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À propos de C.Deroubaix

Au diable, clichés et stéréotypes: décryptage d'un pays en pleine mutation. Christophe Deroubaix, journaliste à l'Humanité, suit l'actualité américaine depuis 1996.

Sondage J-1 : statu quo annoncé

Obama à la Maison Blanche, les Républicains majoritaires à la Chambre et les démocrates au Sénat : voilà la photographie donnée par les derniers sondages.

Présidentielles. L’institut Rasmussen donne à Romney un petit point d’avance au plan national tandis que CNN annonce une égalité parfaite. Mais le plus important, on le sait, réside dans le résultat des « swing states ». Dans l’Ohio, cela va de l’égalité à un avantage de 5 points pour Obama… Romney reste solide en Floride. Coude-à-coude en Virginie. Mais léger avantage au président sortant dans le Colorado, le New Hampshire et l’Iowa. Au total, le site Real Clear Politics (RCP) crédite Obama de 303 grands électeurs contre 235 à Romney. Le petit génie des sondages, Nate Silver, qui officie au New York Times donne au président 86% de chances de l’emporter.

Chambre des représentants. En 2010, lors des élections de mi-mandat, une abstention record (82 millions d’électeurs contre 132 lors de la présidentielle de 2008) sanctionnait les démocrates qui perdaient 63 sièges, leur pire revers depuis 1938. Des Républicains radicalisés par les Tea Parties prenaient ainsi le contrôle de la Chambre. Cette année, le curseur ne frétille pas beaucoup. Selon RCP, les républicains obtiendraient 224 sièges (la majorité est à 218) contre 178 aux démocrates. 33 sièges font l’objet d’un duel serré. Quoi qu’il en soit, la chambre restera « rouge » (la couleur du parti républicain).

Sénat. Ce serait également la stabilité à la chambre haute du Congrès. Les démocrates garderaient leur majorité (53 sièges contre 47) mais l’avantage étant plus ténu, des surprises peuvent encore survenir.

Si Obama est réélu et si les Républicains maintiennent leur stratégie d’obstruction (on ne voit franchement pas pourquoi ils en changeraient), soit l’Amérique repartira pour deux années de bisbilles stériles entre White House et Capitol Hill, soit il faudra au président réélu trouver d’autres leviers que le traditionnel jeu politique washingtonien. Laissons tout de même voter les Américains.

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Késako (4) : pourquoi Obama et Romney ne feront pas 100%

Cela vous a peut-être chatouillé à la lecture des sondages. Obama et Romney au coude à coude 48-48. Ou l’un devance l’autre 49-48. Bref, l’addition des pourcentages attribués par les enquêtes d’opinion aux candidats des deux grands partis ne font jamais 100%. L’explication est simple: parce qu’il y a d’autres candidats en lice, dont personne ne parle jamais comme c’est le cas à chaque élection. Ces « petits » candidats n’ont pas réussi à remplir les conditions dans tous les Etats mais une immense majorité des Américains auront la possibilité de voter pour l’un d’entre eux. Présentation succincte.

Gary Johnson, du parti libertarien, à la droite du parti républicain. Favorable à un minimum de réglementations (pas d’Etat-Providence, pas d’impôt), au libre-échange et aux libertés (y compris celle, pour les individus, de se droguer, et celle, pour les Etats, de prendre des mesures de ségrégation raciale) il sera présent dans l’ensemble des Etats exceptés deux. Le parti républicain craint un « scénario 2000 » à rebours. Il y a douze ans, Ralph Nader, des Verts, avait recueilli 2,73% au plan national et 1,63%, soit 97000 voix, en Floride là où il en manquait 500 à Al Gore pour battre W. Bush et accéder à la Maison Blanche. Cette année, Gary Johnson pourrait priver Mitt Romney des quelques voix qui viendraient à lui manquer dans l’Ohio ou le New Hampshire : c’est en tout cas la crainte de quelques stratèges républicains qui en ont surtout fait un argument auprès des électeurs de droite afin qu’ils ne dispersent par leurs suffrages.

Jill Stein, candidate du Green Party. Présente dans une quarantaine d’Etats, elle subit de plein fouet la « jurisprudence 2000 » et l’effet vote utile qui joue à plein en faveur d’Obama. Pendant cette campagne, ce médecin du Massachusetts a été arrêtée alors qu’elle tentait de pénétrer dans l’université au sein de laquelle allait se dérouler un des débats Obama-Romney, arguant que la démocratie américaine méritait un vrai débat. « Nous n’avons pas besoin de diriger l’Amérique comme une entreprise ou comme les militaires. Nous avons besoin de diriger l’Amérique comme une démocratie », répète cette femme de 62 ans. La pierre angulaire de son programme, c’est un « new deal vert » : transition vers une économie durable, droit d’avoir un emploi à salaire décent, un secteur financier servant les Américains, renforcement du pouvoir citoyen.

Virgil Goode, du Constitution Party, lui-aussi à droite du parti républicain. Formation d’extrême-droite, même, selon de nombreux observateurs. En 2008, les candidats de cette formation avaient recueilli moins de 200000 voix.

Rocky Anderson, du Justice Party, ne sera présent que sur les bulletins d’une quinzaine d’Etats. Le candidat est un ancien maire de Salt Lake City qui se situe à gauche de l’échiquier politique. Il se prononce pour une réforme du financement des campagnes, la fin des réductions d’impôts pour les plus riches et une protection sociale universelle.

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Sondages J-2: coude à coude dans l’Ohio

La liste des Etats prétendant au statut de « faiseur de roi » se raccourcit de jour en jour. Il n’en reste quasiment plus qu’un : l’Ohio. Romney ne sera pas président s’il n’emporte pas cet Etat du Midwest. Un Républicain n’a jamais occupé la Maison Blanche sans avoir préalablement gagné entre Cleveland et Colombus. Obama pourrait s’en passer à condition de remporter la majorité des autres « swing states » (Floride, Virginie, Colorado, New Hampshire, Iowa). Le sondage du jour, réalisé par le Columbus Dispatch, donne deux points d’avance au président sortant (50-48). La marge d’erreur étant de 2,2 points, l’incertitude règne encore et toujours. Romney est majoritaire chez les électeurs blancs (53-45) mais le carton plein d’Obama parmi les Africains-Américains (95%) lui donne le léger avantage évoqué. « Obama a un avantage, mais une forte participation des républicains pourrait donner l’Ohio à Romney », commente le journal, sans vraiment se mouiller. On pourrait ajouter : une forte mobilisation des démocrates (qui fera l’objet d’un « post » demain) placerait l’Ohio dans l’escarcelle d’Obama quelle que soit la participation des républicains.

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Sondages J-3: Obama devant

Les jours passent, les millions coulent à flot, les candidats se démènent mais cela semble laisser insensibles les électeurs. Enfin, si l’on en croit les sondages. Sur le plan national, Obama et Romney sont toujours donnés au coude à coude (48 -48, selon Rasmussen, 46-46, pour Fox) mais cela ne signifie absolument rien en raison du système du collège électoral (voir https://presidentiellesamericaines.com/2012/10/31/kesaco-2-pourquoi-les-americains-nelisent-ils-pas-directement-leur-president/). Donc, on oublie ce que vont voter une quarantaine d’Etats (Californie, Texas, New York, excusez du peu). Quarante-huit même, depuis quelques jours puisque l’attention se focalise – comme c’est le cas depuis une décennie – sur l’Ohio et la Floride. Nouvelles contradictoires pour les deux candidats dans l’Etat sudiste : un sondage donne 6 points d’avance à Romney, un autre deux à… Obama. En revanche, dans l’Etat du Midwest, les vents vont dans le même sens : Obama devant. Ce qui lui assurerait sans aucun doute un second mandat.

Aujourd’hui, la photographie de Real Clear Politics donne : 290 grands électeurs pour Obama, 248 pour Romney. Celle du New York Times : 303 pour le président sortant qui empocherait la Virginie et ses 13 grands électeurs en plus selon le site spécialisé du grand quotidien américain (http://fivethirtyeight.blogs.nytimes.com/)

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Késako (3): pourquoi un président ne peut-il pas exercer plus de deux mandats?

Cette limitation a d’abord été un usage. Le premier président des Etats-Unis, Georges Washington, a gouverné pendant deux mandats de quatre ans (1788-1796) puis a cédé la place, soucieux de ne pas reproduire des comportements de type monarchique, dans un jeune pays qui venait justement de créer une République contre la couronne britannique. Durant 116 ans, cette pratique a fait office de règle. Le premier à ne pas la respecter fut Theodore Roosevelt, président de 1900 à 1908 et de nouveau candidat (défait) en 1912. Mais le premier à réussir fut un autre Roosevelt – Franklin Delano – qui, au terme de ses deux mandats, se représenta et l’emporta en 1940, alors que la guerre avait été déclarée sur le continent européen, et, en 1944, en plein conflit mondial. Circonstances exceptionnelles, plaida-t-il. En 1951, afin d’éviter de laisser la question à la libre interprétation du Président sortant, le Congrès adopta le 22e amendement interdisant la sollicitation d’un troisième mandat.

Donc, quoi qu’il arrive, il s’agit de la dernière bataille de Barack Obama.

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Doutes et certitudes du peuple d’Obama

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Les Américains ont une faculté assez sidérante à faire passer la politique par des canaux qui n’apparaissent pas traditionnels aux yeux d’Européens. Ainsi, pour discuter avec des progressistes, des « liberals », le mieux c’est d’aller prendre un apéro… L’initiative s’appelle « Drinking Liberally », dont la traduction, dans l’esprit, serait en effet « Apéros progressistes ». Ces derniers sont une déclinaison d’un projet baptisé « Living liberally » (Vivre de manière progressiste). Il y a aussi les « screening » (séances ciné), les « reading » (lectures), les « eating » (bouffes) et même les « laughing » (spectacles comiques)…

Explications à Denver avec John E. (c’est ainsi qu’il se présente): « Tout a commencé à New York en 2003. Deux gars ont eu l’idée de créer un lieu où on pouvait s’apitoyer sur notre sort d’avoir Bush comme président. Mais, attention, nous ne sommes pas une arrière-salle du parti démocrate. » On compte désormais 233 « apéros progressistes » dans 46 des 51 Etats américains. Chaque « branche » se réunit en général deux fois par mois dans un lieu fixe. A Denver, le « drinking » a inauguré en 2006.

Les habitués arrivent les premiers et s’installent. Il y a là John, Joe, John (encore) Misty et son mari Kyle. Kyle est un « liberal » de fraîche date et il tient à le faire savoir : « Je suis du Texas et j’étais un évangéliste. La vie et ma femme Misty m’ont ouvert les yeux. Il y a cinq ans, je me suis révolté contre l’anarcho-syndicalisme et je suis devenu un « liberal », explique ce solide gars à l’accent, en effet, texan. Misty sirote son verre de vin blanc, pensive : « Vous venez de France ? Nous sommes tellement en retard sur vous ». Ce soir, le groupe a envie de parler du « modèle Apple », pas forcément de la campagne.

A côté d’eux, John E., s’entretient du climat politique avec deux nouveaux venus, Stacey et Ben. « Nous venons juste d’emménager à Denver en provenance de la Virginie, explique Stacey, enceinte de plusieurs mois, et nous voulions entrer en contact avec des progressistes ». John E: très engagé en 2008 dans la campagne d’Obama, il l’est beaucoup moins cette année. « Je suis devenu papa depuis et j’ai un peu moins de temps. Mais la raison principale est que j’ai été déçu par Obama, par un certain nombre de choses qu’il a faites ou n’a pas faites. Je pense, par exemple, que la loi sur la santé aurait dû être plus forte ». Stacey : « Je serais un peu plus modérée : la loi représente quand même un pas en avant. Aurait-il pu faire plus ? Peut-être. Il aurait peut-être pu faire un plan de relance plus imposant ». Alors que John s’apprête à poursuivre le débat, deux jeunes femmes s’avancent vers lui et lui tendent la main. « C’est notre première fois ici alors on voulait se présenter. Je suis Justine», annonce la première. « Et moi, c’est Melissa », enchaîne la seconde. « Bienvenue, alors », répond John. On saisit l’occasion pour leur demander les raisons de leur présence. « Ben, c’est normal, on aime être « liberal » et on aime boire, donc on est là », rigole Melissa. « On essaie de rencontrer d’autres électeurs démocrates », avance Justine.

Les deux Latinas mènent également une campagne électorale effrénée. La seule évocation  d’une victoire possible de Romney les rend blêmes. « Les gens ne sont pas excités comme en 2008, c’est vrai, ils sont même un peu déçus, mais ils se disent qu’il faut tout de même aller voter », se persuade Melissa. « Moi-même, je ne suis pas emballée mais qu’aurait-il pu faire d’autre ? », s’interroge Justine.

La discussion se poursuit à l’autre bout du pays avec des « obamistes » convaincus. Patrick Le Floch, un Français, est le président du parti démocrate de Fairfax, dans le nord de la Virginie, un bastion démocrate. Pour lui, « le bilan est positif. Obama a fait le pari du plan de relance et du sauvetage de l’économie. L’Obamacare est une réforme comme celle des droits civiques sur laquelle personne ne pourra revenir. La stagnation est dûe à l’attitude des républicains à partir de 2010 ». Mais l’heure n’est plus vraiment au jugement du premier mandat. L’urgence, c’est le terrain. « Tous les week-ends, nous faisons du porte à porte ».

Parmi les plus acharnés des militants, figure Curtis Chandler. Pourtant jusqu’en 2008, il n’avait jamais voté démocrate. « Mes parents étaient républicains. Mon père était patron de PME et j’ai toujours cru au discours de responsabilité fiscale tenu par les républicains, explique-t-il. J’ai commencé à décrocher dans les années 90 sur les sujets de société. Puis est venu Bush. Pourtant, encore en 2004, j’ai voté pour lui. Puis, j’ai arrêté. Je n’ai pas quitté le parti républicain, c’est ce parti qui m’a quitté. Pourtant, je suis un électeur « naturel » pour eux. Je suis retraité depuis dix ans. Les investissements se portent comme jamais. Mais je ne supporte plus leur idée de l’Amérique, leur défense des plus riches alors que je pense que les revenus du capital devraient être taxés comme ceux du travail, leurs positions sur l’avortement ou le mariage gay, les lois qu’ils font voter dans les Etats qu’ils dirigent pour restreindre le vote des « minorités »…Je sais trop bien ce qu’ils sont devenus pour simplement envisager leur laisser une chance de revenir au pouvoir. »

(1)             http://livingliberally.org/

Cet article est paru dans l’Humanité dimanche du 31 octobre

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Késako (2): pourquoi les Américains n’élisent-ils pas directement leur président ?

Il faut le rappeler : les électeurs votent, dans le cadre de leur Etat, pour des grands électeurs (dont le nombre varie en fonction du poids démographique, de 3 pour le Wyoming à 55 pour la Californie, cette année) qui constituent le collège électoral. Il est paradoxal que la première démocratie de l’ère moderne ait choisi de ne pas respecter le principe de base « Un homme, une voix ». Les pères fondateurs ont, avec ce système, voulu empêcher, dans une construction institutionnelle fédérale, qu’un des treize Etats ne puisse dominer les autres par sa puissance démographique. Imaginons que la Virginie pèse le tiers de la population du pays : le vote des Virginiens risquerait de faire la décision. Voilà l’intention de départ d’une République qui s’est construite contre la tyrannie de la monarchie britannique et qui voulait, à tout prix, éviter toute nouvelle tyrannie, y compris « interne ». Une intention qui se transforme en « pondération » du vote populaire, altération de l’idéal démocratique. On peut donc très bien devenir président des Etats-Unis sans qu’une majorité d’Américains aient voté pour vous… Cela s’est produit à quatre reprises dans l’Histoire : en 1824, John Quincy Adams entre à la Maison Blanche alors qu’Andrew Jackson est majoritaire en voix. Idem en 1876 et en 1888 avec l’élection des républicains Rutherford Hayes et Benjamin Harrison (contre le président démocrate sortant Grover Cleveland). Dernier exemple en date, le plus célèbre : W. Bush en 2000, devancé par Al Gore mais qui décroche la timbale en Floride (grâce, ceci dit, à une décision de le Cour Suprême,majoritairement composée de conservateurs). Si l’on transformait les derniers sondages en résultats définitifs, nous aurions droit cette année à un cinquième cas: Barack Obama serait devancé en voix sur le plan national mais garderait une majorité de grands électeurs grâce à ses meilleurs scores dans les « swing states »…

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A Dallas, laboratoire politique, sur un air latino

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Les Hispaniques constituent désormais le premier groupe démographique de la métropole texane. Au-delà des changements culturels et sociaux, ce bouleversement a conduit à des modifications du paysage politique, que les républicains tentent de « neutraliser » par tous les artifices de la loi et du redécoupage électoral. Au point d’empêcher un basculement du Texas, place-forte des conservateurs ? Reportage.

Depuis la création du bureau en 1846, les shérifs de Dallas se prénommaient Don, James, Burnett, Smoot ou encore Shuyler. Ils portaient généralement Stetson et bottes de cow-boy. Depuis huit ans, un léger changement est intervenu : le shérif du comté de Dallas est une femme. Elle s’appelle Lupe Valdez. Elle est latina et lesbienne déclarée. A Dallas, oui, la ville dans laquelle JFK n’était pas le bienvenu il y a un demi-siècle. Dans la deuxième ville du Texas, si conservateur.

Fille de fermiers migrants mexicains, elle a passé une partie de son enfance à travailler dans les champs. Sa famille (huit enfants) a ensuite déménagé à San Antonio. Lupe a réussi à rentrer à l’Université du Texas à Arlington, à 500 kilomètres du domicile familial, et à y décrocher une maîtrise en criminologie. Le 2 janvier 2004, dans un climat d’incrédulité, elle annonçait son intention de briguer le poste de shérif. Elle a d’abord remporté les primaires démocrates (ces fonctions publiques font en effet l’objet d’élections pour lesquelles les candidats déclarent leur appartenance politique) avant de battre par une faible marge (51,3%-48,7%) le candidat républicain, Danny Chandler.

Sous son office, les prisons du comté – dont elle a la responsabilité –  ont enfin obtenu la certification fédérale mettant fin à une longue tradition « locale » (conditions sanitaires déplorables, pas d’aide médicale, arrestations arbitraires). En 2008, elle a gagné sa réélection dans un fauteuil, avec 50% des suffrages dès le 1er tour, face à trois autres candidats. Cette année, à l’instar des élus (président, députés, sénateurs), elle défend son bilan dans une campagne qui annonce une victoire tranquille.

Ce petit bout de femme en uniforme symbolise la montée en puissance tranquille des Latinos au Texas, phénomène encore plus visible dans les grandes villes. Dans le comté de Dallas (le neuvième plus peuplé du pays avec 2,4 millions d’habitants au cœur d’une métropole de 6 millions d’habitants), les Latinos représentent 38% des habitants devant les Blancs (33%), les Africains-Américains (22%) et les Asiatiques (5%).

« Ecoutez, regardez, sentez. On est vraiment dans un pays latino. » Nous remontons Jefferson boulevard, à deux pas du centre et d’Elm street où JFK a été assassiné, l’artère centrale d’un quartier très populaire, jadis majoritairement blanc, aujourd’hui tout aussi massivement latino. Les devantures des magasins sont colorées : du vert, du jaune, du rouge. Les noms à consonance espagnole abondent. A la télé, du « soccer », du « futbol », pas du base-ball, ni du foot américain.

Au volant : Alfredo Carbajal, rédacteur-en-chef d’Al Dia (400.000 exemplaires deux fois par semaine), journal en espagnol lancé en 2003 par le grand titre de la ville, le Dallas Morning News. Quand il dit « on est vraiment en pays latino », il n’est pas admiratif. Il constate. Quand il avance que l’on « peut très bien faire sa vie dans ces quartiers sans parler un mot d’anglais », il tient à préciser aussitôt : « Je ne critique pas ou je ne m’en réjouis pas. » Il constate. En entrant dans le restaurant Las Ranitas où nous venons manger quelques tacos et fajitas tout en discutant, nous constatons : la serveuse nous accueille en espagnol et peine vraiment en anglais.

En sirotant son ice tea, Alfredo veut remettre en perspective : « L’histoire de ce pays, c’est d’intégrer des gens et des cultures venus d’ailleurs. C’est vrai qu’actuellement, il y a une partie de la société qui ne se sent pas à l’aise avec l’arrivé des Latinos. En temps de crise économique, certains veulent en faire des boucs-émissaires mais cela n’empêche pas Dallas d’être le lieu d’expérimentation pour la nouvelle culture latina. »

La deuxième ville du Texas (derrière Houston) s’apparente également à un laboratoire d’un autre ordre : politique. La percée démographique des Latinos (lire encadré ci-dessous), favorables aux démocrates, conduira-t-elle à des basculements de nature électorale et institutionnelle? Si la question est nationale, Dallas peut offrir quelques indices. Le premier est livré par Raphael Anchia, représentant démocrate à la Chambre du Texas : «  Entre 2000 et 2005, le comté de Dallas a perdu 130000 résidents « anglos » et gagné 175000 Latinos. Plus de 60% du comté était soit africain-américain soit latino. Parce que les « anglos » au Texas votent plus pour les Républicains et les Latinos pour les démocrates, nous avons bénéficié de ce changement dans la population pour gagner le comté en novembre 2006. »

L’équation ne relève pourtant pas de la loi d’airain. Ou, alors, comment expliquer que quatre des cinq sièges de l’aire métropolitaine de Dallas à la Chambre des représentants des Etats-Unis soient détenus par le parti républicain ? Les organisations des droits civiques pointent, à juste titre, la capacité du parti de droite à manier les ciseaux du « charcutage électoral » (lire article ci-contre). Pour les élections parlementaires de cette année, le Texas dispose de quatre sièges de représentants supplémentaires par rapport à 2010. Le recensement de la population réalisée cette année-là, à l’échelle nationale, a en effet conduit à un ajustement de la représentation des Etats. Grâce à 4,3 millions d’habitants supplémentaires pendant la première décennie du XXIe siècle, le « lonestar state » est le grand vainqueur. 90% de cet accroissement démographique provient des minorités, électeurs traditionnels du parti démocrate : 65% des Latinos, 13% des Africains-Américains et 10% des Asiatiques. A qui échoueront les quatre nouveaux sièges ? Il n’est même pas trop tôt pour le dire puisque le redécoupage ne laisse aucun doute : à trois républicains, blancs, et à un élu démocrate, africain-américain. Pour la League of Women Voters, il s’agit là « de l’exemple le plus extrême de charcutage électoral sur une base raciale parmi tous les redécoupages de cette année ». Les redécoupages sont réalisés par les assemblées d’Etat et au Texas, celle-ci est évidemment républicaine. On n’est jamais aussi bien servi…

Cela n’épuise pas, pour autant, le sujet. Le Texas, qu’on ne peut, par définition, « redécouper » lors des élections présidentielles, demeure un Etat « rouge », la couleur du parti de Romney, malgré son statut « majorité-minorité » (les Blancs sont minoritaires) depuis 2000.

« Les Hispaniques sont une force politique montante mais il est très difficile de les faire participer au processus électoral », constate Alfredo Carbajal. « Le taux de participation des Latinos est faible, encore plus faible que dans d’autres Etats », confirmait, dans les colonnes du New York Times, James Henson, directeur du Texas Politics Project à l’Université du Texas à Austin. Les Blancs, très massivement républicains au Texas, comme le rappelait Raphael Anchia, ne représentent plus que 45% de la population mais encore 63% de l’électorat.

Les raisons de cette absence de tradition civique chez les Latinos du Texas sont multiples. Elles tiennent d’abord au statut social : les Latinos sont surreprésentés dans les catégories sociales défavorisées, plus enclines à s’abstenir. Jim Cohen, professeur à Paris III, auteur de Spanglish America, dépeint ainsi le paysage : « La très grande majorité des immigrés récents sont des salariés, des travailleurs qui cherchent à s’en sortir en quittant des situations économiques difficiles dans un contexte inégal Nord-Sud, contexte dont on ne tient absolument pas compte en formulant les politiques d’immigration à Washington. Leur mode d’insertion économique passe par des emplois peu qualifiés, des bas salaires, de peu de droits, de peu de services sociaux, ce qui les oblige à pratiquer l’art de la survie. L’intégration ne passe pas toujours de la promotion sociale. Ce modèle de l’incorporation par le bas s’applique à une quasi-majorité d’enfants d’immigrés latinos aujourd’hui. » Défavorisés de père en fils : du rêve américain à la réalité d’un pays miné par l’explosion des inégalités et encore secoué par les effets de la crise de 2008. Ici, comme ailleurs, le durcissement des conditions de vie éloigne les plus démunis des processus politiques plus qu’il ne les en rapproche.

Ajoutons, à cette donnée valide pour l’ensemble du pays, des phénomènes plus locaux. « L’immigration hispanique est beaucoup plus récente au Texas qu’en Californie, avance Alfredo Carbajal, lui-même né de l’autre côté de la frontière. Elle ne s’est pas encore organisée sur le plan politique. » D’autant que, dans le Texas, selon James Henson, « le parti démocrate s’est vraiment atrophié ». La direction nationale du parti de l’âne n’investit pas un seul dollar dans cet Etat qu’elle sait perdu d’avance lors du scrutin présidentiel. La convention démocrate qui s’est tenue à Charlotte, début septembre, a marqué un tournant de ce point de vue puisque le discours de référence a été confié à Julian Castro, jeune maire (37 ans) latino de San Antonio. La volonté du parti d’Obama de faire émerger un leader marque un changement stratégique des démocrates qui donnaient, jusque-là, l’impression de se conduite en quasi-rentiers, engrangeant les bons résultats dans ses bastions de la vallée du Rio Grande, le long de la frontière, et des grandes villes (Dallas, Houston, San Antonio, Austin) tout en attendant que la démographie fasse, lentement mais sûrement, son œuvre. La progression régulière de la part des Latinos dans l’électorat – de 7% en 1984, 20% en 2008, 25% cette année -, s’accompagne, il est vrai, d’une progression certaine: 44% pour Obama contre 38% pour Kerry en 2004 et Gore en 2000. Inéluctablement, le Texas virera au « bleu ». Tôt ou tard. En tout cas, pas en 2012.

Article publié dans l’Humanité du 30 octobre

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Késako (1) : pourquoi les Américains votent-ils un mardi ?

Pour être précis, les citoyens des Etats-Unis votent le mardi qui suit le premier lundi de novembre. La tradition a été établie en 1845. Pourquoi novembre ? Le mois le moins gênant dans une société alors agricole et rurale. Les moissons sont terminées et le temps est supposé être suffisamment clément pour permettre de voyager, sans encombres, vers le bureau de vote le plus proche. Pour les électeurs ruraux les plus éloignés, ce voyage pouvait prendre une nuit complète à dos de cheval. Organiser le scrutin un lundi les aurait obligé à partir un dimanche… journée réservée à l’Eglise. Ce fut donc un mardi. Mais le Congrès voulait également s’assurer que l’élection ne tomberait jamais un 1er novembre, la Fête de Tous les Saints. Ce serait donc le mardi après le premier lundi de novembre. Tous les critères qui ont présidé à ce choix ont, depuis, perdu toute leur validité. Un certain nombre d’organisations militent pour un changement de jour, arguant qu’organiser un scrutin le mardi complique la tâche des salariés. Sans succès. Le système américain à qui l’on attribue souvent la qualité de la mobilité s’avère aussi englué dans la reproduction aveugle de traditions.

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A Denver, deux Amériques face à face

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Dan et Mark ont en commun d’être blancs et d’habiter le Colorado (22e Etat américain avec 5,2 millions d’habitants, remporté par Obama en 2008). Pour le reste, tout les oppose. Politiquement. Philosophiquement, même. Tout. A l’image d’une Amérique politique en pleine polarisation : les électeurs républicains virent à droite (on ne manque pas de littérature sur le sujet) et les électeurs démocrates virent à gauche (le fait est un peu moins documenté en France).

Dan Gould est le président du parti démocrate dans le comté très « bleu » de Boulder, au nord de Denver. Mark Baisley est le président du parti républicain dans le comté très « rouge » (la couleur du parti de Romney, eh oui) de Douglas, au sud de Denver. Nous leur avons posé la même série de questions, à la virgule près, sur le sens de leur engagement et leurs positions sur des sujets-clés.

Pour Dan Gould, « être un « liberal », être progressiste, c’est penser que ce que nous réussissons dans la vie, nous le réussissons ensemble, collectivement. Je ne méprise pas le succès individuel mais d’abord on ne réussit jamais seul et puis ça ne suffit pas à faire une société qui réussit ».

Pour Mark Baisley, « être conservateur, c’est conserver les principes fondateurs de la Déclaration d’indépendance et les faire vivre dans nos actes quotidiens: reconnaissance d’un créateur omnipotent de l’Univers, individualisme farouche, un gouvernement limité, une défense militaire forte, la charité individuelle avec un filet de sécurité du gouvernement en dernier ressort. »

Les impôts. « Le signe d’une société civilisée, l’indicateur de la capacité d’agir du gouvernement », pour l’un. « Hayek est clairement supérieur à Keynes. L’impôt ne doit pas servir à redistribuer la richesse », selon l’autre.

Obamacare. « Une couverture universelle, c’est aussi nécessaire que d’avoir de l’eau potable. Vous, Français, savez à quel point il est important de bien soigner et de bien protéger», répond le démocrate. « Nous recevons les meilleurs soins quand on laisse jouer les lois de l’offre et de la demande dans l’industrie privée de la médecine, des hôpitaux, des laboratoires et des assurances. La meilleure solution serait d’assurer, via la loi, que chaque individu soit responsable du financement de sa propre couverture santé», assure le républicain.

Avortement. Dan : « J’ai une fille de 28 ans. Ce n’est pas le problème de Romney de savoir ce qu’elle fait de son système reproductif. Ce n’est même pas la décision de son mari. Elle lui appartient à elle seule. » Mark: « Nous sommes dotés par notre Créateur du droit à la vie, personne en dehors de Dieu ne peut déterminer quand ce droit commence ».

Les armes à feu. D’un côté : « Il faut réguler la possession pas la bannir, car les gars ont le droit de chasser. Mais enfin, si on peut tout acheter, pourquoi pas un tank ou un bazooka ». De l’autre: « Nous révérons le droit de protéger notre famille et notre propriété. Je citerai Thomas Jefferson: « La raison la plus forte pour que le peuple ait le droit de porter des armes est, en dernier ressort, que cela le protégé de la tyrannie d’un gouvernement ».

La peine de mort. Le premier admet « un conflit : une part de moi dit que la société ne peut pas tuer un être humain, une autre dit que les meurtriers de masse, les terroristes, les assassins d’enfants devraient être passibles de la peine de mort ». La réponse du second tient en une phrase : « Certains bâtards méritent d’être mis à mort ».

Le changement climatique. « Ceux qui le nient nous amènent à un point de non-retour pour cette planète que nous laisserons en piteux état pour nos enfants ».  « Le phénomène du changement climatique devrait relever de l’étude scientifique pas être instrumentalisé par une idéologie politique qui veut s’attaquer à la libre entreprise ».

Religion. « J’aimerais dire que cela ne me regarde pas en tant que responsable politique et que cela relève de la décision personnelle mais comme certains tentent de nous imposer leurs croyances… », regrette Dan, élevé comme protestant, aujourd’hui agnostique. Comme en écho, Mark, membre d’une église protestante, dit : « Il est impératif que ceux qui veulent, en étant des élus, faire vivre la Constitution gardent un respect inflexible pour le Dieu des Pères fondateurs. Celui-ci ne peut pas être Neptune, Allah, Mère Nature, le dieu de la pluie des Hindous, ou Mère nature pas plus qu’il ne peut pas ne pas exister ».

Ces deux visions du monde aux antipodes s’incarnent dans les villes dans lesquelles Dan et Mark exercent leurs responsabilités politiques : Boulder et Highlands Ranch. 100.000 habitants, chacune, au cœur d’un comté de près de 300.000 habitants avec le même niveau de revenus, supérieur à la moyenne nationale. Là encore, la similitude s’arrête là.

Les conservateurs disent de Boulder qu’il s’agit de « 25 miles carrés entourés par la réalité ». Ils disent cela, dans tous les Etats, de toutes les villes progressistes. Seule la surface change. Ils l’appellent aussi la «République populaire de Boulder ». Dans les classements des magazines, la ville créée en 1858 arrive toujours dans le peloton de tête des endroits « où il fait bon vivre ». Boulder est d’abord une ville universitaire, accueillant l’Université du Colorado (37000 étudiants, 10000 profs et salariés) et un nombre presque incalculable de labos scientifiques: elle est l’une des cités les plus diplômées du pays. Elle fait souvent les choses avant les autres : première ville dès les années soixante-dix à adopter des mesures anti-discrimination sexuelle, première à imposer une taxe carbone (dès 2006)… Car, oui, Boulder est écolo, on s’en serait douté. L’usage du vélo y est infiniment plus développé que dans le reste du pays. Un tiers des déchets urbains sont recyclés. Et puis, évidemment, produits bios à tous les coins de rue et marché paysan le samedi matin. En 2008, Barack Obama y a recueilli 70% des suffrages.

Les libéraux ne disent rien d’Highlands Ranch. Ils méprisent cette création des promoteurs immobiliers californiens qui ont racheté le ranch, en 1978, pour y bâtir une nouvelle ville. L’ « offre » répondait, en partie, à une « demande » de ménages californiens aisés et lassés de la vie éreintante de Los Angeles voire apeurés par l’immigration latino. Les premières maisons sortent de terre en 1981. 10.000 habitants en 1990, 70.000 en 2000 (+600% !) et 100.000 cette année. A perte de vue : des lotissements de maisons qui se ressemblent toutes, les plus huppées étant regroupées dans des « gated communities » (résidences fermées et protégées, dont l’une fort opportunément baptisée « Enclave »). Dans les interstices, des centres commerciaux étalés. Et en quelques points névralgiques, des écoles, des centres médicaux haut de gamme. Et le tour est joué. Ou presque : Highlands Ranch n’est qu’une « cité dortoir » (de luxe, certes), engorgée, matin et soir, par le trafic automobile. Peu importe, les promoteurs immobiliers continuent de plus belle… En 2008, John  Mc Cain y a recueilli plus de 70% des suffrages.

Cette fracture entre deux Amériques, illustrée par Dan-Mark et Boulder-Highlands Ranch, ne relève pas que de la politique : voilà ce qui ressort d’une étude de Scarborough Research, réalisée au moment des conventions des deux partis, début septembre. L’entreprise spécialisée en études de marché a dressé le portrait-robot d’un électeur de chaque camp, dessinant quasiment deux « American way of life ».

Le démocrate est un « urbain » qui suit plutôt le basket, écoute de la R’n’B ou du rap, il est un plus grand consommateur de sorties culturelles que son compatriote républicain, regarde MSNBC (la chaîne affiche ouvertement ses préférences « libérales »). Il est plus enclin à consommer « bio », à rouler en modèle hybride et préfère éviter de faire ses courses chez le mastodonte Wal Mart (qui combat ouvertement la syndicalisation), plébiscité en revanche par les républicains.

Le républicain est un « rurbain » qui joue au golf (le fait est : Mark Baisley nous a donné rendez-vous dans le « club house » d’un golf !) ou NASCAR (les courses de voiture), roule en 4X4, écoute de la country music, regarde la très droitière Fox News, s’avère plus chasseur que le démocrate. Le républicain sudiste va manger dans un Chick-fil-A, une chaîne évangéliste et anti-mariage gay. Le plus sûr moyen de ne pas se trouver aux côtés d’un dangereux « liberal »…

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