Derrière les petites phrases, le consensus Obama-Romney

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Quelques « zingers ». Deux, trois divergences. Mais finalement un consensus. Voilà le bilan que l’on peut tirer du troisième et dernier débat présidentiel. Ah, oui, autre leçon aussi : les femmes journalistes sont bien meilleures que les hommes, Bob Scheiffer s’étant montré aussi incapable que Jim Lehrer de conduire la confrontation alors que Candy Crowley (deuxième débat Obama-Romney) et Martha Raddatz (débat Biden-Obama) avaient joué leur rôle de journalistes.

Revenons à cette ultime joute qui portait sur la politique étrangère.
Commençons par le plus futile : les « zingers », donc. Des phrases-choc. Il y en eut deux, toutes deux provenant d’Obama. «Romney propose une politique étrangère des années 80, une politique de société des années 50 et une politique économique des années 20. » Bing. Et à Romney qui répétait pour la millième fois que la flotte américaine n’avait jamais eu aussi peu de bateaux depuis 1917, Obama a rétorqué qu’il y avait également « moins de chevaux et de baïonnettes ». Bang.

Romney a essayé de se démarquer du président sortant en tentant de l’affaiblir dans l’affaire de l’assassinat de quatre Américains à Benghazi, en l’accusant de nouveau d’avoir fait une « tournée de repentance » au Moyen-Orient sitôt élu, en le décrivant comme un mou face à la Russie et à la Chine. Obama a rétorqué en soulignant les incohérences et les changements de pied de Romney d’un débat à l’autre et encore n’eut-il pas le temps de toutes les mettre en lumière tant elles sont nombreuses.

Finalement, le candidat républicain s’est rangé derrière la politique du président sortant dans de nombreux domaines, notamment celle de l’utilisation des drones dans le cadre de l’action anti-terroriste. Les deux ont répété que la puissance américaine était « indispensable » (le mot est d’Obama mais Romney a opiné du bonnet) au monde. A part ça, dans ce débat sur la politique étrangère, pas un mot sur l’Europe, pas une phrase sur l’Amérique latine, pas un échange sur les négociations de paix israélo-palestiniennes.

C’était vraiment à celui qui montrerait qui est le meilleur « commander in chief ». Comme Obama en porte légalement les habits, logique qu’il l’ait emporté sur ce terrain. Et d’un commun accord, on a donc évité les vrais sujets, par exemple : le reste du monde pense-t-il que les Etats-unis lui sont « indispensables » ? quelle place pour la puissance américaine dans un monde qui sera forcément plus équilibré dans une génération ?

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23 octobre 2012 · 1212 56

En direct de … l’avion du retour

Séjour professionnel terminé aux Etats-Unis. Retour à la réalité française. Mais d’ici aux élections, publication de plusieurs reportages dans l’Humanité et dans l’Humanité dimanche (postés également sur ce blog) sur le rôle grandissant des Latinos (depuis le Texas), la question des relations Noirs-Blancs (depuis la Virginie), l’opposition frontale entre deux Amériques (depuis le Colorado) et sur la campagne présidentielle (depuis un peu partout).

Puis, d’ici quelques jours, lancement d’une série « pratique » sur les élections. Un peu à la façon de Michel chevalet : « Comment ça marche ». Comme je n’ai pas prétention à avoir toutes les questions en tête (pas plus que les réponses, d’ailleurs), je vous invite à me poser directement vos questions, interrogations et « colles ».

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20 octobre 2012 · 1503 38

Lu dans la presse : les Latinos pour le mariage gay

Pour la première fois, un sondage montre que les latinos sont majoritairement favorables au mariage homosexuel. Le New York Times en fait l’annonce dans son édition de vendredi. Il y a six ans, 56% des latinos y étaient opposés. Aujourd’hui, ils s’y déclarent favorables à 52% et les latinos catholiques sont encore plus favorables (54%) à cette mesure. Seuls les latinos protestants évangéliques demeurent opposés à l’union de deux personnes du même sexe, mais ils demeurent ultra-minoritaires. Le New York Times souligne que ce sondage montre à quel point la stratégie des Républicains tentant de séduire les latinos sur la base des « valeurs » conservatrices (anti-avortement, anti-mariage gay) est voué à l’échec.

Les latinos enregistrés sur les listes électorales soutiennent Obama contre Romney dans un rapport de trois contre un. En 2008, Obama avait recueilli les deux tiers du vote latino. Le ratio devrait être proche cette année, la seule et massive question restant : quelle sera la participation électorale des latinos ? Il s’agit, pour les démocrates, de l’un des enjeux principaux, si ce n’est le principal, d’ici le 6 novembre.

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20 octobre 2012 · 101 49

En direct du… restaurant, QG de la gauche à Washington

A Washington, c’est un lieu incontournable de la gauche américaine. On n’y débat pas en permanence mais on y mange, bien et pas cher. Chacun sait bien, en venant ici, qu’il pose un acte. On ne prend pas un repas dans l’un des « Busboys and Poets » (il y en a désormais deux à Washington plus deux autres dans sa banlieue) comme dans un steakhouse d’une grande chaîne. Le propriétaire de la chaîne s’appelle Anas Shallal, 57 ans, arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 11 ans. En 2003, alors que Bush lance le feu et le fer sur l’Irak (ah oui, Anas est né à Bagdad), Andy se demande ce qu’il pourrait bien faire pour contrer cette idéologie de choc des civilisations. « Il n’y avait pas d’endroit où les gens pouvaient se rencontrer… Je voulais créer un lieu qui soit clairement à gauche », a-t-il expliqué au Washington Post. Sa réponse mêle politique, bonne bouffe et  littérature.

Le premier « Busboy… » ouvre en 2005 au coin de la 14e rue à Washington. Tout le monde pensait alors que le proprio était noir, tant Andy (eh oui, aux Etats-Unis, c’est Andy) puise dans la culture africaine-américaine.  Une rencontre qui date du lycée alors, qu’à sa tronche de métèque, s’ajoute un anglais passable et un bégaiement… Au programme du cours d’anglais : le mouvement de la Renaissance de Harlem. Quelques mots d’Hughes Langston lui resteront en mémoire :

« Que l’Amérique soit l’Amérique de nouveau,

qu’elle soit le rêve qu’elle était ».

Quand Andy n’est pas dans l’un de ces restos, on est certain de le trouver dans une manif face à la Maison Blanche manifestant contre un projet d’oléoduc, en train de distribuer des repas gratuits aux militants d’Occupy Wall Street, ou signer un chèque à des organisations progressistes. Et quand il est dans l’un de ses restos, il ne déroge pas à la politique sociale qu’il ambitionne pour le pays : le plus bas salaire s’affiche à 10,25 dollars de l’heure (le minimum fédéral est fixé à 7,25 dollars), congés maladie pour les employés et assurance-maladie pour ceux qui ont un contrat à plein temps.

Nous avons pris le « Busboys and poets » à son deuxième arrêt à Washington : à l’angle de la 5e rue et de K avenue… L’entrée donne directement sur la librairie gérée par Teaching for Change, association clairement orientée à gauche. Puis s’ouvre l’espace restauration, vaste et large, comptoir central et mezzanine, occupé par une foule bigarrée et…, partout, des œuvres d’art (voir la photo). On allait presque oublier l’essentiel : Andy Shallal est artiste et il décore lui-même ses restaurants.

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19 octobre 2012 · 202 44

Débat sur les Etats-Unis mardi prochain à Marseille

Débat sur les Etats-Unis mardi prochain à Marseille

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18 octobre 2012 · 1111 33

Lu dans la presse : les démocrates dominent le vote anticipé

Un article du Washington Post fait le point sur le « early voting » qui permet aux électeurs de voter avant le jour J. En 2008, 30% des électeurs avaient déposé leur bulletin dans l’urne avant le mardi qui suit le premier lundi de novembre, traditionnel jour d’élection depuis le milieu du XIXe siècle. A trois semaines du scrutin, 1 million d’électeurs ont voté. « Les démocrates enregistrés votent à des niveaux équivalents voire supérieurs à ceux de 2008 », déclare au quotidien de Washington, un professeur de sciences-politiques, Michael McDonald. En Floride, un Etat indécis qui pourrait faire la différence, les Républicains mènent de 4 points mais leur marge en 2008 était de 12 points, ce qui n’avait pas empêché Obama de finalement l’emporter (51-48). Dans l’Ohio, impossible de mesurer l’état du rapport des forces puisque cet Etat n’autorise pas les électeurs à se déclarer républicains, démocrates ou indépendants lors de leur inscription sur les listes électorales. Mais le vote anticipé est fort, aussi bien dans les comtés démocrates que républicains.

« La question est de savoir si Obama engrange des votes qu’il aurait eu de toute façon ou s’il obtient des voix de personnes qui ne comptaient pas aller voter. C’est certainement une combinaison des deux », ajoute Michael McDonald.

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Le débat Obama-Romney en compagnie des démocrates de Fairfax

Pas la foule des grands jours. « Il faut dire qu’on l’a organisé un peu au dernier moment », explique Patrick. Son nom de famille : Le Floch. Il est Français et dirige la section du parti démocrate de Fairfax (22000 habitants) dans le nord de la Virginie, près de la capitale, Washington. Une dizaine de personnes ont pris place autour de la table du restaurant libanais Al Maza, en centre-ville. Des seniors pour la plupart. Il y a Chrissie aussi, une Asiatique-Américain, qui a vu du monde devant la télé. Elle s’est dit que c’était plus chaleureux de regarder ensemble. Enfin, elle a pris soin de vérifier que l’assemblée était bien démocrate. Elle l’est. Et elle attend beaucoup de ce deuxième débat. Obama ne met pas longtemps à rassurer ces convaincus. Sur la question énergétique, il ne lâche rien à Romney, plus que jamais l’ami du lobby pétrolier. Quelques applaudissements accompagnent le président sortant. Vient ensuite la question du « sauvetage » de l’industrie automobile que Romney a contesté. « Il tient sa place cette fois-ci », apprécie Patrick, à mi-parcours. Puis celle des impôts. Obama très offensif.

Le jeune serveur fait le tour des participants : « Vous voulez boire quelque chose ? » On en profite : « Vous voulez bien répondre à quelques questions ? » Venu du Liban il y a quatre ans, il a obtenu son diplôme de marketing, mais ne trouve pas emploi à la hauteur de sa qualification. Il se contente, pour l’instant de cet emploi de serveur avant d’envisager de déménager vers des bassins d’emplois plus favorables à sa spécialité. En blâme-t-il pour autant Obama ? Non, il votera pour lui, sans sourciller. Les républicains, ce n’est vraiment pas son truc.

Retour au petit écran. L’hôte de la Maison-Blanche conclut en renvoyant à Mitt Romney sa sortie sur les « 47% ». Exclamations et  applaudissements. La petite troupe repart requinquée. De toute façon, elle sait que ce genre de joutes ne joue qu’à la marge. Elle a déjà rendez-vous, ce week-end, avec des centaines d’autres militants démocrates. Opération de mobilisation électorale. Les spécialistes ont décortiqué les listes électorales, les ont recoupées avec d’autres listings. Bref, les militants savent à quelle porte frapper pour trouver un électeur d’Obama en 2008 et le convaincre de refaire de même dans trois semaines.

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17 octobre 2012 · 404 05

Vermont: voyage dans l’Etat phare du progressisme américain

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Il y a, là, des gars avec des chemises à gros carreaux, des jeunes de l’Université privée catholique Saint Michael’s, des tempes grises et des jeunes couples, des convaincus et des indécis, des démocrates, des progressistes, quelques républicains aussi, même un jeune type avec un tee-shirt blanc aux lettres rouges : « Cuba libre ». Ils ont pris place dans la cafétéria du lycée d’Hinesburg, à une vingtaine de kilomètres de Burlington, la plus grande ville du Vermont. Ce samedi matin d’octobre, Bernie Sanders tient réunion publique. L’homme est une figure de la vie politique locale et nationale. En 1981, quelques mois après l’entrée en fonction de Ronald Reagan, il a été élu maire de Burlington, en battant le sortant démocrate en place depuis six mandats. En 1990, il devint le premier candidat ouvertement socialiste à être élu à la chambre des représentants. Depuis 2006, il est sénateur des Etats-Unis. Il est désormais le parlementaire « indépendant » ayant servi le plus longtemps dans l’histoire du pays. Entretemps, il a crée le parti progressiste du Vermont, le seul « troisième parti » qui pèse réellement dans la vie politique d’un Etat. Le 6 décembre 2010, il a prononcé un discours de huit heures et demie qui a enflammé les progressistes américains sur la guerre de classe menée par les plus riches (http://www.youtube.com/watch?v=uj8_HLtY1Hk).

Voilà pour la « bio » du « sénateur Sanders », comme on l’appelle à Washington. Maintenant, voilà « Bernie », car dans le Vermont on ne le connaît pas sous d’autre nom. C’est lui qui s’avance.  71 ans depuis peu, une allure un peu dégingandée,  la chevelure blanche en bataille.  Il pose ses affaires, fait le tour des tables, serre des mains, claque des bises, prend le micro et c’est parti pour la 32e rencontre d’une campagne électorale dont l’issue est connue de tous : « Bernie » sera réélu triomphalement. Pourquoi, alors, enchaîner à un rythme infernal ces rendez-vous (trois dans la seule journée de ce samedi) ? « Parce que je crois en la démocratie directe. Parce que mon espoir est de faire du Vermont un modèle de campagne progressiste de terrain », a-t-il rappelé aux habitants de ce petit Etat (625.000 habitants) dans sa profession de foi. Au micro, il ajoute : « Parce que je veux que l’on se mette bien d’accord sur le diagnostic avant d’agir ». Sa «vision » s’articule autour de trois thèmes.  1. Les inégalités économiques. « 1% du pays s’accapare 42% de la richesse du pays ». 2. Le pouvoir économique. « La question n’est pas tant de savoir si le gouvernement régule Wall Street mais à quel point Wall Street régule le gouvernement ». 3. Le déferlement d’argent dans la politique, toutes les digues, pour les entreprises notamment, ayant été levées par une décision de la Cour Suprême. Conclusion : « Ces trois points convergent pour dessiner une forme d’oligarchie. Romney est le représentant de cette oligarchie. Pour les générations futures, il faut le battre et sévèrement ». Une vingtaine de minutes, montre en main. Limpide, clair, tranchant. La veille, Chris Pearson, le leader du Parti progressiste du Vermont à la chambre des représentants de l’Etat nous avait prévenus : « Vous verrez avec Bernie, c’est simple : il met ce qu’il pense sur la table, personne n’est trompé, et après on débat ». « Pas comme Obama », n’avait-il pu s’empêcher d’ajouter. « Bernie » repose le micro. Des dizaines de mains se lèvent ! Et c’est ainsi que par un samedi matin pluvieux, au cœur de la campagne vermontaise, véritable carte postale d’Amérique profonde, on a parlé de la « Social security » (système des retraites), de la nécessité de l’engagement citoyen, de l’OMC et du libre-échange et pour finir de la politique de Netanyahou et des printemps arabes. 11 heures : il est l’heure pour « Bernie » de se rendre à son 33e rendez-vous de campagne.

C’est grâce à cette « méthode de « démocratie directe » que « Bernie » impose un rapport de forces qui lui permet de peser dans la vie politique de l’Etat plus que le poids cumulé de sa propre personnalité et des huit élus du parti progressiste du Vermont aux deux chambres. Son ambition : faire du Vermont l’Etat le plus progressiste possible. Peine de mort abolie, mariage gay autorisé. Prochain défi sur la liste ? La création dans l’Etat d’un système d’assurance publique pour tous que Barack Obama n’a pas mis en œuvre à l’échelle du pays. Le gouverneur démocrate de l’Etat a promulgué la loi donnant naissance à « Green Mountain Care », la « Sécu » à la vermontaise. « Mais l’Obamacare ne nous permet pas de la mettre en œuvre avant 2017, regrette Chris Pearson, membre de la Commission de la Santé de la chambre d’Etat. On travaille à voir ce que l’on peut déjà mettre en œuvre d’ici là ».

Quel est donc le mystère qui a fait d’un petit Etat peu peuplé et rural, le phare du progressisme américain ? William Glover, professeur de sciences-politiques au Saint Michael’s College, lève un coin du voile. « La culture politique du Vermont a viré à gauche dans les années 60 avec l’arrivée de personnes cherchant un mode de vie alternatif. Mais avant cela, le Vermont avait déjà été le premier Etat à abolir l’esclavage et établir le suffrage universel à la fin du XVIIIe siècle. L’élection d’un maire ouvertement socialiste à Burlington a évidemment ouvert une brèche ».

Une brèche dans laquelle s’est engouffrée une génération de militants. Comme Chris Pearson, 39 ans. Ou encore Dave Zuckerman, 41 ans, qui personnifie l’incroyable alliage vermontais. Agriculteur, il a été président de la Commission Agriculture de la Chambre de 2005 à 2009. En 2010, il décide de ne pas se représenter pour lancer, sur de nouvelles terres,  une ferme 100% bio : la Ferme de la Pleine Lune. Réussite totale avec la création d’une AMAP qui regroupe 250 familles. Alors, Dave a repris son bâton de pèlerin et se présente au Sénat de l’Etat. « On va faire ce qu’on fait depuis le début : pousser, pousser, pousser ».

Article publié dans l’Humanité du 16 octobre

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A New Haven, la ville où des syndicalistes ont pris le pouvoir

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Il y a une pancarte plantée dans le jardinet face au 175 Newhall street qui l’indique: « Delphine Clyburn, alderwoman, ward 20 ». De toute façon, si le citoyen ne vient pas à Delphine, elle ira immanquablement à lui. Quatre matins par semaine, la conseillère municipale (alderwoman) arpente son quartier de Newhallville (le district numéro 20) qu’elle représente depuis moins d’un an. En ce matin de début octobre, c’est un tract en main qu’elle attaque sa tournée. Il invite à une réunion quelques jours plus tard. Delphine en explique, encore et encore l’objet : « L’ancienne école Martin Luther King a été rachetée pour être transformée en « charter school » (école privée financée par des fonds publics, NDLR). Nous devons nous mobiliser pour que ce projet bénéficie à notre communauté. » Entre deux discussions, elle lâche : « C’est fini l’ancien temps où on réglait sans l’avis des résidents. » Pour être précis, ce temps-là a pris fin à l’automne 2011 à l’occasion d’une retentissante campagne municipale. Tout est parti de la volonté de l’inamovible maire démocrate, John DeStefano, d’externaliser les missions de gardiennage des écoles jusque-là dévolues aux services municipaux. Les syndicats ont protesté, en vain. Puisque le pouvoir local ne les écoutait pas, ils ont alors décidé… de prendre le pouvoir.

Il faut ici dresser un rapide portrait de New Haven, fondée en 1638 par les puritains, deuxième ville du Connecticut avec ses 130.000 habitants, qui accueille l’Université de Yale, l’une des plus prestigieuses du pays, mais également l’une des plus rétives historiquement à la syndicalisation. Pourtant, depuis une décennie, Yale a dû reculer : UNITE HERE (syndicat qui n’appartient pas à la grande centrale AFL-CIO) a réussi à syndicaliser les « pink collar » (« cols roses »), la main d’œuvre féminine de l’Université, premier employeur de la ville. Cette section syndicale (le Local 34) compte désormais 3500 membres tandis que le Local 35 syndique 1000 «blue collar » (« cols bleus », les ouvriers).

Ce sont ces deux sections syndicales que l’on retrouve à la manœuvre de la constitution d’une coalition progressiste. La « machine » démocrate de New Haven, au pouvoir depuis 1951, ne voit rien venir : elle considère New Haven  (37% des habitants sont Africains-Américains) comme une ville acquise pour toujours. Elle est pourtant balayée lors des primaires.

Le 1er janvier 2012, dix-huit des trente conseillers municipaux qui prêtent serment sont membres de la coalition syndicale. Il faut maintenant gouverner. Delphine ne nie pas l’état d’impréparation des troupes au moment de la prise de pouvoir. « Ce que nous avons alors fait est simple : nous avons demandé leur avis à nos administrés. La question de la criminalité et de la drogue est souvent revenue. Notre choix a été de s’attaquer aux racines du mal : l’emploi ».

Ancienne ville industrielle, New Haven a muté vers une cité « eds and meds » (éducation et médical). Avec son université et son hôpital, Yale propose un tiers des emplois de la ville. Mais la ville est comme coupée en deux : il y a la « ville Yale », ses étudiants, ses professeurs et médecins. Et il y a la ville au nord de « Division Street » (quel nom prédestiné) : majoritairement africaine-américaine, gangrénée par le chômage massif, la paupérisation, le crime et la drogue.

Entre les deux, la coalition syndicale au pouvoir veut établir un « pipeline d’emplois». C’est exactement le nom du programme adopté, en début d’année, par le conseil municipal qui le considère comme la grande mission de son mandat. « L’idée est la suivante, explique Delphine Clyburn. Les entreprises locales nous communiquent leurs besoins précis en matière d’emplois. Nous mettons en place des formations pour le profil déterminé et les entreprises s’engagent à embaucher un habitant de New Haven. Ce projet n’est encore qu’un bébé. Il est né mais il a besoin de grandir ». Déjà, le « géant » Yale s’est engagé à participer au « pipeline d’emplois ». Et de la plus officielle des manières, encore : lors du nouveau contrat signé avec les syndicats, en juin dernier. Conclu sans ambages, six mois avant expiration de l’ancien contrat (fait rarissime), le texte signé par les syndicats et la direction de l’Université comporte d’autres clauses très positives : 15% d’augmentation sur quatre ans, engagement de non-réduction d’effectifs pour les ouvriers, prime de 500 dollars pour les « pink collars », le tout contre une augmentation des cotisations sociales pour les salariés. « L’un des meilleurs contrats du pays », selon une responsable du Local 34. Il ne faut pas chatouiller trop longtemps Bob Proto, le charpenté président du Local 35 sur les raisons de ce quasi-miracle : « Yale s’est rangé parce que nous avons le pouvoir politique. »

Yale, florissante « entreprise » fourmille de projets d’extension, notamment deux nouvelles antennes universitaires, sur lesquels le « board » doit donner son avis… La direction de l’Université n’a donc pas voulu se fâcher avec les syndicalistes. Pour Delphine Clyburn, salariée dans une structure qui accueille des enfants handicapés, syndicaliste depuis 1987, cela ne change rien : « Je ne suis pas une politicienne mais un serviteur public. C’est l’intérêt des gens du quartier que je représente qui compte.» Elle maintiendra donc ses exigences sur la nouvelle « charter school », construite pour accueillir les enfants des profs et autres médecins de Yale. « Les résidents aussi ont droit à une bonne éducation. Ca se fera avec eux ou ça ne se fera pas. »

Malgré sa victoire électorale, la coalition syndicale veut préserver comme la prunelle de ses yeux la « campagne de terrain ». « La clé pour réaliser le changement, c’est de maintenir la mobilisation populaire qui a permis l’élection, analyse Gwen Mills, « organizer » (organisatrice) et cheville-ouvrière de la campagne de 2011. Regardez Barack Obama : tant de mobilisations de terrain pour le porter à la Maison Blanche auxquelles il a mis fin sitôt entré en fonction… »

Article publié dans l’Humanité du 15 octobre

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Lu dans la presse: un plaidoyer pour l’Obamacare

Chronique à la fois très politique et très émouvante de Nicholas Kristof dans l’édition dominicale du New York Times. Il y raconte l’histoire de Scott Androes, son colocataire à l’Université d’Harvard il y a plus de trente ans, actuellement hospitalisé. L’homme, âgé de 52 ans, a un cancer de la prostate diagnostiqué très tardivement, pour une seule raison : il n’avait pas d’assurance… La chronique est rythmée par des extraits du mail que Scott a envoyé à Nicholas Kristof. Il explique, qu’après avoir quitté son job en 2003, il n’a pas acheté d’assurance en raison du coût exorbitant. (La majorité des assurances sont liés à l’emploi et sont « fournis » par l’employeur). En 2011, première alerte : du sang dans les urines. Scott consulte… Internet mais pas un médecin, qui lui aurait coûté des centaines de dollars. Une fièvre de 40 degrés l’oblige bientôt à aller voir un spécialiste. Le diagnostic est établi : cancer de stade avancé. Scott est pris en charge par une équipe médicale hautement qualifiée, dont certains médecins ne lui envoient pas les factures d’honoraires… Même s’il dispose d’un programme dit « de charité » de l’hôpital qui l’exonère de l’immense majorité de la facture (actuellement 550000 dollars), il va y laisser son plan épargne-retraite, probablement, sa vie, aussi.

Le chroniqueur cite une étude de l’Urban institute : en 2008, 27000 Américains, entre 25 et 65 ans, sont morts prématurément parce qu’ils n’avaient pas d’assurance-santé. Il est fort probable que le nom de Scott Androes vienne s’ajouter à la liste. Conclusion de Nicholas Kristof : cette élection a le pouvoir de sauver d’aider à sauver beaucoup d’autres vies de personnes qui n’ont pas d’assurance (référence à l’abrogation d’Obamacare promise par Romney, NDLA).

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