À Kenosha, l’extrême-droite désormais à découvert

Le meurtre de deux manifestants antiracistes par un jeune milicien blanc de 17 ans plonge la petite ville du Wisconsin – et peut-être le pays – dans un état de tension inédit, renforcé par la rhétorique de « la loi et de l’ordre » de Donald Trump. Mais l’Amérique antiraciste n’abdique pas et poursuit sa mobilisation. (Article publié dans l’Humanité du 28 août 2020.)

Les deux vidéos ont désormais fait le tour des réseaux sociaux et sans doute du monde entier. La première montre un policier tirer à sept reprises dans le dos de Jacob Blake, un Africain-Américain de 29 ans. À bord de la voiture dans laquelle la victime voulait entrer, se trouvaient trois de ses enfants âgés de 8, 5 et 3 ans. La seconde intervient quelques jours plus tard, dans la même ville de Kenosha (Wisconsin) où, chaque soir, en dépit du couvre-feu, se déroulent des manifestations pacifiques et où, en marge de celles-ci, la colère conduit à des saccages et incendies volontaires. On y voit Kyle Rittenhouse, 17 ans, arme automatique en bandoulière, mains en l’air, passer tranquillement devant les forces de police sans que celles-ci n’interviennent, alors que le milicien d’extrême droite vient de tuer deux manifestants antiracistes.

Kenosha marque sans doute une nouvelle étape dans l’état de tension d’un pays violent et injuste, scindé en deux blocs : pour la première fois, des manifestants antiracistes ont été tués par un milicien d’extrême droite. La polarisation du pays – cette grande divergence politique, idéologique et sociétale entamée il y a quarante ans et accélérée par le trumpisme – est devenue physique et meurtrière. C’est un précédent. L’Histoire dira si ce drame est « isolé » ou annonciateur, si le spectre de la « guerre civile » (nom donné à ce que nous appelons en France, la « guerre de Sécession ») resurgit.

En tout cas, certains le souhaitent et… y travaillent. Ils s’appellent les boogaloo boys, portent des chemises hawaïennes qui les rendent visibles et se préparent à une guerre civile afin d’empêcher le gouvernement de les priver de leurs droits, notamment celui de porter une arme. Ils constituent une frange de la mouvance des milices d’extrême-droite, dont la diversité ne masque pas l’objectif commun : la suprématie blanche.

Depuis le début du puissant mouvement de protestation après le meurtre de George Floyd, le 25 mai, ces miliciens de tout acabit ont marqué leur présence en marge des manifestations. « Quand vous avez tous ces éléments – un moment politique chargé, beaucoup de désinformation et des groupes lourdement armés –, c’est juste une question de temps avant que quelque chose de dangereux ne survienne », explique au Washington Post Lindsay Schubiner, directrice d’études de l’ONG Western States Center. Cela est donc survenu à Kenosha, que la nébuleuse milicienne a vu comme un terrain de répétition générale. Kyle Rittenhouse est venu d’Antioch – Illinois –, à trente minutes de là, avec son arme chargée. Il a abattu deux hommes – de 26 et 36 ans – et en a blessé un troisième. Les enquêteurs ont découvert sur les réseaux sociaux ses affinités pour les armes, les forces de police et… Donald Trump.

Il ne faut pas attendre de ce dernier qu’il prenne quelque distance que ce soit avec l’auteur de ce double meurtre. Le président sortant s’en tiendra certainement à sa stratégie encore et toujours déroulée lors de la convention qui s’est terminée hier: accabler les démocrates de tous les maux, appeler à la « loi et l’ordre » afin de galvaniser sa base, dont ces groupes d’extrême droite constituent une partie essentielle, comme le souligne Mark Potok. « L’un des avertissements les plus pessimistes à propos de la présidence Trump devient une réalité. Les milices d’extrême droite sortent de l’ombre et se positionnent aux côtés de la police et parfois de responsables du parti républicain pour contrer les manifestations contre les brutalités de la police raciste », alerte le site de gauche AlterNet.

Le site journalistique The Trace, spécialisé sur les questions d’armes à feu, se montre encore plus précis : « Désormais, dans une poignée d’États avec une tradition d’extrême droite, des sections de groupe comme les Oath Keepers et les Three Percenters émergent comme des acteurs politiques directs, fournissant le service d’ordre des élus pro-Trump et des organisations républicaines. Dans un cas, un de ces miliciens était même le collaborateur d’un élu. »

Si la trumpisation du parti républicain, avec sa nouvelle garde prétorienne, est l’une des facettes de la polarisation galopante, quel est son équivalent « progressiste » ? Dans un article publié dans Vanity Fair, Ta-Nehisi Coates le discerne dans l’émergence, « pour la première fois dans l’histoire américaine (…), d’une majorité antiraciste légitime (…) qui peut donner naissance à un monde au-delà de l’idolâtrie des pères fondateurs, où nous pouvons chercher non pas seulement à défaire le président sortant, mais aussi à sortir sa philosophie entière de l’humanité ». Trop optimiste, l’écrivain et journaliste réputé pour son magnifique livre, Une colère noire ?

L’action historique des joueurs de l’équipe de basket de Milwaukee (lire encadré) donne du crédit à son hypothèse d’un « grand feu » naissant. Le « mouvement » né après le meurtre de George Floyd franchit lui aussi un cap, et il pourrait emprunter les mots de Letetra Widman, la sœur de Jacob Blake : « Je ne suis pas triste, je ne suis pas désolée, je suis en colère et je suis fatiguée (…) Je ne veux pas de votre pitié, je veux le changement ! »

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Joe Biden ou le pari de la coalition « attrape tout »

Alors que s’ouvre aujourd’hui la convention démocrate à Milwaukee, la direction du parti a clairement choisi de faire de l’antitrumpisme le seul vecteur de rassemblement autour de la candidature de l’ancien vice-président de Barack Obama. (Article publié dans l’Humanité du 17 août 2020.)

Que feront de commun aujourd’hui le premier candidat autoproclamé socialiste à la présidence des Etats-Unis et un ancien candidat du parti républicain à la même fonction ? Ils appelleront tous deux à voter pour Joe Biden, le 3 novembre prochain. Assurément, Bernie Sanders et John Kasich le feront de façon différente et pour des raisons divergentes. Mais l’inscription de ces deux orateurs dès la première journée d’une convention très spéciale (la première de l’Histoire en l’absence physique de délégués), donne le ton de ce que l’establishment a choisi comme stratégie. Aux Etats-Unis, on appelle cela la « big tent », soit une coalition qui rassemble des personnes aux points de vue souvent, si ce n’est tout le temps, opposés. En l’occurrence, on entendra aujourd’hui un sénateur socialiste favorable à un système de santé universel, à la gratuité des  études supérieures dans les universités publiques, à l’alourdissement des impôts pour les plus riches et à la création d’un impôt sur la fortune clore la première journée au cours de laquelle se sera exprimé un ancien député et gouverneur républicain…opposé à toutes ces propositions. Cette « big tent » 2020 ne dispose que d’une seule une poutre-maîtresse: l’anti-trumpisme. Cela sera-t-il suffisant pour vaincre Donald Trump le 3 novembre prochain ? Le parti démocrate ne commet-il pas la même erreur qu’en 2016 où, au cours d’une campagne molle et centriste, Hillary Clinton avait tenté, en vain, de capitaliser le rejet personnel et politique d’un milliardaire nationaliste jamais élu ? Le pari des élites du parti de l’âne repose sur le fait que le bilan de trois années de présidence ultra-droitière et chaotique suffira à convaincre, d’un côté, les électeurs de l’aile gauche de ne pas mégoter et, de l’autre, les derniers républicains modérés de se décrocher d’un bloc trumpiste de plus en plus ouvertement nationaliste voire suprémaciste blanc. Les enquêtes d’opinion indiquent, pour l’instant, que cette stratégie fonctionne : Joe Biden distance Donald Trump de 8 points dans les sondages nationaux et de près de 5 points dans les fameux « swing states » qui feront pencher la balance dans quelques mois. D’une certaine façon, l’ancien vice-président de Barack Obama a déjà testé une parti de son dispositif lors de la primaire, en forgeant son « comeback » en Caroline du Sud grâce aux électeurs africains-américains puis en portant un coup décisif à Bernie Sanders lors du « super Tuesday » en attirant foule d’électeurs républicains modérés des banlieues blanches. Demeure l’inconnue de la mobilisation d’une jeunesse, clé de la victoire de Barack Obama en 2008 puis de l’émergence politique de Sanders en 2016, située bien plus à gauche que ses aînés. Joe Biden leur a envoyé très peu de signes, si ce n’est aucun. Il a choisi la « modérée » Kamala Harris plutôt que la progressiste Elizabeth Warren comme colistière tandis que la plateforme du parti démocrate n’intègre pas, à cette heure, les propositions-phares de Bernie Sanders. Et c’est peut-être le débat  le programme officiel qui empêchera la convention de se dérouler au millimètre consensuel. Selon les derniers décomptes, 700 des 1000 délégués dont dispose Bernie Sanders (Joe Biden en dispose de 2700 pour une majorité établie à 1900) refusent de voter le texte en l’état. Cela ne l’empêcherait certes pas d’être adopté mais gâcherait la fête consensuelle si ce n’est œcuménique tant souhaité par l’establishment. Une manifestation est également prévue en dehors du centre de convention de Milwaukee à l’appel d’une organisation qui demande une réforme de la police, sujet sur lequel Joe Biden s’est montré d’une grande prudence, s’insurgeant contre les violences policières après le meurtre de George Floyd mais refusant d’envisager des réformes radicales comme le « définancement » ou la réorganisation des services de police locaux. La convention démocrate pourrait avoir à affronter Donald Trump lui-même qui envisage de tenir un meeting, cette semaine, dans le Wisconsin, un Etat qu’il a remporté avec 10.000 voix en 2016 et dans lequel il est crédité de cinq points de retard sur Joe Biden.

 

 

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Battu mais réélu : l’incroyable scénario légal

Dans les méandres des textes légaux et d’une lecture extensive des pouvoirs présidentiels, Donald Trump pourrait trouver le chemin pour ne pas se soumettre au verdict des urnes. (Article publié dans l’Humanité du 29 juillet 2020.)

C’est un scénario de science politique-fiction totalement réaliste : Donald Trump est battu le 3 novembre mais deux mois et demi plus tard il plastronne sur le Mall de Washington et prête serment pour la seconde fois. Publié par le célèbre magazine Newsweek, il est détaillé par un éditorialiste maison, Tom Rogers, et un ancien sénateur démocrate du Colorado, Timothy Wirth. Accrochez vos ceintures et révisez votre droit constitutionnel américain.

Cela commence donc le soir du 3 novembre : Biden remporte le vote populaire ainsi que le collège électoral grâce à des victoires sur le fil dans les « Swing States » de l’Arizona, du Wisconsin, du Michigan ou de la Pennsylvanie. Aussitôt, Trump crie à la fraude et à l’interférence de la Chine, dont il n’a cessé, durant toute la campagne, de dénoncer le rôle. Cela relève de la sécurité nationale, argue-t-il, ce qui lui permet d’invoquer des « pouvoirs d’urgence ». Le département de la Justice est chargé d’une enquête dans les quatre États. La date du vote du collège électoral se rapproche et les investigations s’éternisent. Les législatures de ces quatre États – dominés par les républicains – refusent de certifier les résultats tant que les doutes sur la « sécurité nationale » persistent. Les démocrates saisissent alors la Cour Suprême qui se contente de rappeler que la date du 14 décembre est impérative et que, légalement, le président est dans ses droits. Le collège électoral se réunit donc sans les quatre États concernés : ni Biden, ni Trump n’obtiennent une majorité. L’élection se jouera à la Chambre des représentants. Les démocrates ont maintenu leur majorité obtenue en 2018. Bonne nouvelle pour Biden ? Détrompez-vous. Le vote se déroule par État qui compte chacun pour une voix. À ce jour, même si les démocrates comptent 235 élus contre 197 aux républicains, la plus forte concentration de leurs députés dessine un rapport de forces inverse en nombre d’États : 26 pour Trump, 23 pour Biden. Donald J. Trump est élu pour un second mandat. « Nous n’arrivons pas à nous convaincre qu’il s’agit d’un scénario farfelu, commentent les deux auteurs. Nous avons vu Trump menacer d’invoquer la loi contre l’insurrection de 1807 pour envoyer l’armée contre les manifestants de son propre pays. » Ils terminent par cette question : « Que faisons-nous en tant que citoyens contre la réalité menaçante d’un Complot contre l’Amérique ? » La référence au roman de Philip Roth dans lequel la victoire de Charles Lindbergh face au président sortant Roosevelt projette l’Amérique dans un système autoritaire.

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Trump, le scénario d’un nouveau « complot contre l’Amérique » ?

En chute libre dans les sondages, en raison notamment de sa gestion de la crise sanitaire, le président sortant refuse de dire s’il acceptera le verdict des urnes, entend saper l’exercice du droit de vote. Les ingrédients d’un coup de force – légal ou non – semblent réunis. (Article publié dans l’Humanité du 29 juillet 2020.)

«Imaginez des files d’attente interminables. Des millions de bulletins rejetés. Des milices avec des armes. Des supporters de QAnon (théorie complotiste d’extrême droite – NDLR). La Russie qui sème la discorde. Et un président qui tweete « FRAUDE » avant même que les bulletins aient été comptés. » Ces quelques phrases anxiogènes n’ont pas jailli du cerveau fertile d’un scénariste spécialiste en apocalypse, mais émanent d’une analyse récente du Brennan Center for Justice, institut rattaché à l’École de droit de l’université de New-York et réputé pour son sérieux. Imaginez… l’inimaginable : une sorte de coup de force contre la démocratie perpétré par le président des États-Unis lui-même. Les indices s’accumulent et ils peuvent constituer un faisceau. Le refus de Donald Trump, le 19 juillet dernier, répondant aux questions d’un journaliste de Fox News, d’assurer qu’il acceptera le verdict des urnes car l’élection pourrait être « truquée », a relancé craintes et rumeurs. En 2016, alors candidat républicain, il avait déjà adopté la même posture. En tant que président, il dispose désormais de pouvoirs incommensurablement supérieurs. Trois ans après, qui plus est, le climat politique s’avère encore plus incandescent, flirtant avec une « guerre civile froide », selon la formule du journaliste Carl Bernstein.

Non seulement un scénario « inimaginable » n’est pas à exclure, mais il a même été étudié par un groupe – connu sous le nom de Transition Integrity Project – regroupant responsables démocrates et républicains, universitaires et juristes, anciens fonctionnaires et militaires. Fin juin, via Internet, ils se sont posé quelques questions : que se passera-t-il si Donald Trump refuse de reconnaître sa défaite ? Jusqu’où pourrait-il aller pour préserver son pouvoir ? Et si les démocrates refusaient de concéder ? Selon une des participantes, Rosa Brooks, professeur de droit à l’université Georgetown et ancienne du Département de la défense, les « quatre scénarios étudiés se terminent par de la violence dans les rues et une impasse politique ».

L’hôte de la Maison-Blanche laboure ce terrain en menant une guerre ouverte au vote par correspondance (qu’il utilise lui-même) et par procuration, voie privilégiée par un quart de l’électorat en 2016. La raison ? Il serait un nid à « fraudes ». Cela va sans dire : aucune enquête ou étude ne le démontre. Mais comment justifier, en ces temps d’épidémie galopante de coronavirus, que chaque électeur soit obligé de se déplacer en personne ? Pour Trump, il s’agit bien du but de la manœuvre : favoriser une abstention élevée, désert démocratique dans lequel prospère le Parti républicain, dont l’électorat est plus âgé, plus installé socialement et plus assidu civiquement. En 2018, les élections de mi-mandat avaient combiné le taux de participation le plus élevé depuis 1920 et l’une des plus larges victoires des démocrates (53,4 % contre 44,8 %). Depuis plusieurs années, « les républicains cherchent à décourager les démocrates de se rendre aux urnes, souligne Olivier Richomme, maître de conférences de civilisation américaine à l’université Lyon-II. Mais comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter (les Latinos aussi puisqu’ils votent au moins à 70 % démocrate). Il en va de même pour les jeunes et surtout les étudiants ». Les « purges » des listes électorales ciblent les « minorités » et les fermetures de bureaux de vote se concentrent dans les quartiers populaires et les campus. Éminent paradoxe de l’époque : le maintien au pouvoir du parti de Lincoln passe par le moindre exercice du droit de vote.

Crier sans relâche à la « fraude » et à l’élection « volée » peut aussi permettre au président en exercice de préparer un coup de force légal, selon un plan détaillé par deux auteurs (lire ci-contre). Et si cela ne fonctionnait pas ? Certains observateurs voient dans le déploiement des troupes fédérales dans de nombreuses grandes villes comme une sorte de « répétition générale ». « La bataille de Portland, où les policiers fédéraux ont été envoyés contre des manifestants à 80 % blancs, est très importante, confirme John Mason, professeur de science politique à l’université William-Paterson. D’abord, parce que cela montre qu’une partie du pays, même si elle est blanche, est perçue comme une ennemie par une autre partie du pays. Ensuite, cela prouve qu’une majorité de Blancs n’adhère pas à une politique identitaire blanche. » Battu le 3 novembre, Trump conservera les manettes de l’État jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur le 20 janvier. Que peut-il se passer en deux mois s’il refuse sa défaite et en appelle au « peuple trumpiste » ? Que feront les milices armées qui s’étaient déjà mobilisées contre les mesures de confinement, et a fortiori les « boogaloos », ces extrémistes de droite qui se préparent ouvertement à une guerre civile ?

À un peu moins de 100 jours du scrutin, la chute libre du président sortant dans les sondages, lesté par sa gestion de l’épidémie de coronavirus et des manifestations de protestation après la mort de George Floyd, ne semble dessiner que trois scénarios : un « come-back » d’anthologie de Trump, une victoire massive de Biden ou celui que personne n’osait imaginer jusqu’ici.

 

 

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La trumpisation achevée du Grand Old Party

La convention du parti républicain a consacré la prise de pouvoir du président nationaliste et de son idéologie. Il n’y a plus ni débats, ni d’opposants dans le parti fondé par Abraham Lincoln, juste un chef  : Donald Trump. (Article publié dans l’Humanité du 28 août 2020.)

«Ce n’est plus le parti républicain, c’est un culte à Trump. » La féroce critique ne provient pas d’un opposant démocrate ou d’un éditorial de journal « liberal » que Trump aime tant à attaquer, mais de l’essayiste Bill Kristol, fils d’Irving Kristol, considéré comme le fondateur du mouvement néoconservateur. La formule est cinglante mais elle se révèle… fausse. Si les quatre jours de la convention républicaine ont bel et bien tourné au « culte à Trump », il s’agit toujours du « parti républicain ». « Les conservateurs ont enfanté un monstre : c’est Trump. C’est leur Frankenstein. Ils ne se sont d’abord pas reconnus dans cet enfant illégitime, puis ils s’y sont ralliés car Trump a gagné », analyse l’historien Romain Huret, directeur de recherches à l’EHESS. « Cette évolution remonte aux années 1960 et à la capture du parti républicain par Barry Goldwater (candidat battu à plate couture lors de l’élection présidentielle de 1964 par Lyndon Johnson et considéré comme le père de la révolution conservatrice – NDLR). Trump est la version la plus extrême, la plus aboutie de l’aile droite », ajoute-t-il.

La « trumpisation » du GOP (Grand Old Party, son surnom) s’est achevée entre vidéos enregistrées et harangues devant une salle de conférence vide. Les voix dissonantes n’ont pas été invitées. Elles n’y tenaient pas plus que cela. « Ne pas être publiquement loyal à Trump peut se payer cher : disqualification sur Twitter, campagne négative en circonscription, insultes, etc. », indique Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Iris. Comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, toute la famille Trump est passée derrière le pupitre, des enfants aux beaux-enfants en passant par l’épouse. « Du reste, le parti ne publie pas de plateforme (programme) différente de celle de 2016, ce qui est exceptionnel. C’est aussi un indicateur que le parti est uni derrière Trump et n’engage pas de débats internes », poursuit la spécialiste.

Le renoncement à l’élaboration d’un programme actualisé en dit long sur la vampirisation du vieux parti par le milliardaire. Pour autant, ce programme existe bien, mais il est, selon David Frum, ancien conseiller de W. Bush et républicain en rupture de ban, « trop effrayant pour être rendu public ». Les choix et propos des orateurs, ainsi que les mises en scène ont dessiné le projet trumpiste entre darwinisme social, nationalisme, dérégulation (sociale et environnementale) et nativisme assumé (« Le parti républicain tient un meeting du Klan », https://platform.twitter.com/widgets.js« >a tweeté l’élue socialiste de Pittsburgh, Summer Lee). « C’est un conservatisme sans filtre, sans garde-fous », résume Romain Huret. À titre d’exemple : en rupture avec la coutume, et sans doute en violation des règles administratives américaines, Mike Pompeo, le chef de la diplomatie, s’est immiscé dans le débat électoral en diffusant une vidéo de soutien à Donald Trump enregistrée depuis Jérusalem. Un signal on ne peut plus clair envoyé aux électeurs évangéliques blancs, noyau dur de la base républicaine. « Le seul but de la convention de Donald Trump était de parler aux spectateurs de Fox News », constate David Frum. Solidifier sa base en la chauffant à blanc : le même choix qu’en 2016. Pour le même résultat ?

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La fuite en avant de Donald Trump, largué dans les sondages

Le président sortant, donné perdant dans tous les cas de figure face à Joe Biden, vient de changer de directeur de campagne. Objectif : s’appuyer sur le suprémacisme blanc dans la course à la Maison-Blanche. (Article publié dans l’Humanité du 17 juillet 2020.)

« Vous êtes viré .» Donald Trump s’était rendu célèbre, il y a une dizaine d’années, avec cette formule par laquelle il congédiait les candidats à son émission de télé-réalité « The Apprentice » Mercredi, il a appliqué la même sentence à Brad Parscale : ce zélé défenseur du président n’est plus son directeur de campagne même s’il reste conseiller en charge de la stratégie numérique. A moitié viré, d’une certaine façon. L’impétrant paie sans doute le fiasco du meeting de Tulsa(Oklahoma), le 21 juin dernier, le premier organisé par Trump depuis le déclenchement de l’épidémie de coronavirus : les images des tribunes à moitié vides avaient fait le tour du monde, sapant le récit du leader charismatique mobilisant des foules nombreuses et courageuses au point de braver le danger pour écouter ce même messie. Celui qui occupait cette fonction centrale depuis février 2018 sert sans doute aussi de « fusible » au moment où il devient évident que quelque chose cloche dans la campagne pour la réélection de Trump.

Ce dernier est distancé, au plan national, par Joe Biden d’une dizaine de points en moyenne. Ce sont les enquêtes d’opinion dans les Etats-clés, les fameux « swing states », qui ont déclenché des signaux d’alerte au sein de l’équipe de campagne de Trump. Le président sortant est donné perdant dans les trois Etats du Midwest (Michigan, Pennsylvanie et Wisconsin) qui l’avaient fait « roi » il y a un peu plus de trois ans. Il est également distancé en Floride, un morceau de choix avec ses 29 grands électeurs, ainsi qu’en Arizona, une terre historiquement républicaine. Au Texas, le plus grand Etat républicain du pays, son avance de deux points s’inscrit dans la marge d’erreur. A la même époque, en 2016, la situation apparaissait moins favorable pour Hillary Clinton qu’elle ne semble désormais l’être pour Joe Biden.

Quelles sont les raisons de ce décrochage évident? La première renvoie à une évolution de la composition de l’électorat qui, année après année, se diversifie. Or, toute la stratégie de Trump est d’engranger une part grandissante du vote d’un segment déclinant de cet électorat : les blancs plutôt âgés, sans diplômes mais affichant des revenus supérieurs à la moyenne. On sait que le milliardaire est un président minoritaire qui a accusé 3 millions de voix de retard en 2016. Deux ans plus tard, lors des élections de mi-mandat, le déficit des candidats républicains est passé à 10 millions de voix, dans le cadre d’une participation inédite depuis 1920 pour un tel scrutin. Seul le système du collège électoral lui permet d’entretenir l’espoir d’un second mandat, tant sa défaite au suffrage universel semble acquise. La condition de sa victoire tient donc à la conservation du bloc trumpiste dans quelques parties du pays principalement le Midwest. C’est justement l’effritement de ce socle que mettent en lumière les sondages, avec un recul prononcé parmi les plus de 65 ans.

Sa gestion du coronavirus a sans doute rebattu les cartes parmi cette frange de l’électorat, plus fragilisée en cas de contraction du virus. Son déni, son rejet de la science, son nationalisme ne trouvent plus écho que dans une base de plus en plus rabougrie. La réouverture « sauvage » de l’économie, à laquelle il n’a cessé de pousser, a produit un spectaculaire rebond des cas positifs et, ces derniers jours, du nombre de décès. Sa réaction face au mouvement de protestation après le meurtre de George Floyd a manifestement plus galvanisé ses opposants que ses partisans. Son remake nixonien de la loi et de l’ordre a fait un flop. Comme le dit le journaliste Ronald Brownstein, dans le magazine The Atlantic: « Donald Trump se présente pour assumer la présidence d’une Amérique qui n’existe plus. » Afin de prolonger son bail à la Maison-Blanche, il s’est lancé dans une fuite en avant flirtant avec le suprématisme blanc tout en faisant le pari d’une élection à forte abstention, d’où son refus de la généralisation du vote par correspondance (alors que lui-même vote par ce biais). Il sait qu’un taux de participation historique serait synonyme d’un message sans ambigüité : « Vous êtes viré ! »

 

 

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« Dans le contexte états-unien, l’économie est une idée racisée »

Entretien avec Jacob Hamburger, écrivain est co-éditeur de Tocqueville 21, un blog franco-américain sur la démocratie contemporaine. Il est également doctorant en droit à l’Université de Chicago, spécialisé en droit de l’immigration. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 2 juillet 2020.)

Comment s’articule, dans le débat qui se déroule aux Etats-Unis, la question « raciale » et la question « sociale »?

Jacob Hamburger. À gauche, certains ont eu tendance à opposer ces deux questions. L’on entend parfois des critiques selon lesquelles la lutte en faveur d’un Etat social « universaliste » ignorerait la dimension spécifiquement raciale de l’inégalité aux Etats-Unis. Dans certains cas, c’est très clairement une position de mauvaise foi, surtout pendant les primaires du Parti démocrate quand il s’agissait d’attaquer Bernie Sanders.

S’il existe certains ennemis du progrès social qui se déguisent en antiracistes de gauche, cela ne veut pas dire – comme le voudrait le marxiste vulgaire – que l’on puisse comprendre et lutter contre l’inégalité sociale aux Etats-Unis sans parler explicitement du racisme. J’oserais dire que « l’économie » en tant que telle dans le contexte étatsunien est une idée racisée. Par exemple, non seulement la richesse moyenne d’une famille blanche est environ dix fois plus élevée que celle d’une famille noire, mais cette richesse, concentrée dans la propriété immobilière, s’est accumulée en grande partie avec la construction des zones ségrégées dans et autour des grandes villes. Les blancs ont eu accès à des prêts immobiliers à prix bas pendant la deuxième moitié du XXe siècle, là où les noirs ont souvent dû se contenter du logement social insalubre. La présence des noirs dans une communauté a historiquement été interprétée comme un mauvais indice pour la valeur des biens, et c’est encore le cas aujourd’hui. Et comme certains services publics, surtout les écoles, sont financés à la base des impôts sur la propriété, une première inégalité raciste et sociale en produit de nouvelles. Par conséquent, quand les blancs américains pensent à « l’économie » et leurs intérêts économiques, ils le font de manière implicitement raciste. Payer plus d’impôts à l’échelle étatique ou fédérale, c’est donner de l’argent aux Afro-Américains, conçus comme des « preneurs » de services publics. 

Comment rectifier ces injustices historiques ?

Jacob Hamburger. C’est dans ce contexte que l’on parle – aujourd’hui mais aussi depuis des décennies – des réparations économiques pour les descendants des esclaves. Il s’agit d’un programme « social, » mais explicitement conçu pour réparer des inégalités résultantes du racisme. Bernie Sanders, pour sa part, a hésité à afficher son soutien à cette idée de réparations. Je pense qu’il hésite sur cette question parce qu’il croit qu’en redistribuant des ressources selon des critères strictement socio-économique (et c’est le seul candidat qui voulait sérieusement les redistribuer !), on va forcément le faire de façon plus importante aux Afro-Américains.

C’est un débat qui n’est pas tout à fait résolu à gauche. Mais ce n’est peut-être pas le débat central du mouvement actuel. Certes, depuis le meurtre de George Floyd, l’on entend se renouveler l’appel aux réparations. Mais aujourd’hui, la demande centrale des militants dans la rue est celle de couper les budgets des polices municipales (Defund the Police), voire de démanteler ces polices tout court (Disband the Police). Dans les deux cas, il s’agit d’une redistribution des ressources : soit de transférer de l’argent, jadis réservé aux forces de l’ordre, aux écoles, ou aux hôpitaux ; soit de virer des flics et d’embaucher des professionnels de santé mentale ou de traitement de drogue à leur place.

Quelle est la particularité de ce mouvement ?

Jacob Hamburger. Je suis impressionné par la facilité avec laquelle ce mouvement a traduit une question dite souvent « raciale, » la violence policière, en une demande sociale. Et c’est une demande très radicale, qui vise non seulement à remplacer la police comme institution, mais de repenser l’Etat social américain. Souvent, la police ainsi que les prisons, la détention des migrants, et l’armée, fonctionnent comme un système caché d’Etat-providence aux Etats-Unis, et surtout pour des blancs. Dans beaucoup de petits villages ruraux de ce pays, majoritairement blancs, la seule source d’emploi est de travailler dans une prison ou un centre de détention des migrants. Et pour beaucoup de personnes de toute couleur, l’armée ou la police est la seule manière d’avoir une éducation ou une couverture santé. En même temps, pour les communautés les plus pauvres, l’incarcération est la suite logique d’un système d’éducation inadéquate et un marché d’emploi inaccessible. Ce mouvement antiraciste cherche à mettre fin à cet état des choses.

Dans votre texte, vous citez cette phrase de Tocqueville: « Si l’Amérique éprouve jamais de grandes révolutions, elles seront amenées par la présence des noirs sur le sol des Etats-Unis : c’est-à-dire que ce ne sera pas l’égalité des conditions, mais au contraire leur inégalité qui les fera naître ». Permet-elle de comprendre la situation actuelle et le mouvement de protestation inédit dans l’histoire récente du pays?

Jacob Hamburger. C’est une citation très connue de Tocqueville, souvent citée comme sa « prédiction » de la Guerre civile américaine qui a eu lieu 20 ans après la sortie du deuxième tome de la Démocratie en Amérique. Tocqueville identifie l’inégalité raciste comme le moteur le plus important du conflit social aux Etats-Unis, et non pas– pour revenir à votre première question – l’inégalité sociale. L’Amérique qu’il décrit, sur ce point, est l’Amérique telle que l’idéologie dominante depuis longtemps a voulu la décrire : un pays où tout le monde peut espérer profiter d’une prospérité toujours en croissance. Aujourd’hui, les Américains ont de plus en plus de mal en croire en cette mythologie d’une société d’abondance. Après plus de dix ans de « relance » post-2008 – dont les effets ne se sont pas fait sentir pour beaucoup d’Américains, et surtout d’Afro-Américains – le choc du coronavirus a effacé tout d’un coup une grande partie des gains économiques. Si Tocqueville avait raison de dire que l’inégalité du racisme était un conflit central, il n’aurait probablement pas raison de dire aujourd’hui que les Américains ont trop à perdre sur le plan social pour penser à la « révolution, » même si l’on ne sait pas trop ce que ceci veut dire dans notre contexte.

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Autant en emporte le mouvement

Les manifestations pacifiques qui se déroulent depuis le meurtre de George Floyd ont profondément changé le pays. Le débat se cristallise sur le rôle de la police, et de premières réformes sont engagées. C’est sur l’ensemble de la société que souffle un vent nouveau d’antiracisme, qui place les deux forces politiques au pied du mur.  (Article publié dans l’Humanité du 17 juin 2020.)

Encore un Africain-Américain tué par un policier. Encore une vidéo pour le prouver. Après Minneapolis la nordiste, Atlanta la sudiste. Trois semaines après le nom de George Floyd, c’est celui de Rayshard Brooks qui vient s’ajouter à la longue liste des Africains-Américains ayant perdu la vie en croisant le chemin des agents dépositaires de la force publique censés les « protéger et les servir. » Malgré l’immense et inédit mouvement de protestation qui s’est levé ces dernières semaines, être un « corps noir », pour reprendre la formule de l’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates, dans l’espace public américain demeure synonyme de danger mortel.

Personne ne peut affirmer que Rayshard Brooks sera le dernier. Mais il faut sans doute porter au crédit de la protestation la réaction on ne peut plus diligente des autorités. Le printemps 2020 marque peut-être le début de la fin de « la culture de l’impunité » intimement liée au caractère intrinsèquement raciste de la police en tant qu’institution créée et entretenue afin de contrôler les populations « dangereuses » : esclaves puis noirs ségrégués et « criminalisés ».

Pour la première fois sans doute dans l’histoire du pays, un débat s’est ouvert sur la nature des forces de police, avec le mot d’ordre « defund the police » qui le structure (lire papier page 4). Plus largement, c’est l’ensemble des aspects d’une matrice raciste présente dès la fondation du pays qui sont contestés. Comme le soulignait la semaine dernière, dans nos colonnes, la chercheuse Charlotte Recoquillon, « Black Lives Matter a imposé les termes du débat », à savoir un « antiracisme politique », pas moral. « Des choses paraissaient intouchables il y a une décennie car elles n’étaient pas comprises », ajoutait-elle.

Le monde d’après le meurtre de George Floyd ne semble plus être tout à fait celui d’avant. Nombre d’indices et faits confirment cette hypothèse. Amazon, IBM et Microsoft ont annoncé qu’elles ne permettront pas à la police d’utiliser leur technologie de reconnaissance faciale, ce qui ne les empêchera pas, par ailleurs, de continuer à les développer. Il faut prendre cette décision de trois mastodontes du secteur des technologies comme un indicateur du sens du vent. Et c’est sans doute un sondeur républicain Franck Lutz, le plus respecté dans son camp, qui en parle le mieux : « En 35 ans de sondages, je n’ai jamais vu l’opinion changer aussi vite et aussi profondément. Nous sommes un pays différent aujourd’hui de ce qu’il était il y a 30 jours. »

Le travail de conscientisation mené par Black Lives Matter et l’arrivée à maturité politique des nouvelles générations ont permis de créer un climat nouveau. Autre preuve : la volte-face des fédérations sportives face au « kneeling. » Le quarterback, Colin Kaepernick, a payé de sa carrière le fait de mettre un genou à terre, en 2016, pour protester contre les meurtres policiers. La fédération dont il dépendait avait même adopté un nouveau règlement l’interdisant. Elle a récemment admis qu’elle avait eu tort. On peut reformuler : la vague de protestation et de revendications a rendu la position prise il y a 4 ans absolument intenable. C’est dans la même optique qu’il faut appréhender le débat sur les statues et les œuvres d’art. HBO n’a pas « censuré » Autant en emporte le vent. Il l’a retiré de son catalogue avant de l’y réintroduire prochainement, mais accompagné d’une contextualisation. Quelques statues de Christophe Colomb ont été descellées mais le grand débat tourne de celles qui glorifient des esclavagistes ou des personnalités liées à la Confédération. Ces mêmes statues avaient été érigées au début de l’ère ségrégationniste dite Jim Crow, à partir de la fin du 19e siècle, afin de marquer symboliquement et politiquement dans l’espace public la « reprise en main » des élites racistes.

Ces dernières semaines, comme depuis son élection, Donald Trump n’a jamais failli à sa mission élective : être le porte-parole des peurs et ressentiments d’électeurs blancs, qui s’expriment face à l’immigration en provenance d’Amérique latine (« Le mur ») comme face à la permanence du passé (« Loi et ordre », « Ne touchez pas à ses magnifiques statues »). Le président en exercice se trouve en décalage avec l’évolution de la société mais en ligne avec sa base électorale. De son côté, on pourrait dire du parti démocrate qu’il est en phase avec l’évolution de la société mais risque de se trouver en décalage avec une partie de son électorat. Les principales figures de l’establishment ont à la fois fait preuve d’une grande solidarité symbolique et d’une grande prudence programmatique. « Ils l’ont fait car ils veulent être du bon côté de l’histoire, pas nécessairement parce qu’ils vont faire ce qui doit l’être », tranche Angela Davis, dans un entretien accordé au quotidien britannique The Guardian. Le projet de loi préparé par les démocrates à la Chambre des représentants n’inclut pas la proposition de « defunding », à laquelle Joe Biden, probable candidat du parti de l’âne, s’est dit opposé. Une fermeture qui a irrité nombre des manifestants qui n’attendent rien de Trump mais beaucoup de son challenger.

 

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« Black Lives Matter a imposé les termes du débat »

Entretien avec Charlotte Recoquillon est journaliste et chercheuse à l’Institut français de géopolitique. (Article publié dans l’Humanité du 12 juin 2020.)

Il se dit et s’écrit beaucoup de choses sur le fait que ce mouvement est inédit et sans précédent. Qu’en pensez-vous ?

Charlotte Recoquillon. Je préfère toujours inscrire les mouvements dans la suite les uns des autres et considérer que chaque chapitre constitue une avancée ou une percée par rapport au précédent, dans une lutte qui est, elle, continue. Effectivement, nous assistons à une percée très forte, avec des revendications politiques, comme le désinvestissement (defunding) dans la police et la réorientation de ces budgets. Cela commence déjà à porter ses fruits localement. Ces revendications n’étaient pas audibles dans la première phase de Black Lives Matter en 2014. Le récit du soulèvement porte, lui aussi, par le vocabulaire qu’il emploie, une meilleure compréhension du phénomène là où à Baltimore en 2015 on parlait beaucoup d’émeutes. On n’entendait pas encore que la violence pouvait traduire des demandes tout à fait légitimes. On a atteint un nouveau degré de maturité.

 

Est-ce que cela veut dire que la société américaine a beaucoup évolué en peu de temps ?

Charlotte Recoquillon. Dans la société, les choses n’ont pas fondamentalement changé, comme on a pu le voir avec la pandémie du coronavirus, révélatrice d’inégalités structurelles persistantes, dont les Africains-Américains sont les premières victimes. En revanche, les termes du débat public ont beaucoup évolué. On le doit à Black Lives Matter. Le champ lexical du débat – « racisme structurel », « racisme systémique », « privilège blanc », « intersectionnalité » – le révèle. Soit un vocabulaire très progressiste. On est sur de l’antiracisme politique pas sur une question morale de bien, de mal ou de bonne volonté… Des choses paraissaient intouchables il y a une décennie car elles n’étaient pas comprises. Quand HBO retire « Autant en emporte le vent » de son catalogue pour préparer une présentation de contextualisation du film, c’est un signe de la prise de conscience que le révisionnisme opère comme agent actif dans la perpétuation de la domination. La déclaration de la NFL (fédération de football américain, NDLR) qui reconnaît avoir eu tort d’empêcher le « kneeling » montre symboliquement que quelque chose change vraiment.

 

Qu’ont changé trois ans et demi de présidence Trump ?

Charlotte Recoquillon. Dans sa première phase, Black Lives Matter a tenu à un principe : « la parole appartient aux concernés ». Plus récemment, est intervenue l’idée portée par un certain nombre de dirigeants de l’organisation de coopérer avec le parti démocrate. Je date cela de la primaire qui a commencé en 2019 avec des prises de position pour tel ou tel candidat de la part de figures de Black Lives Matter. Cela correspond, me semble-t-il, à la nécessité de battre Donald  Trump mais dans une stratégie de construction commune. L’élargissement des manifestations, leur caractère plus multiracial (1) est le reflet de cette évolution. Il doit aussi à l’effet Trump : sa présidence ne menace pas seulement les Africains-Américains. Tout est en danger : c’est aussi une question de liberté d’expression, de démocratie, de libertés fondamentales des Etats-Unis.

 

En quoi la question du racisme touche-t-elle au cœur de ce qu’est l’Amérique ?

Charlotte Recoquillon. Les Etats-Unis ont été fondés par des Européens qui fuyaient la tyrannie pour aller se libérer du joug de la Couronne britannique et fonder la démocratie…sur le dos des esclaves. Le pays se construit physiquement, économiquement, structurellement, politiquement sur l’appropriation de la main d’œuvre des esclaves et de leur travail gratuit. Le tout dans une très grande violence, évidemment. Les pères fondateurs étaient quasiment tous des maîtres d’esclaves. Lors de la guerre de Sécession, 13 Etats mènent une guerre pour pouvoir maintenir le système esclavagiste. Après l’abolition, le système de remplacement dit Jim Crow dure ensuite un siècle. Le cycle dans lequel nous sommes depuis un demi-siècle, c’est ce que l’autrice et professeure de droit Michelle Alexander appelle « le nouveau Jim Crow », où l’incarcération de masse et la guerre à la drogue qui criminalise la communauté noire.

C’est dans ce contexte qu’il faut resituer le rôle de la police. Son histoire, c’est d’abord celle de patrouilles qui devaient rechercher les esclaves fugitifs. La police moderne devait ensuite, dans les grandes villes, contrôler les « ghettos », les quartiers ségrégués et endiguer les éventuels soulèvements. Cet héritage perdure : la police n’est pas une institution anodine. Elle est le bras armé de l’Etat. Elle protège l’ordre établi et le statu quo.

 

  • Tel que les sciences sociales définissent le concept de « race » comme construction sociale et politique.

 

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Ce que l’affaire Floyd révèle de 40 ans de révolution conservatrice

La revanche néo-libérale et la dérive ethnico-sécuritaire sont des jumelles nées au début des années 70. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 11 juin 2020.)

C’est un document dont peu de personnes ont eu connaissance au moment de sa rédaction mais qui s’avère fondateur dans la « révolution conservatrice ». Rédigé en 1971 quelques semaines avant sa nomination à la cour suprême par le juge Lewis Powell, il porte le titre suivant : « Attaque sur le système américain de libre entreprise ». Il en veut un certain nombre de preuves : le « gouvernement » a atteint un périmètre inédit alors que le New Deal rooseveltien a été renforcé sous la présidence Johnson (guerre à la pauvreté, création de Medicaid et Medicare, couverture santé pour les enfants pauvres et les personnes âgées), la contestation de la guerre au Vietnam se répand et les réformes de société s’accumulent (moratoire sur la peine de mort, interdiction de la prière à l’école, reconnaissance de l’avortement comme droit constitutionnel). Sentence du juge: « Il faut répondre au niveau du système », c’est-à-dire mener une offensive idéologique globale. C’est à travers les « think tank » et surtout le vecteur du parti républicain que va se mijoter cette « révolution conservatrice » dont Ronald Reagan sera le saint-Patron et dont Donald Trump est le dernier (ultime ?) avatar.

 

Vivent les inégalités sociales

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« Le gouvernement est le problème, pas la solution. » On connaît l’aphorisme de Ronald Reagan dont certains observateurs feignent de croire qu’il est comme un principe fondateur du pays. En fait, les Etats-Unis ont été pionniers en matière de fiscalité et de redistribution. L’impôt sur le revenu y est créé dès 1913. Durant le demi-siècle du consensus du New Deal (1930-1980), le taux marginal d’imposition avoisinait en moyenne à 80% (avec une pointe à 93%). « Les droits de succession s’établissaient également à 80% et les taux d’impôt sur les sociétés à 50% », rappelle également l’économiste française Gabriel Zucman. Après les coups de rabot successifs de Reagan, W. Bush et Trump, le taux d’imposition pour les plus riches se trouve désormais à 23% contre 28% pour le reste de la population. Les Etats-Unis, pionniers de l’impôt progressif sont devenus l’empire de l’impôt régressif… Cette évolution a contribué à l’explosion des inégalités qui ont retrouvé leur niveau des années 1920. Le fameux 1%, détient 37% de la richesse nationale contre 21% à la fin des années 70. Dans le même temps, pour les classes moyennes et populaires, le niveau de revenus est resté cloué au sol tandis que les coûts liés à la santé, à l’éducation et au logement décollaient.

 

La grande divergence politique

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A cet étirement de l’échelle sociale, correspond un mouvement dit de polarisation politique. Pour faire simple : les électeurs démocrates sont de plus en plus à gauche, leurs concitoyens républicains, de plus en plus à droite. Ce mouvement, dont le trumpisme constitue l’acmé, a lui aussi débuté au début des années 70. Après le vote des lois sur les droits civiques en 1964 et 65 et les émeutes urbaines de 1968, le parti républicain a fait le choix stratégique d’instrumentaliser les peurs et ressentiments d’une frange de la population blanche. Son nom : la stratégie sudiste. Electoralement, elle s’est avérée gagnante : en une génération, le parti démocrate a été supplanté dans les Etats de l’ex-Confédération par le parti fondé par Abraham Lincoln, le président qui écrivit la proclamation d’émancipation des esclaves. Immense retournement de la vie politique américaine qui a conduit à l’homogénéisation des deux grands partis politiques. Dans les années 60 et 70, il y avait des républicains libéraux (au sens américain), ouverts sur les questions de société, et des démocrates conservateurs (anti-impôts, anti-IVG, etc…) Les transferts d’électeurs ont permis, au fil du temps, la constitution de deux blocs cohérents. Aujourd’hui, l’électorat démocrate est presque unanimement progressiste en matière économique (impôts, salaire minimum) comme sociétale (immigration, IVG, mariage gay), tandis qu’en miroir, l’électorat républicain se rassemble autour de positions exactement inverses. La sociologie est au diapason : la coalition démocrate est plus jeune et plus multicolore que la coalition démocrate, vieillissante et blanche. Deux Amériques aux antipodes que presque plus rien ne relie, si ce n’est un vague sentiment d’appartenir à la même entité historique.

 

Police, bras armé du contrôle social

La grande peur des blancs du début des années 70, entretenue par le parti républicain, s’est notamment manifestée par l’accélération du « white flight », l’exode des ménages blancs des centre-villes vers les banlieues (surburbs) voir les exurbs (extra-urbain), rendu possible dès les années 50 par la constitution d’un vaste réseau d’autoroute et la « démocratisation » de l’équipement automobile. Ces choix résidentiels – donc politiques – ont contribué à une nouvelle forme de ségrégation, laissant dans les « inner cities », les cœurs de ville, les habitants les plus pauvres, ultra-majoritairement des Noirs.

Le contrôle social des populations noires entrait dans une nouvelle ère sous le faux-nez de la lutte contre le crime. Le rôle de la police a donc été redéfini en ce sens. Dès 1968, sont créées des unités spéciales d’intervention en milieu urbain (les SWAP) qui auront quasiment carte blanche dans les années 80, face à l’épidémie de « crack ». La décennie suivante marque la militarisation de ces forces, désormais équipées avec les surplus de l’armée US, provisoirement en décroissance après la chute du Mur de Berlin. En 1994, une terrible loi anti-criminalité, votée par les deux chambres à majorité démocrate et signée par Bill Clinton, ouvre le cycle de l’incarcération de masse. Après avoir été esclave puis ségrégué, l’Africain-Américain est désormais un suspect, presque par nature.

A partir de 1968, les dépenses sociales du pays diminuent chaque année tandis que celles liées au « maintien de l’ordre », augmentent. Aux Etats-Unis, révolution néo-libérale et dérive ethnico-sécuritaire sont allés de pair. Les morts du coronavirus et George Floyd ont été les victimes d’une même logique.

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