Comment les républicains tentent de confisquer le vote des Américains

Le parti de Donald Trump s’efforce depuis des décennies de porter atteinte au suffrage universel, analyse la chercheuse Ludivine Gilli. A quelques semaines des élections de mi-mandat, il s’en prend désormais au vote par correspondance. (Article publié dans l’Humanité du 18 septembre 2026).

Dans Le vote confisqué, sorti le 18 septembre, Ludivine Gilli décortique une stratégie de plusieurs décennies du parti républicain, que l’hôte de la Maison Blanche tente d’accélérer.

Donald Trump revient à la charge contre le vote par correspondance, élément  d’une stratégie plus globale de la part des républicains à laquelle vous consacrez votre dernier livre. Quand a-t-elle commencé et quels en sont les ressorts ?

La stratégie d’empêchement électoral a été construite par étapes à partir des années 1970, comme pièce importante mais pas unique d’une stratégie conservatrice plus large encore de capture du pouvoir.

Les attaques anti-vote ont pris une autre dimension à partir de 2010, après la raclée subie par les démocrates aux élections. Les républicains ont eu les moyens, grâce aux majorités conquises dans de nombreux États, de mettre en œuvre à grande échelle des mesures qui étaient auparavant déployées de manière plus limitée. En pratique, ils ont légiféré pour compliquer l’accès aux urnes de certaines parties de l’électorat à travers la radiation massive d’électeurs des listes électorales, la complication des modalités pour s’inscrire, la fermeture de bureaux de vote, la réduction des modalités de vote, etc., mais aussi, dernièrement, en politisant la gestion des élections.

L’un des ressorts majeurs de la stratégie anti-vote est la rhétorique sur la fraude électorale, dont le moment fondateur a été l’élection contestée Bush-Gore de 2000. C’est à sa suite que les républicains ont commencé à instrumentaliser des accusations fallacieuses de fraude pour justifier de limiter l’accès au vote au lieu de l’étendre. C’était l’embryon d’un aspect aujourd’hui structurant de la rhétorique électorale de Donald Trump : justifier les restrictions d’accès au nom de la protection contre une fraude fantasmée. Cette rhétorique a explosé après l’élection de 2020, et elle a réussi à convaincre non seulement la majorité des républicains mais aussi une partie des démocrates que le problème est réel.

Quel rôle joue la Cour suprême, institution composée de juges non élus ?

Il est déterminant, car ces neuf juges ont le dernier mot sur l’interprétation de la Constitution. À bien des égards, ce sont eux qui font la loi. Ces dernières années, la Cour a présidé à de sérieux reculs dans de nombreux domaines (droit à l’avortement, protection contre les armes à feu, pouvoirs de l’exécutif, ou encore place de la religion dans la vie publique).

Concernant le vote et l’équité électorale, les juges ont rendu depuis 2010 plusieurs arrêts lourds de conséquences en invalidant des moyens de protection contre les entraves électorales. Un exemple majeur est la décision Shelby (2013), qui a supprimé des protections fondamentales contre les discriminations raciales dans l’accès au vote, établies par le Voting Rights Act de 1965. Un autre exemple est la décision Rucho (2019), dans laquelle les juges ont indiqué qu’il ne leur appartenait pas de trancher sur le charcutage partisan des circonscriptions. Les citoyens floués par de tels charcutages ne peuvent donc formuler aucun recours devant un tribunal fédéral, ouvrant la voie à de très nombreux abus. La Cour a récemment renforcé les possibilités d’abus en supprimant en 2026 une autre protection datant de 1965. C’est également elle qui a autorisé en 2010 (décision Citizens United) les entreprises à dépenser des sommes illimitées lors des campagnes électorales, suscitant l’explosion des dépenses politiques occultes.

Pourquoi les républicains ont-ils autant peur du vote populaire ?

Ils ont surtout peur du vote de leurs opposants. Ce sont eux qui sont visés par les nombreuses mesures d’exclusion électorale. Cela dit, elles touchent aussi leurs partisans et certaines pourraient avoir un effet boomerang. Les mesures exigeant une preuve de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales, par exemple, pourraient in fine toucher plus fortement l’électorat républicain (moins diplômé) que les démocrates.

Si l’on revient à la source de cette stratégie anti-vote, elle a prospéré parmi les républicains à une période (1980-2000) où ils percevaient l’évolution démographique du pays comme une fatalité électorale. Leur base blanche rurale allait nécessairement être submergée par l’électorat urbain issu de l’immigration, majoritairement démocrate. Dans ces conditions, ils imaginaient un futur dans lequel ils ne pourraient plus avoir de majorité de votes. La fatalité ne s’est pas confirmée, car le vote des Latinos – composante principale de ce nouvel électorat, est passé de 60-70 % pour les démocrates dans ces années, à 50-55 % en 2024. La crainte demeure pourtant.

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