encore les pieds dans le tapis en voulant démontrer que les républicains sont les responsables du statu quo en les accusant d’être plus fermés sur le sujet que… Strom Thurmond, un démocrate ségrégationniste qui avait rejoint le parti républicain en 1964 en opposition au vote de la loi sur les droits civiques avant d’en reconnaître très tardivement l’intérêt. Aucun politologue n’a encore vraiment compris comment Joe Biden pensait remobiliser la base africaine-américaine en édulcorant le bilan d’un raciste patenté… Même Nancy Pelosi, la présidente de la chambre des représentants et fidèle alliée de Biden, s’en est étranglée : « Storm Thurmond ? Aucun de nous ne garde beaucoup de bons souvenirs à propos de Strom Thurmond. »

3 Le naufrage annoncé des « midterms »

« De mon point de vue, nous n’allons pas gagner les élections de 2022 si notre base n’est pas énergisée et si les électeurs ne comprennent pas les raisons de notre combat et en quoi nous sommes différents des républicains. Et ce n’est actuellement pas le cas. » Après son appel à une « correction majeure de trajectoire », Bernie Sanders a rappelé ce qui arrivera en novembre prochain en son absence.

Les élections de mi-mandat tournent presque toujours au désavantage du parti au pouvoir. Barack Obama avait subi une « raclée » (selon sa propre formule) en 2010 avec la perte de 64 sièges à la Chambre des représentants puis perdu la majorité au Sénat en 2014. Le taux de participation avait à peine dépassé le tiers de l’électorat. Donald Trump avait, quant à lui, perdu la Chambre en 2016, les candidats du parti républicain accusant un retard de dix millions de voix par rapport à leurs concurrents démocrates, dans le contexte de la plus forte participation depuis les années 1920 pour un tel scrutin.

Le cru 2 022 s’annonce du même tonneau. La majorité des démocrates à la Chambre tient à sept sièges et celle au Sénat à un seul siège. La base républicaine sera au rendez-vous : elle tient sa revanche sur l’élection présidentielle qu’elle estime avoir été « truquée » et « volée » (lire ci-contre). Et le GOP a profité du redécoupage des circonscriptions – qui font suite au recensement de la population de 2020 – pour faire du « gerrymandering » (charcutage électoral). Exemple typique : en Caroline du Nord, alors que Trump et Biden sont arrivés au coude à coude, 10 des 14 sièges reviendront aux républicains. Le maintien d’une majorité au Congrès relèverait donc du miracle. Pourtant, les sondages placent, en pourcentages, au coude à coude les deux partis, confirmant la règle selon laquelle, depuis 20 ans, les républicains ne remportent les élections que parce que les démocrates ont déçu leurs propres électeurs.

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« Comment la gauche peut continuer à peser »

Pour l’universitaire Bradley Smith, l’aile progressiste des démocrates états-uniens doit continuer à présenter des candidats face aux centristes sortants, tout en essayant de faire adopter la grande loi sociale et climatique. (Entretien publié dans l’Humanité du 20 janvier 2022.)

Quelle est votre appréciation générale de la première année de la présidence Biden ?

Bradley Smith Elle est assez mitigée. D’un côté, il est vrai que plusieurs mesures de l’administration Biden méritent d’être reconnues. Par exemple, le président démocrate a commencé son mandat en inversant par décrets toute une série de politiques de l’ère Trump en matière d’écologie, d’immigration et de droits des minorités. L’American Rescue Plan Act a protégé des millions de ménages contre les effets économiques les plus néfastes de la crise du Covid. L’Infrastructure Investment and Jobs Act permettra de moderniser les infrastructures énergétiques, routières et ferroviaires des États-Unis. L’administration Biden a également soutenu le Build Back Better Act, qui aurait établi des congés maladie, un congé maternité indemnisé, des écoles maternelles publiques et gratuites dès l’âge de 3 ans, la gratuité d’une partie des études supérieures, le tout financé par des hausses d’impôt sur les grandes entreprises et les hauts revenus. Même s’il semble que le passage de ce dernier projet de loi soit au point mort, le simple fait qu’un ensemble de réformes sociales si ambitieuses ait obtenu le soutien d’un président réputé plutôt modéré démontre le poids que l’aile progressiste du Parti démocrate exerce sur cette présidence. Néanmoins, celles et ceux qui voyaient en Biden un Franklin D. Roosevelt du XXIe siècle s’exposent à une déception prévisible, car, en presque cinquante années de carrière politique, Biden a plutôt accompagné le virage centriste qui a éloigné le Parti démocrate de l’héritage rooseveltien. Rien d’étonnant, donc, à ce que les promesses les plus progressistes de sa campagne soient diluées ou retardées en pratique.

Comment expliquer l’incapacité de Biden à transformer en lois ces promesses de campagne ?

Bradley Smith Une raison relève des rapports de forces au Congrès. Les démocrates ne bénéficient que de très courtes majorités à la Chambre des représentants (+ 5) comme au Sénat (+ 1). La moindre défection démocrate peut donc remettre en cause tout projet de loi porté par la Maison­-Blanche. Les démocrates ne formant pas un groupe homogène, il est parfois très difficile de réconcilier les différentes sensibilités du parti. Si le caucus progressiste du Congrès est le premier groupe démocrate à la Chambre, avec près d’une centaine d’élus issus de l’aile gauche, seul Bernie Sanders en est membre au Sénat. Cette situation permet aux élus démocrates les plus à droite d’exiger des concessions en échange de leur voix, surtout au Sénat. C’est ainsi que les ambitions de l’American Rescue Plan et de l’Infrastructure Investment and Jobs Act ont été revues à la baisse avant d’obtenir les voix nécessaires. C’est également ainsi que le sénateur Joe Manchin a enterré à lui seul le projet de loi Build Back Better en refusant d’y apporter son soutien. Mais la stratégie législative de Biden explique aussi certains de ses échecs. Après le vote de son plan de relance, en mars, sans une seule voix républicaine, Biden s’est donné pour priorité de mettre le consensus bipartisan au cœur de sa stratégie législative. Il s’agissait de démontrer qu’il était possible de s’unir après les profondes divisions des années Trump. Afin de rallier une partie des républicains, Biden a accepté de séparer le projet de loi sur les infrastructures de celui sur les mesures sociales. Résultat : le premier a bien été voté, bien que dans une forme diminuée, mais le second n’a toujours pas obtenu les voix nécessaires pour passer au Sénat.

Quel est le positionnement de la gauche et quel rôle peut-elle jouer ?

Bradley Smith L’aile gauche du parti, qui fait pression en interne sur l’administration Biden, est frustrée par la lenteur des réformes et par l’obsession du président pour le consensus bipartisan. Il est significatif qu’Alexandria Ocasio-Cortez et cinq autres élus de gauche ont décidé de ne pas participer au vote sur l’Infrastructure Investment and Jobs Act pour contester le fait que le contenu écologique du projet ait été largement vidé de sa substance, et que ce projet ait été dissocié des réformes sociales du Build Back Better Act. Compte tenu du bilan mitigé que l’on peut dresser de la première année de la présidence Biden, les démocrates ont raison de craindre une démobilisation qui pourrait leur coûter leurs majorités au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre. L’enjeu pour la gauche est donc double. D’une part, il est essentiel d’obtenir une victoire législative sur un projet de réforme progressiste le plus tôt possible en 2022, afin de susciter l’enthousiasme pour les élections de mi-­mandat. D’autre part, la gauche doit poursuivre sa stratégie de présenter des candidats progressistes face à des candidats centristes sortants aux primaires, afin de continuer de renforcer le caucus progressiste du Congrès (+ 17 élus depuis 2016). Autrement, si les républicains devaient regagner la majorité de la Chambre, du Sénat ou des deux, les éléments progressistes du programme de Biden seraient d’autant plus compromis que le poids de la gauche du Parti démocrate serait réduit et les marges de manœuvre de la formation dans son ensemble amputées.

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En échec sur sa loi sociale, Biden pivote vers la loi sur les droits civiques

Le président américain veut – enfin – changer les règles du Sénat afin de surmonter l’obstruction des républicains et faire adopter deux textes de loi censés sacraliser l’exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 13 janvier 2022.)

Un an après son entrée en fonction, Joe Biden a abattu mardi ses dernières cartes. Incapable de faire voter au Sénat la grande loi sociale et climatique qui comporte nombre de ses promesses de campagne, il a décidé de jeter le peu de capital politique qui lui reste dans une nouvelle grande législation sur les droits électoraux et civiques ainsi que dans une réforme des règles du Sénat. Un casus belli absolu pour les républicains et une grande première pour celui qui a été sénateur durant trente-six ans. La force du propos s’est appuyée sur une forte charge symbolique. Le président en exercice s’est déplacé avec la vice-présidente, Kamala Harris, jusqu’à Atlanta – la ville de Martin Luther King –, métropole d’un État, la Géorgie, qui a basculé en sa faveur lors de l’élection de novembre 2020 et le « ground zero » (l’épicentre) d’une vaste entreprise du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) pour restreindre le droit de vote.

C’est en effet la conclusion qu’a tirée le parti de Trump de sa défaite présidentielle. Officiellement, il s’agit de lutter contre une fraude dont aucune étude ou enquête n’a pu établir la véracité. En réalité, l’objectif est de décourager les électeurs démocrates de voter en multipliant les obstacles. L’État de Géorgie a été pionnier : une loi restreint les possibilités de vote anticipé (avant le jour même de l’élection) et par correspondance – majoritairement utilisé par les démocrates –, diminue le nombre de bureaux de vote et permet aux responsables électoraux de l’État – tous républicains – de prendre la main sur les comtés (dont les plus urbains votent massivement démocrate), à rebours de décennies de tradition. Depuis un an, 34 lois de cet acabit ont été votées par les républicains dans 19 États.

Les démocrates ont rapidement identifié le danger et rédigé deux textes de loi : le John Lewis Voting Rights Act (en hommage au militant des droits civiques et député démocrate décédé en juillet 2020) et le Freedom to Vote Act, dont l’adoption permettrait une « sanctuarisation » du suffrage universel. Affairé sur le front des lois sociales et climatiques, Joe Biden n’a relancé la défense des droits civiques que ces derniers mois, au grand dam des organisations qui luttent pour ceux-ci. Stacey Abrams, fondatrice de l’une d’elles qui a permis d’inscrire 1 million d’électeurs sur les listes électorales de Géorgie et candidate, en 2018, au poste de gouverneur (ayant échoué de peu face au sortant républicain), était absente lors du discours de Biden pour « conflit d’agenda ». En fait, l’inaction de la Maison-Blanche a agacé nombre d’élus, militants et électeurs, notamment africains-américains, principales cibles des lois républicaines. Quant à James Woodall, ancien président de la NAACP, la plus ancienne organisation des droits civiques, en Géorgie, il prévenait : « Nous n’avons pas besoin de plus de discours, nous n’avons pas besoin de plus de platitudes. Nous avons besoin d’action et nous en avons besoin immédiatement. »

Le discours de Joe Biden a sans doute répondu à son attente. Très offensif, le président américain a d’abord lancé : « Cela fait deux mois que j’ai des conversations discrètes avec les membres du Congrès. J’en ai assez d’être silencieux. » Il a ensuite dénoncé les législations votées par les républicains, les qualifiant de lois « Jim Crow 2.0 », en référence aux lois dites « Jim Crow », qui ont codifié la ségrégation raciale dans les États du sud des États-Unis de la fin de la guerre de Sécession (1865) à 1965.

Après le constat, l’action : « Pour protéger la démocratie, je soutiens un changement des règles du Sénat, quel qu’il soit, pour empêcher une minorité de sénateurs de bloquer l’avancée sur l’accès au droit de vote. » Parlant d’un « tournant » dans l’histoire de son pays, l’hôte de la Maison-Blanche a assuré que « chaque membre du Sénat serait jugé par l’Histoire ». « L’Histoire n’a jamais été indulgente envers ceux qui se sont mis du côté de la restriction de l’accès au vote. Ni envers ceux qui se sont mis du côté de la subversion des élections », a-t-il appuyé.

Dans la ligne de mire des démocrates : le « filibuster ». Une règle propre au Sénat qui permet à la minorité républicaine de mener une obstruction parlementaire et de bloquer certaines lois. Adoptée en 1917, utilisée quasi exclusivement par les ségrégationnistes sudistes jusque dans les années 1960 et ressortie du placard par Mitch McConnell, le chef des républicains au Sénat, elle impose une supermajorité de 60 voix (sur les 100 sénateurs) pour tous les textes autres que budgétaires. Avec 50 sénateurs plus la voix prépondérante de la vice-présidente, Kamala Harris, les démocrates disposent d’une majorité… stérile en raison de ce « filibuster » qui peut être mis en sommeil par un vote à la majorité simple. Les républicains avaient procédé de la sorte afin de faire valider les nominés à la Cour suprême durant le mandat de Trump.

Pour faire sauter ce verrou et adopter les deux grandes lois électorales, le groupe démocrate se doit d’être uni. Ce qu’il n’est pas actuellement. Kyrsten Sinema (Arizona) et Joe Manchin, le sénateur démocrate conservateur de la Virginie-Occidentale, torpilleur de la grande loi sociale et climatique, y sont opposés. Ce dernier argue qu’une loi d’une telle envergure doit faire l’objet d’un vote « bipartisan », ce qui revient de fait à accorder un droit de veto aux républicains, qui font bloc contre ces textes. Cette posture lui a valu une réponse cinglante de Jim Clyburn, élu africain-américain de Caroline du Sud et numéro 3 démocrate à la Chambre des représentants : « Je suis, comme vous le savez, une personne noire, descendant de personnes à qui l’on a accordé le droit de vote par le 15e amendement à la Constitution des États-Unis. Le 15e amendement n’a pas été l’objet d’un vote bipartisan, c’est le vote d’un seul parti (républicain – NDLR) qui a donné aux Noirs le droit de vote. Manchin et les autres doivent arrêter de dire cela car cela me cause une grande douleur que quelqu’un suppose que le 15e amendement de la Constitution des États-Unis n’est pas légitime car il n’a pas eu de soutien bipartisan. » Avec son discours, Joe Biden a placé « Manchin et les autres » face à l’Histoire.

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Bernie Sanders appelle à une « correction majeure de trajectoire »

Dans un entretien au quotidien britannique The Guardian, le sénateur socialiste souhaite que la grande loi sociale et climatique soit mise au vote au Congrès. (Article publié dans l’Humanité du 13 janvier 2022.)

Vingt-quatre heures avant le grand discours de Joe Biden sur les droits civiques à Atlanta, Bernie Sanders avait déclenché le signal d’alarme. Dans un entretien accordé au quotidien britannique The Guardian, le président de la puissante commission du Budget au Sénat appelait les démocrates à une « correction majeure de trajectoire » en se concentrant sur les besoins des classes populaires et en s’opposant aux « puissants intérêts des grandes entreprises ». « Ce n’est pas un grand secret que le Parti républicain obtient de plus en plus de soutien de la part des salariés. Ce n’est pas parce que le Parti républicain a quoi que ce soit à leur dire. C’est parce que, de bien des façons, le Parti démocrate leur a tourné le dos », argumente Bernie Sanders.

Il fait évidemment référence à la loi Build Back Better, votée par la Chambre des représentants mais bloquée au Sénat par le refus du sénateur démocrate Joe Manchin. Bernie Sanders avait demandé aux dirigeants démocrates de soumettre au vote ce « package » législatif, afin que chacun assume son choix. Soit exactement la stratégie désormais adoptée par Joe Biden sur la question des droits civiques. « Les gens peuvent comprendre que, parfois, vous ne disposez pas des votes suffisants, expose le sénateur socialiste. Mais ils ne peuvent pas comprendre que vous n’ameniez pas au vote des lois importantes qui ont le soutien de 70 à 80 % des Américains. »

Interviewé le 6 janvier, soit le jour anniversaire de l’assaut du Capitole, Bernie Sanders défend l’idée que le meilleur moyen de sauver la démocratie ne réside pas seulement dans des lois protégeant le droit de vote mais plutôt  de s’attaquer aux inquiétudes « de la vaste majorité des Américains », pour lesquels « il y a une déconnexion entre la réalité de leur vie et ce qui se passe à Washington ». Il a rappelé que des millions d’Américains vivaient des « réalités douloureuses » telles que les « bas salaires, des emplois sans issue, des dettes personnelles, l’absence de logement ou le manque de couverture maladie ».

L’aile gauche de la coalition démocrate s’est sentie flouée par la façon dont le vote a eu lieu avec deux grandes lois rassemblant les principales promesses de campagne de Joe Biden : la première portant sur les infrastructures, la seconde sur des réformes sociales (création d’un congé maladie et parental, programme public d’aide à la garde d’enfants, création de 300 000 emplois publics pour faciliter la transition écologique). Elle souhaitait lier l’adoption des deux. L’establishment démocrate a préféré découpler, ouvrant la porte à l’obstruction de Joe Manchin, avec lequel Joe Biden a négocié dans les salons feutrés sans le faire bouger d’un iota.

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