Trump, le scénario d’un nouveau « complot contre l’Amérique » ?

En chute libre dans les sondages, en raison notamment de sa gestion de la crise sanitaire, le président sortant refuse de dire s’il acceptera le verdict des urnes, entend saper l’exercice du droit de vote. Les ingrédients d’un coup de force – légal ou non – semblent réunis. (Article publié dans l’Humanité du 29 juillet 2020.)

«Imaginez des files d’attente interminables. Des millions de bulletins rejetés. Des milices avec des armes. Des supporters de QAnon (théorie complotiste d’extrême droite – NDLR). La Russie qui sème la discorde. Et un président qui tweete « FRAUDE » avant même que les bulletins aient été comptés. » Ces quelques phrases anxiogènes n’ont pas jailli du cerveau fertile d’un scénariste spécialiste en apocalypse, mais émanent d’une analyse récente du Brennan Center for Justice, institut rattaché à l’École de droit de l’université de New-York et réputé pour son sérieux. Imaginez… l’inimaginable : une sorte de coup de force contre la démocratie perpétré par le président des États-Unis lui-même. Les indices s’accumulent et ils peuvent constituer un faisceau. Le refus de Donald Trump, le 19 juillet dernier, répondant aux questions d’un journaliste de Fox News, d’assurer qu’il acceptera le verdict des urnes car l’élection pourrait être « truquée », a relancé craintes et rumeurs. En 2016, alors candidat républicain, il avait déjà adopté la même posture. En tant que président, il dispose désormais de pouvoirs incommensurablement supérieurs. Trois ans après, qui plus est, le climat politique s’avère encore plus incandescent, flirtant avec une « guerre civile froide », selon la formule du journaliste Carl Bernstein.

Non seulement un scénario « inimaginable » n’est pas à exclure, mais il a même été étudié par un groupe – connu sous le nom de Transition Integrity Project – regroupant responsables démocrates et républicains, universitaires et juristes, anciens fonctionnaires et militaires. Fin juin, via Internet, ils se sont posé quelques questions : que se passera-t-il si Donald Trump refuse de reconnaître sa défaite ? Jusqu’où pourrait-il aller pour préserver son pouvoir ? Et si les démocrates refusaient de concéder ? Selon une des participantes, Rosa Brooks, professeur de droit à l’université Georgetown et ancienne du Département de la défense, les « quatre scénarios étudiés se terminent par de la violence dans les rues et une impasse politique ».

L’hôte de la Maison-Blanche laboure ce terrain en menant une guerre ouverte au vote par correspondance (qu’il utilise lui-même) et par procuration, voie privilégiée par un quart de l’électorat en 2016. La raison ? Il serait un nid à « fraudes ». Cela va sans dire : aucune enquête ou étude ne le démontre. Mais comment justifier, en ces temps d’épidémie galopante de coronavirus, que chaque électeur soit obligé de se déplacer en personne ? Pour Trump, il s’agit bien du but de la manœuvre : favoriser une abstention élevée, désert démocratique dans lequel prospère le Parti républicain, dont l’électorat est plus âgé, plus installé socialement et plus assidu civiquement. En 2018, les élections de mi-mandat avaient combiné le taux de participation le plus élevé depuis 1920 et l’une des plus larges victoires des démocrates (53,4 % contre 44,8 %). Depuis plusieurs années, « les républicains cherchent à décourager les démocrates de se rendre aux urnes, souligne Olivier Richomme, maître de conférences de civilisation américaine à l’université Lyon-II. Mais comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter (les Latinos aussi puisqu’ils votent au moins à 70 % démocrate). Il en va de même pour les jeunes et surtout les étudiants ». Les « purges » des listes électorales ciblent les « minorités » et les fermetures de bureaux de vote se concentrent dans les quartiers populaires et les campus. Éminent paradoxe de l’époque : le maintien au pouvoir du parti de Lincoln passe par le moindre exercice du droit de vote.

Crier sans relâche à la « fraude » et à l’élection « volée » peut aussi permettre au président en exercice de préparer un coup de force légal, selon un plan détaillé par deux auteurs (lire ci-contre). Et si cela ne fonctionnait pas ? Certains observateurs voient dans le déploiement des troupes fédérales dans de nombreuses grandes villes comme une sorte de « répétition générale ». « La bataille de Portland, où les policiers fédéraux ont été envoyés contre des manifestants à 80 % blancs, est très importante, confirme John Mason, professeur de science politique à l’université William-Paterson. D’abord, parce que cela montre qu’une partie du pays, même si elle est blanche, est perçue comme une ennemie par une autre partie du pays. Ensuite, cela prouve qu’une majorité de Blancs n’adhère pas à une politique identitaire blanche. » Battu le 3 novembre, Trump conservera les manettes de l’État jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur le 20 janvier. Que peut-il se passer en deux mois s’il refuse sa défaite et en appelle au « peuple trumpiste » ? Que feront les milices armées qui s’étaient déjà mobilisées contre les mesures de confinement, et a fortiori les « boogaloos », ces extrémistes de droite qui se préparent ouvertement à une guerre civile ?

À un peu moins de 100 jours du scrutin, la chute libre du président sortant dans les sondages, lesté par sa gestion de l’épidémie de coronavirus et des manifestations de protestation après la mort de George Floyd, ne semble dessiner que trois scénarios : un « come-back » d’anthologie de Trump, une victoire massive de Biden ou celui que personne n’osait imaginer jusqu’ici.

 

 

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La trumpisation achevée du Grand Old Party

La convention du parti républicain a consacré la prise de pouvoir du président nationaliste et de son idéologie. Il n’y a plus ni débats, ni d’opposants dans le parti fondé par Abraham Lincoln, juste un chef  : Donald Trump. (Article publié dans l’Humanité du 28 août 2020.)

«Ce n’est plus le parti républicain, c’est un culte à Trump. » La féroce critique ne provient pas d’un opposant démocrate ou d’un éditorial de journal « liberal » que Trump aime tant à attaquer, mais de l’essayiste Bill Kristol, fils d’Irving Kristol, considéré comme le fondateur du mouvement néoconservateur. La formule est cinglante mais elle se révèle… fausse. Si les quatre jours de la convention républicaine ont bel et bien tourné au « culte à Trump », il s’agit toujours du « parti républicain ». « Les conservateurs ont enfanté un monstre : c’est Trump. C’est leur Frankenstein. Ils ne se sont d’abord pas reconnus dans cet enfant illégitime, puis ils s’y sont ralliés car Trump a gagné », analyse l’historien Romain Huret, directeur de recherches à l’EHESS. « Cette évolution remonte aux années 1960 et à la capture du parti républicain par Barry Goldwater (candidat battu à plate couture lors de l’élection présidentielle de 1964 par Lyndon Johnson et considéré comme le père de la révolution conservatrice – NDLR). Trump est la version la plus extrême, la plus aboutie de l’aile droite », ajoute-t-il.

La « trumpisation » du GOP (Grand Old Party, son surnom) s’est achevée entre vidéos enregistrées et harangues devant une salle de conférence vide. Les voix dissonantes n’ont pas été invitées. Elles n’y tenaient pas plus que cela. « Ne pas être publiquement loyal à Trump peut se payer cher : disqualification sur Twitter, campagne négative en circonscription, insultes, etc. », indique Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Iris. Comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, toute la famille Trump est passée derrière le pupitre, des enfants aux beaux-enfants en passant par l’épouse. « Du reste, le parti ne publie pas de plateforme (programme) différente de celle de 2016, ce qui est exceptionnel. C’est aussi un indicateur que le parti est uni derrière Trump et n’engage pas de débats internes », poursuit la spécialiste.

Le renoncement à l’élaboration d’un programme actualisé en dit long sur la vampirisation du vieux parti par le milliardaire. Pour autant, ce programme existe bien, mais il est, selon David Frum, ancien conseiller de W. Bush et républicain en rupture de ban, « trop effrayant pour être rendu public ». Les choix et propos des orateurs, ainsi que les mises en scène ont dessiné le projet trumpiste entre darwinisme social, nationalisme, dérégulation (sociale et environnementale) et nativisme assumé (« Le parti républicain tient un meeting du Klan », https://platform.twitter.com/widgets.js« >a tweeté l’élue socialiste de Pittsburgh, Summer Lee). « C’est un conservatisme sans filtre, sans garde-fous », résume Romain Huret. À titre d’exemple : en rupture avec la coutume, et sans doute en violation des règles administratives américaines, Mike Pompeo, le chef de la diplomatie, s’est immiscé dans le débat électoral en diffusant une vidéo de soutien à Donald Trump enregistrée depuis Jérusalem. Un signal on ne peut plus clair envoyé aux électeurs évangéliques blancs, noyau dur de la base républicaine. « Le seul but de la convention de Donald Trump était de parler aux spectateurs de Fox News », constate David Frum. Solidifier sa base en la chauffant à blanc : le même choix qu’en 2016. Pour le même résultat ?

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La fuite en avant de Donald Trump, largué dans les sondages

Le président sortant, donné perdant dans tous les cas de figure face à Joe Biden, vient de changer de directeur de campagne. Objectif : s’appuyer sur le suprémacisme blanc dans la course à la Maison-Blanche. (Article publié dans l’Humanité du 17 juillet 2020.)

« Vous êtes viré .» Donald Trump s’était rendu célèbre, il y a une dizaine d’années, avec cette formule par laquelle il congédiait les candidats à son émission de télé-réalité « The Apprentice » Mercredi, il a appliqué la même sentence à Brad Parscale : ce zélé défenseur du président n’est plus son directeur de campagne même s’il reste conseiller en charge de la stratégie numérique. A moitié viré, d’une certaine façon. L’impétrant paie sans doute le fiasco du meeting de Tulsa(Oklahoma), le 21 juin dernier, le premier organisé par Trump depuis le déclenchement de l’épidémie de coronavirus : les images des tribunes à moitié vides avaient fait le tour du monde, sapant le récit du leader charismatique mobilisant des foules nombreuses et courageuses au point de braver le danger pour écouter ce même messie. Celui qui occupait cette fonction centrale depuis février 2018 sert sans doute aussi de « fusible » au moment où il devient évident que quelque chose cloche dans la campagne pour la réélection de Trump.

Ce dernier est distancé, au plan national, par Joe Biden d’une dizaine de points en moyenne. Ce sont les enquêtes d’opinion dans les Etats-clés, les fameux « swing states », qui ont déclenché des signaux d’alerte au sein de l’équipe de campagne de Trump. Le président sortant est donné perdant dans les trois Etats du Midwest (Michigan, Pennsylvanie et Wisconsin) qui l’avaient fait « roi » il y a un peu plus de trois ans. Il est également distancé en Floride, un morceau de choix avec ses 29 grands électeurs, ainsi qu’en Arizona, une terre historiquement républicaine. Au Texas, le plus grand Etat républicain du pays, son avance de deux points s’inscrit dans la marge d’erreur. A la même époque, en 2016, la situation apparaissait moins favorable pour Hillary Clinton qu’elle ne semble désormais l’être pour Joe Biden.

Quelles sont les raisons de ce décrochage évident? La première renvoie à une évolution de la composition de l’électorat qui, année après année, se diversifie. Or, toute la stratégie de Trump est d’engranger une part grandissante du vote d’un segment déclinant de cet électorat : les blancs plutôt âgés, sans diplômes mais affichant des revenus supérieurs à la moyenne. On sait que le milliardaire est un président minoritaire qui a accusé 3 millions de voix de retard en 2016. Deux ans plus tard, lors des élections de mi-mandat, le déficit des candidats républicains est passé à 10 millions de voix, dans le cadre d’une participation inédite depuis 1920 pour un tel scrutin. Seul le système du collège électoral lui permet d’entretenir l’espoir d’un second mandat, tant sa défaite au suffrage universel semble acquise. La condition de sa victoire tient donc à la conservation du bloc trumpiste dans quelques parties du pays principalement le Midwest. C’est justement l’effritement de ce socle que mettent en lumière les sondages, avec un recul prononcé parmi les plus de 65 ans.

Sa gestion du coronavirus a sans doute rebattu les cartes parmi cette frange de l’électorat, plus fragilisée en cas de contraction du virus. Son déni, son rejet de la science, son nationalisme ne trouvent plus écho que dans une base de plus en plus rabougrie. La réouverture « sauvage » de l’économie, à laquelle il n’a cessé de pousser, a produit un spectaculaire rebond des cas positifs et, ces derniers jours, du nombre de décès. Sa réaction face au mouvement de protestation après le meurtre de George Floyd a manifestement plus galvanisé ses opposants que ses partisans. Son remake nixonien de la loi et de l’ordre a fait un flop. Comme le dit le journaliste Ronald Brownstein, dans le magazine The Atlantic: « Donald Trump se présente pour assumer la présidence d’une Amérique qui n’existe plus. » Afin de prolonger son bail à la Maison-Blanche, il s’est lancé dans une fuite en avant flirtant avec le suprématisme blanc tout en faisant le pari d’une élection à forte abstention, d’où son refus de la généralisation du vote par correspondance (alors que lui-même vote par ce biais). Il sait qu’un taux de participation historique serait synonyme d’un message sans ambigüité : « Vous êtes viré ! »

 

 

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« Dans le contexte états-unien, l’économie est une idée racisée »

Entretien avec Jacob Hamburger, écrivain est co-éditeur de Tocqueville 21, un blog franco-américain sur la démocratie contemporaine. Il est également doctorant en droit à l’Université de Chicago, spécialisé en droit de l’immigration. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 2 juillet 2020.)

Comment s’articule, dans le débat qui se déroule aux Etats-Unis, la question « raciale » et la question « sociale »?

Jacob Hamburger. À gauche, certains ont eu tendance à opposer ces deux questions. L’on entend parfois des critiques selon lesquelles la lutte en faveur d’un Etat social « universaliste » ignorerait la dimension spécifiquement raciale de l’inégalité aux Etats-Unis. Dans certains cas, c’est très clairement une position de mauvaise foi, surtout pendant les primaires du Parti démocrate quand il s’agissait d’attaquer Bernie Sanders.

S’il existe certains ennemis du progrès social qui se déguisent en antiracistes de gauche, cela ne veut pas dire – comme le voudrait le marxiste vulgaire – que l’on puisse comprendre et lutter contre l’inégalité sociale aux Etats-Unis sans parler explicitement du racisme. J’oserais dire que « l’économie » en tant que telle dans le contexte étatsunien est une idée racisée. Par exemple, non seulement la richesse moyenne d’une famille blanche est environ dix fois plus élevée que celle d’une famille noire, mais cette richesse, concentrée dans la propriété immobilière, s’est accumulée en grande partie avec la construction des zones ségrégées dans et autour des grandes villes. Les blancs ont eu accès à des prêts immobiliers à prix bas pendant la deuxième moitié du XXe siècle, là où les noirs ont souvent dû se contenter du logement social insalubre. La présence des noirs dans une communauté a historiquement été interprétée comme un mauvais indice pour la valeur des biens, et c’est encore le cas aujourd’hui. Et comme certains services publics, surtout les écoles, sont financés à la base des impôts sur la propriété, une première inégalité raciste et sociale en produit de nouvelles. Par conséquent, quand les blancs américains pensent à « l’économie » et leurs intérêts économiques, ils le font de manière implicitement raciste. Payer plus d’impôts à l’échelle étatique ou fédérale, c’est donner de l’argent aux Afro-Américains, conçus comme des « preneurs » de services publics. 

Comment rectifier ces injustices historiques ?

Jacob Hamburger. C’est dans ce contexte que l’on parle – aujourd’hui mais aussi depuis des décennies – des réparations économiques pour les descendants des esclaves. Il s’agit d’un programme « social, » mais explicitement conçu pour réparer des inégalités résultantes du racisme. Bernie Sanders, pour sa part, a hésité à afficher son soutien à cette idée de réparations. Je pense qu’il hésite sur cette question parce qu’il croit qu’en redistribuant des ressources selon des critères strictement socio-économique (et c’est le seul candidat qui voulait sérieusement les redistribuer !), on va forcément le faire de façon plus importante aux Afro-Américains.

C’est un débat qui n’est pas tout à fait résolu à gauche. Mais ce n’est peut-être pas le débat central du mouvement actuel. Certes, depuis le meurtre de George Floyd, l’on entend se renouveler l’appel aux réparations. Mais aujourd’hui, la demande centrale des militants dans la rue est celle de couper les budgets des polices municipales (Defund the Police), voire de démanteler ces polices tout court (Disband the Police). Dans les deux cas, il s’agit d’une redistribution des ressources : soit de transférer de l’argent, jadis réservé aux forces de l’ordre, aux écoles, ou aux hôpitaux ; soit de virer des flics et d’embaucher des professionnels de santé mentale ou de traitement de drogue à leur place.

Quelle est la particularité de ce mouvement ?

Jacob Hamburger. Je suis impressionné par la facilité avec laquelle ce mouvement a traduit une question dite souvent « raciale, » la violence policière, en une demande sociale. Et c’est une demande très radicale, qui vise non seulement à remplacer la police comme institution, mais de repenser l’Etat social américain. Souvent, la police ainsi que les prisons, la détention des migrants, et l’armée, fonctionnent comme un système caché d’Etat-providence aux Etats-Unis, et surtout pour des blancs. Dans beaucoup de petits villages ruraux de ce pays, majoritairement blancs, la seule source d’emploi est de travailler dans une prison ou un centre de détention des migrants. Et pour beaucoup de personnes de toute couleur, l’armée ou la police est la seule manière d’avoir une éducation ou une couverture santé. En même temps, pour les communautés les plus pauvres, l’incarcération est la suite logique d’un système d’éducation inadéquate et un marché d’emploi inaccessible. Ce mouvement antiraciste cherche à mettre fin à cet état des choses.

Dans votre texte, vous citez cette phrase de Tocqueville: « Si l’Amérique éprouve jamais de grandes révolutions, elles seront amenées par la présence des noirs sur le sol des Etats-Unis : c’est-à-dire que ce ne sera pas l’égalité des conditions, mais au contraire leur inégalité qui les fera naître ». Permet-elle de comprendre la situation actuelle et le mouvement de protestation inédit dans l’histoire récente du pays?

Jacob Hamburger. C’est une citation très connue de Tocqueville, souvent citée comme sa « prédiction » de la Guerre civile américaine qui a eu lieu 20 ans après la sortie du deuxième tome de la Démocratie en Amérique. Tocqueville identifie l’inégalité raciste comme le moteur le plus important du conflit social aux Etats-Unis, et non pas– pour revenir à votre première question – l’inégalité sociale. L’Amérique qu’il décrit, sur ce point, est l’Amérique telle que l’idéologie dominante depuis longtemps a voulu la décrire : un pays où tout le monde peut espérer profiter d’une prospérité toujours en croissance. Aujourd’hui, les Américains ont de plus en plus de mal en croire en cette mythologie d’une société d’abondance. Après plus de dix ans de « relance » post-2008 – dont les effets ne se sont pas fait sentir pour beaucoup d’Américains, et surtout d’Afro-Américains – le choc du coronavirus a effacé tout d’un coup une grande partie des gains économiques. Si Tocqueville avait raison de dire que l’inégalité du racisme était un conflit central, il n’aurait probablement pas raison de dire aujourd’hui que les Américains ont trop à perdre sur le plan social pour penser à la « révolution, » même si l’on ne sait pas trop ce que ceci veut dire dans notre contexte.

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Autant en emporte le mouvement

Les manifestations pacifiques qui se déroulent depuis le meurtre de George Floyd ont profondément changé le pays. Le débat se cristallise sur le rôle de la police, et de premières réformes sont engagées. C’est sur l’ensemble de la société que souffle un vent nouveau d’antiracisme, qui place les deux forces politiques au pied du mur.  (Article publié dans l’Humanité du 17 juin 2020.)

Encore un Africain-Américain tué par un policier. Encore une vidéo pour le prouver. Après Minneapolis la nordiste, Atlanta la sudiste. Trois semaines après le nom de George Floyd, c’est celui de Rayshard Brooks qui vient s’ajouter à la longue liste des Africains-Américains ayant perdu la vie en croisant le chemin des agents dépositaires de la force publique censés les « protéger et les servir. » Malgré l’immense et inédit mouvement de protestation qui s’est levé ces dernières semaines, être un « corps noir », pour reprendre la formule de l’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates, dans l’espace public américain demeure synonyme de danger mortel.

Personne ne peut affirmer que Rayshard Brooks sera le dernier. Mais il faut sans doute porter au crédit de la protestation la réaction on ne peut plus diligente des autorités. Le printemps 2020 marque peut-être le début de la fin de « la culture de l’impunité » intimement liée au caractère intrinsèquement raciste de la police en tant qu’institution créée et entretenue afin de contrôler les populations « dangereuses » : esclaves puis noirs ségrégués et « criminalisés ».

Pour la première fois sans doute dans l’histoire du pays, un débat s’est ouvert sur la nature des forces de police, avec le mot d’ordre « defund the police » qui le structure (lire papier page 4). Plus largement, c’est l’ensemble des aspects d’une matrice raciste présente dès la fondation du pays qui sont contestés. Comme le soulignait la semaine dernière, dans nos colonnes, la chercheuse Charlotte Recoquillon, « Black Lives Matter a imposé les termes du débat », à savoir un « antiracisme politique », pas moral. « Des choses paraissaient intouchables il y a une décennie car elles n’étaient pas comprises », ajoutait-elle.

Le monde d’après le meurtre de George Floyd ne semble plus être tout à fait celui d’avant. Nombre d’indices et faits confirment cette hypothèse. Amazon, IBM et Microsoft ont annoncé qu’elles ne permettront pas à la police d’utiliser leur technologie de reconnaissance faciale, ce qui ne les empêchera pas, par ailleurs, de continuer à les développer. Il faut prendre cette décision de trois mastodontes du secteur des technologies comme un indicateur du sens du vent. Et c’est sans doute un sondeur républicain Franck Lutz, le plus respecté dans son camp, qui en parle le mieux : « En 35 ans de sondages, je n’ai jamais vu l’opinion changer aussi vite et aussi profondément. Nous sommes un pays différent aujourd’hui de ce qu’il était il y a 30 jours. »

Le travail de conscientisation mené par Black Lives Matter et l’arrivée à maturité politique des nouvelles générations ont permis de créer un climat nouveau. Autre preuve : la volte-face des fédérations sportives face au « kneeling. » Le quarterback, Colin Kaepernick, a payé de sa carrière le fait de mettre un genou à terre, en 2016, pour protester contre les meurtres policiers. La fédération dont il dépendait avait même adopté un nouveau règlement l’interdisant. Elle a récemment admis qu’elle avait eu tort. On peut reformuler : la vague de protestation et de revendications a rendu la position prise il y a 4 ans absolument intenable. C’est dans la même optique qu’il faut appréhender le débat sur les statues et les œuvres d’art. HBO n’a pas « censuré » Autant en emporte le vent. Il l’a retiré de son catalogue avant de l’y réintroduire prochainement, mais accompagné d’une contextualisation. Quelques statues de Christophe Colomb ont été descellées mais le grand débat tourne de celles qui glorifient des esclavagistes ou des personnalités liées à la Confédération. Ces mêmes statues avaient été érigées au début de l’ère ségrégationniste dite Jim Crow, à partir de la fin du 19e siècle, afin de marquer symboliquement et politiquement dans l’espace public la « reprise en main » des élites racistes.

Ces dernières semaines, comme depuis son élection, Donald Trump n’a jamais failli à sa mission élective : être le porte-parole des peurs et ressentiments d’électeurs blancs, qui s’expriment face à l’immigration en provenance d’Amérique latine (« Le mur ») comme face à la permanence du passé (« Loi et ordre », « Ne touchez pas à ses magnifiques statues »). Le président en exercice se trouve en décalage avec l’évolution de la société mais en ligne avec sa base électorale. De son côté, on pourrait dire du parti démocrate qu’il est en phase avec l’évolution de la société mais risque de se trouver en décalage avec une partie de son électorat. Les principales figures de l’establishment ont à la fois fait preuve d’une grande solidarité symbolique et d’une grande prudence programmatique. « Ils l’ont fait car ils veulent être du bon côté de l’histoire, pas nécessairement parce qu’ils vont faire ce qui doit l’être », tranche Angela Davis, dans un entretien accordé au quotidien britannique The Guardian. Le projet de loi préparé par les démocrates à la Chambre des représentants n’inclut pas la proposition de « defunding », à laquelle Joe Biden, probable candidat du parti de l’âne, s’est dit opposé. Une fermeture qui a irrité nombre des manifestants qui n’attendent rien de Trump mais beaucoup de son challenger.

 

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« Black Lives Matter a imposé les termes du débat »

Entretien avec Charlotte Recoquillon est journaliste et chercheuse à l’Institut français de géopolitique. (Article publié dans l’Humanité du 12 juin 2020.)

Il se dit et s’écrit beaucoup de choses sur le fait que ce mouvement est inédit et sans précédent. Qu’en pensez-vous ?

Charlotte Recoquillon. Je préfère toujours inscrire les mouvements dans la suite les uns des autres et considérer que chaque chapitre constitue une avancée ou une percée par rapport au précédent, dans une lutte qui est, elle, continue. Effectivement, nous assistons à une percée très forte, avec des revendications politiques, comme le désinvestissement (defunding) dans la police et la réorientation de ces budgets. Cela commence déjà à porter ses fruits localement. Ces revendications n’étaient pas audibles dans la première phase de Black Lives Matter en 2014. Le récit du soulèvement porte, lui aussi, par le vocabulaire qu’il emploie, une meilleure compréhension du phénomène là où à Baltimore en 2015 on parlait beaucoup d’émeutes. On n’entendait pas encore que la violence pouvait traduire des demandes tout à fait légitimes. On a atteint un nouveau degré de maturité.

 

Est-ce que cela veut dire que la société américaine a beaucoup évolué en peu de temps ?

Charlotte Recoquillon. Dans la société, les choses n’ont pas fondamentalement changé, comme on a pu le voir avec la pandémie du coronavirus, révélatrice d’inégalités structurelles persistantes, dont les Africains-Américains sont les premières victimes. En revanche, les termes du débat public ont beaucoup évolué. On le doit à Black Lives Matter. Le champ lexical du débat – « racisme structurel », « racisme systémique », « privilège blanc », « intersectionnalité » – le révèle. Soit un vocabulaire très progressiste. On est sur de l’antiracisme politique pas sur une question morale de bien, de mal ou de bonne volonté… Des choses paraissaient intouchables il y a une décennie car elles n’étaient pas comprises. Quand HBO retire « Autant en emporte le vent » de son catalogue pour préparer une présentation de contextualisation du film, c’est un signe de la prise de conscience que le révisionnisme opère comme agent actif dans la perpétuation de la domination. La déclaration de la NFL (fédération de football américain, NDLR) qui reconnaît avoir eu tort d’empêcher le « kneeling » montre symboliquement que quelque chose change vraiment.

 

Qu’ont changé trois ans et demi de présidence Trump ?

Charlotte Recoquillon. Dans sa première phase, Black Lives Matter a tenu à un principe : « la parole appartient aux concernés ». Plus récemment, est intervenue l’idée portée par un certain nombre de dirigeants de l’organisation de coopérer avec le parti démocrate. Je date cela de la primaire qui a commencé en 2019 avec des prises de position pour tel ou tel candidat de la part de figures de Black Lives Matter. Cela correspond, me semble-t-il, à la nécessité de battre Donald  Trump mais dans une stratégie de construction commune. L’élargissement des manifestations, leur caractère plus multiracial (1) est le reflet de cette évolution. Il doit aussi à l’effet Trump : sa présidence ne menace pas seulement les Africains-Américains. Tout est en danger : c’est aussi une question de liberté d’expression, de démocratie, de libertés fondamentales des Etats-Unis.

 

En quoi la question du racisme touche-t-elle au cœur de ce qu’est l’Amérique ?

Charlotte Recoquillon. Les Etats-Unis ont été fondés par des Européens qui fuyaient la tyrannie pour aller se libérer du joug de la Couronne britannique et fonder la démocratie…sur le dos des esclaves. Le pays se construit physiquement, économiquement, structurellement, politiquement sur l’appropriation de la main d’œuvre des esclaves et de leur travail gratuit. Le tout dans une très grande violence, évidemment. Les pères fondateurs étaient quasiment tous des maîtres d’esclaves. Lors de la guerre de Sécession, 13 Etats mènent une guerre pour pouvoir maintenir le système esclavagiste. Après l’abolition, le système de remplacement dit Jim Crow dure ensuite un siècle. Le cycle dans lequel nous sommes depuis un demi-siècle, c’est ce que l’autrice et professeure de droit Michelle Alexander appelle « le nouveau Jim Crow », où l’incarcération de masse et la guerre à la drogue qui criminalise la communauté noire.

C’est dans ce contexte qu’il faut resituer le rôle de la police. Son histoire, c’est d’abord celle de patrouilles qui devaient rechercher les esclaves fugitifs. La police moderne devait ensuite, dans les grandes villes, contrôler les « ghettos », les quartiers ségrégués et endiguer les éventuels soulèvements. Cet héritage perdure : la police n’est pas une institution anodine. Elle est le bras armé de l’Etat. Elle protège l’ordre établi et le statu quo.

 

  • Tel que les sciences sociales définissent le concept de « race » comme construction sociale et politique.

 

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Ce que l’affaire Floyd révèle de 40 ans de révolution conservatrice

La revanche néo-libérale et la dérive ethnico-sécuritaire sont des jumelles nées au début des années 70. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 11 juin 2020.)

C’est un document dont peu de personnes ont eu connaissance au moment de sa rédaction mais qui s’avère fondateur dans la « révolution conservatrice ». Rédigé en 1971 quelques semaines avant sa nomination à la cour suprême par le juge Lewis Powell, il porte le titre suivant : « Attaque sur le système américain de libre entreprise ». Il en veut un certain nombre de preuves : le « gouvernement » a atteint un périmètre inédit alors que le New Deal rooseveltien a été renforcé sous la présidence Johnson (guerre à la pauvreté, création de Medicaid et Medicare, couverture santé pour les enfants pauvres et les personnes âgées), la contestation de la guerre au Vietnam se répand et les réformes de société s’accumulent (moratoire sur la peine de mort, interdiction de la prière à l’école, reconnaissance de l’avortement comme droit constitutionnel). Sentence du juge: « Il faut répondre au niveau du système », c’est-à-dire mener une offensive idéologique globale. C’est à travers les « think tank » et surtout le vecteur du parti républicain que va se mijoter cette « révolution conservatrice » dont Ronald Reagan sera le saint-Patron et dont Donald Trump est le dernier (ultime ?) avatar.

 

Vivent les inégalités sociales

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« Le gouvernement est le problème, pas la solution. » On connaît l’aphorisme de Ronald Reagan dont certains observateurs feignent de croire qu’il est comme un principe fondateur du pays. En fait, les Etats-Unis ont été pionniers en matière de fiscalité et de redistribution. L’impôt sur le revenu y est créé dès 1913. Durant le demi-siècle du consensus du New Deal (1930-1980), le taux marginal d’imposition avoisinait en moyenne à 80% (avec une pointe à 93%). « Les droits de succession s’établissaient également à 80% et les taux d’impôt sur les sociétés à 50% », rappelle également l’économiste française Gabriel Zucman. Après les coups de rabot successifs de Reagan, W. Bush et Trump, le taux d’imposition pour les plus riches se trouve désormais à 23% contre 28% pour le reste de la population. Les Etats-Unis, pionniers de l’impôt progressif sont devenus l’empire de l’impôt régressif… Cette évolution a contribué à l’explosion des inégalités qui ont retrouvé leur niveau des années 1920. Le fameux 1%, détient 37% de la richesse nationale contre 21% à la fin des années 70. Dans le même temps, pour les classes moyennes et populaires, le niveau de revenus est resté cloué au sol tandis que les coûts liés à la santé, à l’éducation et au logement décollaient.

 

La grande divergence politique

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A cet étirement de l’échelle sociale, correspond un mouvement dit de polarisation politique. Pour faire simple : les électeurs démocrates sont de plus en plus à gauche, leurs concitoyens républicains, de plus en plus à droite. Ce mouvement, dont le trumpisme constitue l’acmé, a lui aussi débuté au début des années 70. Après le vote des lois sur les droits civiques en 1964 et 65 et les émeutes urbaines de 1968, le parti républicain a fait le choix stratégique d’instrumentaliser les peurs et ressentiments d’une frange de la population blanche. Son nom : la stratégie sudiste. Electoralement, elle s’est avérée gagnante : en une génération, le parti démocrate a été supplanté dans les Etats de l’ex-Confédération par le parti fondé par Abraham Lincoln, le président qui écrivit la proclamation d’émancipation des esclaves. Immense retournement de la vie politique américaine qui a conduit à l’homogénéisation des deux grands partis politiques. Dans les années 60 et 70, il y avait des républicains libéraux (au sens américain), ouverts sur les questions de société, et des démocrates conservateurs (anti-impôts, anti-IVG, etc…) Les transferts d’électeurs ont permis, au fil du temps, la constitution de deux blocs cohérents. Aujourd’hui, l’électorat démocrate est presque unanimement progressiste en matière économique (impôts, salaire minimum) comme sociétale (immigration, IVG, mariage gay), tandis qu’en miroir, l’électorat républicain se rassemble autour de positions exactement inverses. La sociologie est au diapason : la coalition démocrate est plus jeune et plus multicolore que la coalition démocrate, vieillissante et blanche. Deux Amériques aux antipodes que presque plus rien ne relie, si ce n’est un vague sentiment d’appartenir à la même entité historique.

 

Police, bras armé du contrôle social

La grande peur des blancs du début des années 70, entretenue par le parti républicain, s’est notamment manifestée par l’accélération du « white flight », l’exode des ménages blancs des centre-villes vers les banlieues (surburbs) voir les exurbs (extra-urbain), rendu possible dès les années 50 par la constitution d’un vaste réseau d’autoroute et la « démocratisation » de l’équipement automobile. Ces choix résidentiels – donc politiques – ont contribué à une nouvelle forme de ségrégation, laissant dans les « inner cities », les cœurs de ville, les habitants les plus pauvres, ultra-majoritairement des Noirs.

Le contrôle social des populations noires entrait dans une nouvelle ère sous le faux-nez de la lutte contre le crime. Le rôle de la police a donc été redéfini en ce sens. Dès 1968, sont créées des unités spéciales d’intervention en milieu urbain (les SWAP) qui auront quasiment carte blanche dans les années 80, face à l’épidémie de « crack ». La décennie suivante marque la militarisation de ces forces, désormais équipées avec les surplus de l’armée US, provisoirement en décroissance après la chute du Mur de Berlin. En 1994, une terrible loi anti-criminalité, votée par les deux chambres à majorité démocrate et signée par Bill Clinton, ouvre le cycle de l’incarcération de masse. Après avoir été esclave puis ségrégué, l’Africain-Américain est désormais un suspect, presque par nature.

A partir de 1968, les dépenses sociales du pays diminuent chaque année tandis que celles liées au « maintien de l’ordre », augmentent. Aux Etats-Unis, révolution néo-libérale et dérive ethnico-sécuritaire sont allés de pair. Les morts du coronavirus et George Floyd ont été les victimes d’une même logique.

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George Floyd: fin d’une histoire, suite d’un débat

(Article publié dans l’Humanité du 10 juin 2020.)

Dans la plus stricte intimité mais dans le plus national des hommages. Hier, c’est à la fois la douleur d’une famille et celle d’une certaine Amérique qui ont accompagné George Floyd dans sa « dernière demeure », selon l’expression consacrée, qu’il n’aurait jamais dû rejoindre dans la force de l’âge qui était la sienne. La famille de l’homme tué par un policier blanc, le 25 mai dernier, a préféré organiser les funérailles en deux temps. Lundi, ce sont des milliers de personnes qui ont pu rendre un dernier hommage à George Floyd, placé dans un cercueil ouvert à l’église Fountain of Praise. C’est dans ce même édifice religieux que son éloge funèbre sera prononcé par le révérend Al Sharpton, figure du mouvement des droits civiques, symbole de l’intime et de la politique qui ne peuvent, en ces circonstances, que se mêler.

Houston, c’est la ville dans laquelle a grandi ce natif de Fayetteville (Caroline du Nord). A Third Ward, le Harlem local situé au sud du centre-ville, quartier pauvre, loi d’airain socio-économique lorsque l’on est un jeune noir aux Etats-Unis. Et, comme nombre de ses « frères », il a trouvé un terrain d’expression dans le sport, le basket et le football américain en l’occurrence. Ses copains l’appelaient le « gentil géant ». Il mesurait 1,93m, un peu moins que Michael Jordan, l’idole de sa génération qui commençait à dicter sa loi avec les Chicago Bulls, alors que George Floyd entrait à l’université – premier de sa famille à franchir ce cap – grâce à une bourse sportive accordée par un établissement en Floride. Mais quand la gloire ne s’offre pas, plus dure est la chute.

Au stade des rêves, succède celui des petits délits et des passages en prison. L’une de ces arrestations concernait une vente de drogue pour 10 dollars. Verdict : dix mois de prison. Système judiciaire d’autant plus impitoyable que le pouvoir politique lui a lâché la bride sur le cou avec la « loi sur le crime » de 1994 (peines planchers, condamnation à perpétuité après trois délits, quelle qu’en soit la nature), promue et signée par Bill Clinton.

Dans les quartiers relégués de ces grandes métropoles américaines, il n’y a souvent qu’un seul havre de paix : l’église. Celle où il allait passer le plus clair de son temps après avoir purgé une ultime peine de prison était la bien nommée Resurrection, où l’on baptisait au milieu du terrain de basket-ball. Sur ce dernier, George Floyd pouvait aussi être le grand frère prenant en main les mômes du quartier. Il s’investira ensuite dans un programme d’aide aux personnes souhaitant décrocher de la drogue. Pour les couper d’un milieu qui fait souvent replonger, on les emmenait loin de ce quartier de Third Ward. Très loin ? Tout au nord : dans le Minnesota. C’est ainsi que George Floyd découvrit Minneapolis, avant de former le projet, en 2017, d’y déménager comme une bonne vieille histoire de rédemption dont on trouve tant d’exemples, de la littérature au cinéma. D’ailleurs, lorsqu’il était revenu à Houston, en 2018, pour les funérailles de sa mère, il avait partagé une forme d’enthousiasme avec ses proches : il se sentait comme chez lui dans la plus grande ville du Minnesota. Il y avait trouvé un emploi d’agent de sécurité, dans un centre pour SDF géré par l’Armée du Salut. Pour compléter ses revenus, il embauchait le soir comme « videur » dans un bar-discothèque. Tous ceux qui ont croisé son chemin décrivent, dans un long portrait que lui consacre le New York Times, un homme attentionné, cool et bienveillant. Ils ont tous été sidérés lorsqu’ils ont visionné la vidéo captant ses derniers moments de vie, puis ses derniers mots : « Mama ! Mama ! » C’est auprès de sa mère que George Floyd repose désormais.

Mais l’Amérique n’est pas quitte de « l’affaire Floyd. » L’immense mouvement qui s’est levé après son meurtre porte des demandes de changements structurels par rapport auxquels chaque responsable politique, de l’échelon local au niveau fédéral, doit se positionner. Après avoir longuement rencontré la famille de George Floyd, lundi, Joe Biden a jeté le trouble, pour le moins, en s’opposant au « defunding» (la réduction des moyens alloués aux forces de police), l’une des mesures-phrases des mouvements de protestation.

Sans surprise, Donald Trump a pris position pour la thèse de la brebis égarée et en conséquence pour le maintien du statu quo. Organisant une conférence de presse lundi, en présence de représentants des forces de police, le président nationaliste a déclaré : « Parfois, nous pouvons voir des choses horribles comme celles dont nous avons été témoins récemment. Mais je dirais que 99.9 – allez, disons 99% –  (des policiers) sont des personnes vraiment supers. » Comme il n’y a donc aucun problème systémique dans la police, le dossier semble clos pour l’hôte de la Maison Blanche qui a consacré son traditionnel débarbouillage matinal à attaquer ses opposants et se glorifier : « MAKE AMERICA GREAT AGAIN. » A quelques heures des funérailles de George Floyd.

 

 

 

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L’Amérique dans les pas de George Floyd

(Article publié dans l’Humanité le 9 juin 2020, jour de l’inhumation à Houston de George Floyd.)

 

« La question n’est pas le sort des Noirs, de la population noire. La vraie question, c’est le sort de ce pays. » Les mots de l’écrivain James Baldwin prononcés en 1968 n’ont pas pris une ride. Ils collent parfaitement à la situation que traversent les Etats-Unis un demi-siècle plus tard. Ils pourraient figurer en épitaphe sur la pierre tombale de George Floyd, dont l’inhumation a lieu ce mardi dans sa ville natal de Houston (Texas). Cet Africain-Américain de 46 ans, tué le 25 mai dernier par un policier blanc, est désormais plus que sa seule identité. Il est une tragique destinée américaine qui a « réveillé » une partie du pays dont le « sort » est de nouveau sur la table.

 

Coronavirus, la poudrière

Le coronavirus a presque disparu…des gros titres de la presse, relayé en second plan par le mouvement de protestation. La réaction immédiate d’une partie de l’opinion publique doit sans doute beaucoup au contexte créé par la pandémie. Difficile de ne pas y voir – à l’instar de la métaphorique canicule dans le film de Spike Lee, « Do the right thing »– l’élément qui met le feu aux poudres. Le Covid-19 a principalement frappé l’Amérique urbaine, celle où les inégalités sont également les plus puissantes, où les défaillances du système de protection sociale apparaissent impitoyables pour les plus démunis, celle où les Africains-Américains sont surreprésentés. A partir de la première guerre mondiale, des millions de noirs du Sud sont partis dans les grandes villes du Nord et du Midwest à la recherche d’emplois industriels. La désindustrialisation, qui a commencé dès les années 60, puis l’exode des blancsvers les « surburbs », qui s’est accentuée à partir des années 1970, a, de Minneapolis à New York en passant par Detroit et Milwaukee, laissé les populations noires dans une situation de sous-emploi chronique dans des centres-villes paupérisés.

C’est là que le coronavirus a imposé des dégâts sanitaires et sociaux à des quartiers déjà abîmés et fragilisés. Selon les dernières données de APM Research Lab, un groupe de recherches indépendant, « le taux de mortalité des Noirs américains est 2,4 fois plus élevé que le taux de mortalité des blancs et 2,2 fois plus que celui des Asiatiques et Latinos. » La terrible crise économique a laminé des millions d’emplois en quelques semaines, parmi les moins qualifiés. Là encore, les Africains-Américains ont payé un lourd tribut. Les premiers éléments statistiques concernant la légère reprise économique de ces dernières semaines montrent que celle-ci a moins profité aux… Africains-Américains. Cruelle ironie : George Floyd a été atteint par le Covid-19 et s’en est tiré. Il n’a pas survécu à un fléau à la fois plus ancien : le racisme systémique des forces de police.

 

La police, l’éternelle allumette

Pour la première fois, sans doute, dans l’histoire des Etats-Unis, le rôle de la police se trouve au cœur d’un débat public. Avec une rapidité assez étonnante, les partisans d’une « réforme » ou d’une « redéfinition » marquent des points. Et lesquels ! La décision la plus symbolique est venue dimanche de Minneapolis, la ville où George Floyd a rendu son dernier souffle. Le conseil municipal a voté pour le « démantèlement » du département de police locale. Il ne s’agit pas d’une « réorganisation » mais de la reconstruction à partir de zéro « d’un nouveau modèle de sécurité publique. » Samedi, le jeune maire démocrate, Jacob Frey, s’y était opposé. Mais le vote à la majorité qualifiée du conseil municipal l’empêche d’y opposer son veto. Les conseillers municipaux ont également annoncé que les fonds jusqu’ici alloués à la police de la ville seront dirigés vers des projets s’appuyant sur la population. Quelle forme prendra le « nouveau modèle » ? « L’idée de ne pas avoir de police n’est certainement pas un projet à court terme », a lâché la conseillère municipal Alondra Cano. Aucun élu n’a avancé de pistes, et il semble que la dimension expérimentale

Le « defunding », soit la réduction des budgets consacrés aux forces de police, est devenu, en quelques jours, un slogan rassembleur…et une réalité dans un nombre grandissant de villes. Le maire démocrate de Los Angeles avait ouvert le bal, en annonçant une réduction de 150 millions de dollars du budget du LAPD. Celui de New York, Bill de Blasio, a finalement cédé aux pressions d’une partie de sa majorité et des associations de droits civiques en acceptant ce qu’il refusait d’envisager, encore vendredi dernier : baisser le budget de la police et réorienter ces sommes vers les budgets sociaux. Il n’a livré, pour l’instant, aucun montant, mais le revirement est spectaculaire dans une ville où le budget de la police a augmenté de 22% entre 2014 et 2019, pour s’établir à 6 milliards de dollars, alors que les taux de la criminalité sont au plus bas. Dans d’autres métropoles, des premiers pas plus timides – interdiction d’utilisation des gaz lacrymogènes ou des techniques d’arrestation musclées – ont été effectués. Partout, le « statu quo » est impossible.

 

Contrat social : le volcan

Joe Biden rencontrera, avant la cérémonie d’hommage, la famille de George Floyd. Donald Trump ne sera évidemment pas du voyage. Le président en exercice a seulement convoqué le nom du défunt lors d’un indigne exercice d’auto-satisfaction à propos des relatifs bons chiffres de l’économie et s’est bien gardé d’utiliser un mot pourtant au cœur du grand débat du moment : racisme. Ici aussi, l’affaire George Floyd révèle une fracture américaine face à la revendication de redéfinition du « contrat social », porté par les manifestations géantes.

Le parti républicain, dont l’électorat est plus âgé et plus blanc que la moyenne de la population du pays, continue de marteler une unique réponse : « Loi et Ordre. » Cette position semble de plus en plus intenable dans une société où les mentalités ont évolué. Donald Trump a d’ailleurs dû battre en retraite, en donnant l’ordre à la garde nationale de se retirer de Washington. Il a justifié sa décision par le fait que la situation était « parfaitement sous contrôle » et que le « nombre de manifestants diminuait », alors qu’il a en réalité augmenté. Le même jour, trois anciens chefs d’Etat-major avaient condamné l’envoi de troupes, joignant leurs voix à celle, notamment, du secrétaire de la Défense, Mark Esper.

Le parti démocrate, dont l’électorat est plus jeune et plus divers que la moyenne de la population du pays, se montre attentif à cette thématique, même si localement – on l’a vu à Minneapolis et New York – les divisions internes à la coalition sont d’importance. Elles pourraient s’approfondir autour de la loi que prépare le groupe démocrate à la Chambre des représentants sur la réforme de la police qui évite, pour l’instant, d’envisager un « defunding. »

 

 

 

 

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Naissance d’un mouvement

Article publié dans l’Humanité du 8 juin 2020.

Retenez la date : le 6 juin. Les Etats-Unis ont connu samedi la naissance d’un mouvement. Partout dans le pays, des centaines de milliers de personnes dans des centaines de rassemblements ont porté un message non seulement de protestation contre les violences policières mais plus largement contre le racisme systémique. Le pays est entré dans la troisième phase de réaction au meurtre de George Floyd, un Africain-Américain de 46 ans, par un policier blanc: après celle, épidermique des premiers jours (marquée par des émeutes), puis pacifique (depuis le milieu de la semaine dernière), voici la phase politique. La nature du message a changé, l’étendue des voix qui le portent également. « Oui, il y a aura eu un avant et un après, estime Jesse Jackson, figure du mouvement des droits civiques, dans un entretien publié par le Journal du Dimanche. Toutes ces manifestations constituent un immense progrès parce que des millions de gens ont voulu exprimer leur révolte face à l’impunité dont jouit trop souvent la police dans ce pays.»

Les grandes métropoles ont été au rendez-vous et des villes moyennes ou plus petites sont entrées dans la danse. A New York, les manifestants se sont rassemblés à Central Park avant de marcher vers Brooklyn, malgré le couvre-feu. A San Francisco, les manifestants ont défilé sur le Golden Gate Bridge. A Los Angeles, où des émeutes avaient ponctué le non-lieu des policiers ayant battu Rodney King en 1992, deux marches se sont déroulées autour de deux campus, l’une à l’initiative des étudiants noirs, l’autre menée par des associations latinas. A Washington D.C., le défilé est passé par « Black Lives Matter Plaza », nouveau nom d’un square rebaptisé en fin de semaine dernière par Muriel Bower, la mairesse de la ville-capitale, qui a fait peindre en jaune les lettres du slogan sur la chaussée. Le message est évidemment aussi destiné au locataire d’un lieu public bien connu située juste à côté : la Maison Blanche.

Le mouvement grandissant de protestation s’est également enraciné, en dehors des métropoles, dans cette Amérique que l’on dit « profonde » et qui serait condamnée à succomber aux sirènes trumpistes. On a manifesté à Marion (Ohio), Simi Valley (Californie), Richmond (Kentucky), Athens (Georgie), au Havre, (Montana), à Garden City (Kansas), à Harvard (Nebraska), autant de « déserts protestataires », ou encore à Huntsville (Texas), à quelques pas de la prison et de sa chambre d’exécution. Encore plus surprenant, une marche a eu lieu dans une petite ville texane de 10.000 habitants, dénommée Vidor, connue pour être une place forte du Klu Klux Klan et des suprémacistes blancs. « Désormais, Vidor, Texas, sera connue pour l’amour », a lancé Michael Cooper, le président de la section locale de la N.A.A.C.P., la grande organisation de défense des droits civiques des Africains-Américains.

Mais la manifestation qui donne sans doute le tempo du nouveau cycle qui s’ouvre s’est tenue dans la ville-épicentre de Minneapolis. Les images ont fait le tour du pays. Le jeune maire démocrate, Jacob Frey, 38 ans, a quitté le rassemblement après avoir refusé d’envisager la réduction des moyens accordés à la police (« defunding »). « Honte », lui ont lancé des dizaines de participants. Quatre conseillers municipaux avaient préalablement appelé au démantèlement du département de police locale. Parmi eux, Jeremiah Ellison, le fils de Keith Ellison, ancien député de la ville, figure nationale des pro-Sanders, et actuel procureur de l’Etat du Minnesota, en charge des poursuites contre les policiers impliqués dans la mort de George Floyd. « Et quand nous l’aurons fait, nous n’allons pas recoller les morceaux, a ajouté, sur Twitter, le jeune conseiller municipal. Nous allons fondamentalement repenser notre approche de la sécurité publique. » Les appels au désinvestissement voire à la dissolution des forces de police se multiplient un peu partout sur le territoire américain. La question du rôle des départements de police créé souvent des clivages au sein même de la coalition démocrate, entre les « liberals » (disons : progressistes bon teint) et les militants et élus, plus jeunes et plus radicaux. Les curseurs bougent. Dès mercredi dernier, Eric Garcetti, le maire démocrate de Los Angeles, a annoncé une réduction de 150 millions de dollars du budget du LAPD. A New York, la plus grande ville du pays, Corey Johnson, président du conseil municipal et deux conseillers municipaux, ont proposé une coupe drastique dans le budget du NYPD gardé intact par le maire, Bill de Blasio, alors que des mesures d’austérité sont imposés à des budgets sociaux. Bill de Blasio, pourtant élu sur une plateforme progressiste en 2012, est confronté à une fronde contre sa gestion des violences policières (il a mis cinq années avant de renvoyer l’agent impliqué dans la mort d’Eric Gardner) et le maintien du statu quo du rôle de la police, puissance au sein de la puissance publique et potentielle force de nuisance électorale, à travers leurs syndicats, principalement conservateurs.
Si le séisme sociétal et politique déclenché par le meurtre de George Lloyd secoue le parti démocrate, c’est bien le parti républicain qui se trouve le plus affaibli par l’évolution de la situation. « Loi et ordre », a encore twitté Donald Trump, calfeutré dans une Maison Blanche, désormais cernée de barricades. Un appel « hors sol » alors que les rassemblements sont désormais délestés des dérives émeutières. Face à la question centrale soulevée – le racisme systémique -, le président nationaliste reste littéralement sans voix. Et, tandis que ses appels à la mobilisation de l’armée ont été contestés dans son propre camp, sa prise sur le cours – électoral et politique – des choses semble s’affaiblir de jour en jour.

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