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La primaire démocrate trébuche dès la première foulée

Dans l’Iowa, un incroyable fiasco masque la victoire probable de Bernie Sanders, l’émergence de Pete Buttigieg et l’écroulement de Joe Biden (article publié dans l’Humanité du 5 février 2020).

Bernie Sanders a remporté, en voix, le caucus de l’Iowa, Pete Buttigieg a effectué une percée au détriment de Joe Biden, quatrième ; l’aile gauche remporte la moitié des voix dans un Etat rural et conservateur et les cartes sont rebattues au sein de l’establishment démocrate : tout ce qu’il fallait retenir du premier vote du cycle des primaires démocrates a quasiment disparu derrière une purée de pois générée par une immense confusion. Cela relève d’ailleurs plus de l’accident industriel que du simple « bug »: l’un des deux grands partis du pays le plus puissant de la planète se montre incapable de gérer un vote dans un Etat à peine plus peuplé que le département du Nord… On ne connait toujours pas la nature du problème, laissant place à toutes les interprétations. L’Iowa vient sans doute de perdre son statut disproportionné de faiseur de rois tout comme la forme du « caucus » a vécu ces derniers soubresauts mais l’essentiel est ailleurs : ce désastre fait quasiment de Donald Trump, le double vainqueur de la soirée: incontesté dans son propre camp (97% des voix), il se délecte de l’amateurisme de ses adversaires démocrates.

Chat échaudé craignant l’eau froide, la campagne de Bernie Sanders n’avait pas attendu que la bureaucratie locale démocrate vienne à bout des problèmes en décidant en pleine nuit de publier ses propres relevés. En 2016, novice en la matière, il avait laissé la main au parti démocrate qui, sans publier le détail des votes, déclarait une victoire d’Hillary Clinton d’une courte tête (49,6% contre 49,2%). La thèse du « hold up » est de plus en plus communément admise.

Si les résultats diffusés par Sanders étaient officiellement confirmés, ils produiraient une confirmation et une déflagration. La bataille entre l’aile gauche et l’establishment centriste aura bien lieu, et le vent semble plutôt souffler dans les voiles de la première, puisque ses deux candidats obtiennent un score plus élevé (près de 30% pour Sanders et 20% pour Warren) que ne le disaient les derniers sondages. Mais, manifestement l’incarnation des élites centristes ne sera pas Joe Biden (autour de 15%). Une quatrième place pour un ancien vice-président, favori des élites, cela semble rédhibitoire même si sa campagne « zombie » va sans doute se poursuivre jusqu’à trouver sa tombe naturelle. Le plan B du bloc social-libéral prend les traits d’un jeune maire du Midwest, Pete Buttigieg (environ un quart des voix) mais peut-être aussi d’un milliardaire octogénaire, Michael Bloomberg, qui attend son heure en Californie et y déverse des centaines de millions de dollars.

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Bernie versus Biden : cinq clés pour comprendre les primaires démocrates

La primaire du parti démocrate qui commence aujourd’hui dans l’Iowa s’annonce comme un face à face entre les représentants de l’establishment centriste et de l’aile gauche (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2020.)

L’Iowa est un Etat rural de 3 millions d’habitants, dont les électeurs sont blancs à 91% et qui ne fait plus partie de la liste des « swing states ». Il est donc sans intérêt politique… Sauf ce lundi 3 février où le caucus qui s’y tient va donner le « la » de la primaire démocrate. Le New Hamsphire (11 février), le Nevada (22) et la Caroline du Sud (29) commenceront ensuite à composer une « petite musique », avant le grand concert du Super Tuesday du 3 mars qui met en jeu une quinzaine d’Etats dont la Californie, l’Etat le plus peuplé et le plus progressiste du pays. Voici les principaux éléments du paysage au matin de la « bataille. »

 

 

  1. La dynamique Sanders

Tout semblait réuni pour une campagne sans souffle : l’âge du capitaine (79 ans) et la faiblesse de ses artères (infarctus en octobre dernier), une « concurrence » au sein de l’aile gauche par Elizabeth Warren qui pouvait en plus présenter le double visage du renouvellement et de la féminisation, un amoindrissement de l’effet de surprise. Et pourtant, depuis le début de l’année 2020, la dynamique est clairement du côté du sénateur qui se définit comme un adepte du socialisme démocratique. Elle se mesure évidemment dans les sondages : jour après jour, il réduit, à l’échelle du pays, l’écart avec Joe Biden. La dernière enquête réalisée par NBC News et le Wall Street Journal le place même en tête d’un tout petit point. Mais cette primaire est une course d’étapes et les premières d’entre elles s’avèrent souvent déterminantes.

Dans l’Iowa, Sanders posséderait quelques points d’avance sur Joe Biden, Elizabeth Warren et Pete Buttigieg . Dans le New Hampshire où il avait enregistré en 2016 une retentissante victoire face à Hillary Clinton (60% contre 38%) l’avantage est plus net: une dizaine de points. Dans le Nevada, premier Etat à voter qui comporte une part significative de Latinos, il est placé au coude à coude avec l’ancien vice-président. Les nouvelles des sondeurs sont également bonnes concernant le gros lot californien: l’écart se creuse avec les autres candidats (+14% selon la dernière étude parue).

Toutes les enquêtes soulignent que les électeurs déclarés de Sanders se déclarent les plus certains de leur choix. Le socle est solide et… enthousiaste. Le bilan de la collecte de fonds de 2019 dévoile une base de donateurs de cinq millions de personnes. La coalition « sandernista » repose sur les jeunes électeurs (47% des moins de 35 ans votent pour lui), les Latinos (beaucoup plus qu’en 2016) et les salariés de revenus faibles ou moyens.

La « résilience » de l’homme politique Sanders a sans doute à voir avec l’enracinement du mouvement qu’il incarne : « une alternative doctrinale au social-libéralisme », selon Corentin Sellin, professeur d’Histoire en classes prépas, dont la demande a grandi à partir de « la grande récession de 2008, rupture déterminante. » Les électeurs de Sanders sont d’ailleurs les seuls à avoir une vue plus positive du socialisme que du capitalisme.

 

  1. La panique de l’establishment

« L’establishment vient juste de prendre conscience que le train Sanders a déjà quitté la gare et qu’il prend de la vitesse», constate John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson. Depuis le redressement des courbes sondagières de « Bernie », la riposte des élites centristes se déploie de manière désordonnée. Hillary Clinton a tapé à côté de la plaque en lâchant à propos de son rival de 2016: « Personne ne l’aime ». Aussitôt, sur Twitter, le hashtag ILikeHim (Je l’aime) a fait des ravages. Dans l’Iowa, un super PAC (comité d’action politique supposément indépendant des partis politiques, sans plafond de dépenses) a diffusé des sports TV négatifs contre Sanders, une première dans cette campagne. Contre-productif selon un autre stratège démocrate qui livre ses états d’âme dans un article de Politico : « Si vous attaquez Sanders et son programme de socialisme démocratique, vous ne faites pas qu’attaquer Sanders, vous attaquez le socialisme démocratique lui-même. Et dans un parti où il y a une vague de jeunes socialistes démocratiques constituant une nouvelle et imprévisible force, vous risquez le désastre. »

Le plan A de l’establishment – Joe Biden – ne s’est pas totalement écroulé : il maintient ses positions grâce à un soutien massif des électeurs de plus de 50 ans (et surtout de plus de 65 ans) et des africains-américains. Mais deux défaites voire trois dans le premier mois de campagne plomberaient son argument principal de rassembleur seul capable de battre Trump. Un plan B se profile : Michael Bloomberg, milliardaire new-yorkais, une sorte d’effet miroir de Trump, côté démocrate. Il a déjà dépensé 230 millions de dollars de sa propre fortune en spots télé et radio avec un retour sur investissement maigre jusqu’ici. Il a certes gagné en notoriété et un peu dans les sondages nationaux où il dépasse désormais Pete Buttigieg mais toujours en dessous de la barre des 10%. Ayant fait l’impasse sur février, l’ancien maire de New York a mis tous ses jetons sur le Super Tuesday et la Californie : la dernière enquête KQED/NPR le place à 4%… Pour le bloc clintono-obamesque, il existe un plan C : la Convention (lire plus bas).

 

  1. Vote utile et vote de conviction

En anglais des Etats-Unis, cela s’appelle « electability». La force de la candidature de Joe Biden repose sur un seul et unique point : sa capacité à battre Donald Trump le 4 novembre prochain. Et la seule évidence de cet argument unique est puisé… dans les sondages. Comme Hillary Clinton en 2016. Ce qui en fait un argument pour le moins fragile. D’autant que sa campagne ne dispose d’aucune roue de secours en l’absence de « marqueur » programmatique identifiable et qu’elle se trouve lestée par un « casier politique » lourd, depuis son élection au Sénat en 1972 : de la « réforme » de l’aide sociale aux lois pénales répressives, du financement de ses campagnes par les grands groupes (notamment de l’industrie bancaire) au soutien à la guerre en Irak. Dans un article récent, Joel Bleifuss, rédacteur-en-chef du magazine socialiste In These Times, démonte l’argument : « Ce thème est utilisé comme une massue contre toute politique de transformation. Tout grand changement ferait fuir les électeurs indépendants et aiderait à la réélection de Trump. Mais cela fait l’impasse sur le fait que ces idées novatrices permettent de mobiliser un électorat qui sinon resterait chez lui. »

Le « turn out » (la participation), sésame des victoires : c’est l’analyse de Bernie Sanders. Et, selon lui, celle-ci, ne peut reposer que sur un contenu transformateur. Ses propositions-phares de 2016 (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans le public, SMIC à 15 dollars) sont devenues centrales (et majoritaires) dans l’opinion. A titre d’exemple, 85% des démocrates (et même 52% des républicains) sont favorables à un système de santé public, soit 70% des Américains contre 21% en 2014.

 

  1. Warren-Sanders : un axe durable ?

Ils étaient amis et alliés. Ils sont désormais deux rivaux plutôt en froid. Redeviendront-ils alliés ? La dernière ligne droite avant le vote en Iowa a été émaillée de bousculades et tentatives de crocs-en-jambe : une note interne à l’équipe de campagne de Sanders ciblait Warren comme la candidate des jeunes blancs bien portants, la sénatrice a ensuite prêté à son collègue de la chambre haute une déclaration sur l’impossibilité pour une femme de devenir présidente. La poussière n’est pas tout à fait retombée mais l’escalade s’est arrêtée là. Si Warren ne recolle pas à Sanders dans l’Iowa, elle ne pourra plus prétendre incarner l’aile gauche. Sa campagne se poursuivra malgré tout. C’est même le souhait de l’équipe de campagne de Sanders : à deux, il est possible de « ratisser », ou disons plutôt mobiliser, plus large. L’accord programmatique est presque total, la seule différence d’importance portant sur le « New Deal vert » que propose Sanders. La complémentarité sociologique constitue un autre atout : « La base de Sanders recoupe en partie celle de Warren, qui s’appuie sur la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle, mais il a, en plus, la capacité de mobiliser la classe ouvrière et pas seulement blanche », indique John Mason. En théorie, cet axe est fait pour durer jusqu’à la convention que le parti démocrate a choisi d’organiser à Milwaukee, ville industrielle du Wisconsin, Etat remporté par Trump en 2016. En pratique ?

 

  1. La perspective d’une convention contestée ?

Sauf dynamique historique du côté de Sanders ou ralliement précoce et précipité des centristes autour de la candidature Biden, aucun des candidats ne disposera seul d’une majorité absolue en arrivant à Milwaukee. Scénario le plus probable : le nom du nominé ne sera pas connu dès le 1er tour et l’on entrera alors dans l’inconnu d’une convention contestée, faite de négociations, de reports et voix, d’entrée en piste des « super délégués » (qui ne peuvent plus voter dès le 1er tour) et des potentiels coups de Jarnac. Selon un article de Politico publié ce week-end, des membres de la direction démocrate sont en train de se concerter afin de changer certaines règles. Tom Perez, le président du DNC (democratic national committee, l’organe décisionnaire) a aussitôt démenti. Il y a quelques jours, l’ancien ministre du travail de Barack Obama avait pourtant nommé à la tête des commissions des élus notoirement opposés à Bernie Sanders. Ce dernier sait que, pour éviter tout hold up, sa « révolution politique » doit commencer dès l’Iowa par une victoire franche et massive.

Christophe Deroubaix

 

 

 

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Panique à bord de l’establishment démocrate

La montée en puissance de Bernie Sanders affole jusqu’à Hillary Clinton et Barack Obama.

« Personne ne l’aime » et il serait « inapte» à battre Trump mais, pas de bol, sa courbe décolle… Le nouvel élan que connaît la campagne de Bernie Sanders inquiète les centristes du parti démocrate. « C’est la panique générale et globale », estime John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson (New Jersey). Placée derrière Elizabeth Warren depuis plusieurs mois, la candidature du sénateur du Vermont a connu un spectaculaire rebond ces deux dernières semaines.

Plusieurs enquêtes d’opinion lui accordent la pôle-position dans l’Iowa et le New Hamsphire, les deux premiers Etats à voter. Dans les sondages nationaux, il se rapproche de Joe Biden et se montre « compétitif » dans les projections de duels avec Donald Trump. On vous parlera souvent de sondages dans le cadre de cette chronique, non par tropisme particulier pour eux mais car ils font partie intégrante du débat. Lorsqu’un sondage Emerson place Bernie Sanders (51-49) que Joe Biden (50-50) face au président sortant, cela sape l’un des arguments principaux de l’ancien vice-président – si ce n’est le principal – est qu’il est le seul à pouvoir défaire Donald Trump lors de l’élection générale du 3 novembre prochain.

« L’establishment vient juste de prendre conscience que le train a déjà quitté la gare et qu’il prend de la vitesse», reprend John Mason. Les réactions se sont avérées plutôt désordonnées et contre-productives. Ainsi Hillary Clinton a-t-elle ouvert le feu la semaine dernière en confirmant au Hollywood reporter, magazine spécialisé dans l’industrie du cinéma, ce qu’elle déclare dans un documentaire qui lui est consacrée (« Hillary »), diffusé à partir de mars sur Hulu : « Il a été au Congrès pendant des années, il n’avait qu’un seul sénateur pour le soutenir. Personne ne l’aime, personne ne veut travailler avec lui, il n’a rien fait », déclare-t-elle. Coincé au Sénat par la procédure d’impeachment, Sanders a sobrement commenté : « La secrétaire (d’Etat) Clinton a le droit d’avoir son opinion. Mon travail aujourd’hui est de me concentrer sur le procès.»

Le problème s’est réglé sur Twitter. Le hashtag ILikeHim (« Je l’aime ») est devenu en quelques heures la tendance mondiale. Puis une indiscrétion de Fox News prête à Barack Obama une saillie sur le fait que Sanders serait « inapte » politiquement et psychologiquement à battre Trump. L’ancien président pourrait, dans les jours qui viennent, faire une déclaration officielle L’ancien président pourrait, dans les prochains jours, faire une déclaration officielle qui mettrait fin à la neutralité qu’il observe depuis le début de la campagne.

Jusqu’où ira ce naissant « Tout sauf Sanders » ? « Il est très intéressant de constater qu’Elizabeth Warren est devenue une sorte d’alternative raisonnable à Sanders (le New York Times et le Des Moines Register lui ont apporté leur soutien, NDLR), pointe John Mason. C’est un nouvel indice de l’effondrement du néo-libéralisme au sein du parti démocrate. »

 

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Cristallisation et « momentum »: Biden et Sanders

A deux semaines du premier vote dans l’Iowa, les deux candidats se détachent ; reflétant la division du parti démocrate entre son establishment centriste et son aile gauche (article publié sur le site humanite.fr le 20 janvier).

Ca y est, on peut commencer à lire, non dans le marc de café, mais dans la cristallisation des chiffres, statistiques et ventilations. Cristallisation : le mot-fétiche des sondeurs français pour décrire un moment politique où les tendances, après avoir varié, se stabilisent : des courbes nettes et claires en remplacement de zigs et de zags. D’une sorte d’état gazeux, les chiffres prennent une forme solide. A deux semaines du premier vote dans l’Iowa (3 février), c’est manifestement cette phase qui s’est ouverte si l’on s’en tient aux enquêtes et sondages parus depuis le début de l’année.

A quoi ressemble ce paysage cristallisé ? Pour faire court, un duel Biden-Sanders s’annonce. Les sondages nationaux donnent une moyenne de huit points d’avance à l’ancien vice-président de Barack Obama (28%) sur le sénateur du Vermont (20%). Elizabeth Warren (15%) et Pete Buttigieg 8%) suivent. Le dernier sondage paru, Survey USA, lui accorde même une avance de onze points (32 contre 21). Mais, ils sont en partie trompeurs car cette course d’escalade vers le sommet de l’investiture démocrate qui se conclura en juillet à Milwaukee se joue, étape par étape. Un piton mal planté pour l’un des candidats peut s’avérer dommageable voire fatal. Avant le Super Tuesday du 3 mars, au cours duquel quinze Etats (dont la Californie) vont se prononcer, les quatre premiers votes sont cruciaux, d’autant qu’ils se déroulent dans des parties différentes du pays avec des enjeux différenciés de mobilisation des électorats : en Iowa (Midwest) et dans le New Hamsphire (Nord-est), les électeurs sont ultra-majoritairement blancs, dans le Nevada (Ouest) entre en piste la composante latino puis en Caroline du Sud (Sud), c’est le vote africain-américain, si précieux pour chaque candidat démocrate à la présidence, qui fera la différence.

Comme dans une course de sprint, prendre la corde est souvent essentiel. Et cela se joue entre Iowa et New Hampshire, au cours du premier caucus et de première primaire (1). La « photographie » du moment : Biden et Sanders au coude à coude dans le premier juste devant Buttigieg et Warren, Sanders légèrement devant dans le second. Si l’on s’en tient aux « projections » du site 538, grand spécialiste des données statistiques (pour ce que cela peut valoir en politique…), Biden et Sanders sortiraient du premier round avec chacun deux victoires : Iowa et Caroline du Sud pour le premier, New Hamsphire et Nevada pour le second. Si Buttigieg et, surtout, Warren n’affichent aucune victoire au sortir du 1er round, le chemin vers la nomination s’annonce quasiment impossible. Et puisque l’on est en au « turfisme » politique, voici les calculs finaux de ce même site : 1552 délégués pour Biden, 1073 pour Sanders, 676 pour Warren et 499 pour Buttigieg avec une majorité à 1990. Tout cela sera forcément bousculé par le Saint-Graal des campagnes électorales américaines : le « momentum », cette dynamique qui souffle dans les voiles d’un candidat jusqu’à la victoire (Obama 2008) ou commence à rebattre sur le long terme les cartes (Sanders 2016). Et ça, aucun « pollster » ou « singe savant » de la statistique politique ne peut le prédire. D’autant que le procès de destitution de Trump qui s’ouvre cette semaine au Sénat va empêcher les sénateurs Sanders et Warren de faire campagne et mettre en lumière, indirectement, Joe Biden.

 

  • (1) Un caucus est un processus extrêmement complexe, où, au cours de milliers de réunions dans l’Etat, les participants disent leur soutien à tel candidat puis se rallient à d’autres, tour après tour. Dans une élection primaire, il y a un vote secret. La primaire peut être ouverte (tous les électeurs peuvent y participer), semi-fermée (seuls les démocrates et indépendants enregistrés en tant que tels auprès des bureaux électoraux des Etats sont acceptés pour la primaire démocrate, s’entend. C’est le cas du New Hampshire) ou fermées (les démocrates enregistrés sont les seuls habilités à voter)

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Axe Warren-Sanders : le début de la fin?

Le débat qui s’est déroulé mardi soir à Des Moines (Iowa) a marqué les premières escarmouches entre les deux figures de la gauche américaine (Article publié sur le site web de l’Humanité le 15 janvier 2015).

Il y a deux semaines, Alexandria Ocasio-Cortez avait, une nouvelle fois, provoqué la colère du microcosme démocrate par une de ses formules dont elle a le sens. Face à un journaliste du New York Magazine qui l’interrogeait sur sa façon d’envisager une présidence Biden, la plus jeune élue de l’Histoire du Congrès a lâché : « Oh, mon dieu. Dans n’importe quel pays, Joe Biden et moi ne serions pas dans le même parti, mais en Amérique, nous le sommes. » Sa sortie, manifestement pas calculée, a évidemment déclenché les foudres de l’establishment démocrate, au nom de la nécessaire unité pour battre Donald Trump. De manière théorique, la députée qui se revendique du socialisme démocratique n’a pas tout à fait tort et, en France, il est évident que l’ancien vice-président de Barack Obama et elle ne paieraient pas leur cotisation à la même organisation. En Grande-Bretagne, cependant, ils pourraient tous deux être membres du Labour. Mais, au-delà de ce débat de science-politique, « AOC » a pointé un élément politique central : les divisions idéologiques – « irréconciliables » ou pas, c’est un autre débat – entre la frange centriste du parti démocrate et l’aile gauche, qui sont apparues nettement lors de chacun des six débats organisés depuis juin dernier. Même si le curseur global a évolué vers la gauche ces dix dernières années, la ligne de fracture était évidente entre le centrisme (en France, on dirait « social libéralisme »), version Biden, et l’aile gauche incarnée par Elizabeth Warren et Bernie Sanders sur tous les grands sujets.

Le septième débat, qui s’est tenu mardi soir, n’a pas infirmé ces divergences mais il a apporté un élément nouveau : les premières dissensions dans l’axe progressiste. Le pacte de non-agression tacitement passé entre les deux sénateurs n’a pas vraiment volé en éclats mais une première et très visible fissure est apparue. A trois semaines du premier vote dans l’Iowa (le débat se déroulait d’ailleurs à Des Moines, la capitale de l’Etat), Elizabeth Warren a visé assez directement Bernie Sanders. La tension était montée ces derniers jours suite à la révélation d’un « mémo » interne à la campagne de Sanders détaillant les arguments à développer auprès des électeurs tentés par Elizabeth Warren. Bernie n’a pas contesté l’existence de ce texte mais en a imputé la responsabilité à une initiative personnelle d’un « staffer ».

Sur la scène de la Drake University, Warren a insisté, suspectant Sanders d’avoir déclaré en privé qu’une femme ne pouvait pas battre Donald Trump. Peu porté sur confrontation personnelle (c’est un euphémisme), le challenger d’Hillary Clinton en 2016 a nié et argumenté de façon assez convaincante sur le fond mais a semblé mal à l’aise sur la forme. L’offensive de la sénatrice du Massachussetts doit évidemment beaucoup à la tactique : sa percée de la fin de l’été qui la plaçait en tête des sondages n’a finalement été qu’éphémère. Les « pollsters » (spécialistes des sondages) et observateurs évoquent plutôt désormais un duel final Biden-Sanders. On sait que les deux premiers votes (Iowa, donc, le 3 février puis New Hamsphire, le 11) donnent le « la » et créent ou brisent des dynamiques. Pour l’instant, la sénatrice n’est jamais donnée dans le duo de tête. Son nouvel argument tient en sa capacité à faire l’unité du parti, à être le lien entre ces deux pôles. Sous-texte : Bernie est trop diviseur. Cette nouvelle approche s’est matérialisée lors du débat de mardi sur la question du nouvel accord d’ALENA proposé par Trump. Sanders estime que la Chambre des représentants ne devrait pas le voter car il ne comporte que de « modestes » améliorations. Warren a, au contraire, défendu l’idée de le soutenir car justement il comporte des améliorations même modestes.

Le « plan » des stratèges de Sanders – deux campagnes parallèles qui se rejoignent lors de la convention de Milwaukee en juillet – qui semblait si séduisant sur le papier est écorné. Pas encore déchiré, pour autant.

 

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Bernie Sanders, leader de la collecte de fonds: en quoi cela importe

A moins d’un mois du premier vote, la campagne du sénateur socialiste ne manque pas de carburant financier, ce qui lui permet de se déployer dans les deux premiers Etats qui voteront dans un mois : l’Iowa et le New Hampshire. (Article publié sur humanite.fr le 06 janvier 2019 dans le cadre de ma chronique sur l’élection présidentielle).

A un mois du premier vote dans le cadre de la primaire du parti démocrate (dans l’Iowa le 3 février), équipes de campagne et observateurs attendaient les premiers sondages de la rentrée. Mais d’autres chiffres publiés durant le week-end ont clairement dessiné les tendances et dynamiques : elles portent sur l’argent collecté par les candidats durant le quatrième trimestre de l’année. C’est Bernie Sanders qui arrive en tête avec 34,5 millions de dollars devant Pete Buttigieg (24,3 millions), Joe Biden (22,7 millions) et Elizabeth Warren (21,2). Jamais, depuis le début de la campagne il y a un an, un prétendant à l’investiture démocrate n’avait levé une telle somme en un trimestre. Cela porte le montant total du pactole du sénateur du Vermont à près de 100 millions de dollars.

Mais, en quoi finalement, ces chiffres sont-ils importants ?

Ils illustrent d’abord un enthousiasme constant si ce n’est ascendant pour la candidature de Sanders, que l’on avait pu penser grippée par son infarctus début octobre. Plus que la somme collectée, c’est le nombre de donateurs qui importe : 900.000 pour le mois de décembre. Soit une base de « donateurs » infiniment plus large que les autres candidats. Partant du principe que les électeurs qui versent à la campagne sont extrêmement motivés, on peut estimer, sans grand risque de se méprendre, qu’ils constitueront aussi des relais auprès de leurs amis, collègues ou membres de la famille. Ces chiffres montrent également que les donateurs centristes ont un penchant de plus en plus avéré pour Pete Buttigieg, 37 ans, maire de South Bend, une ville moyenne du Midwest, que pour le favori de l’establishment, Joe Biden.

Ces données sonnantes et trébuchantes sont cohérentes avec les éléments du dernier sondage publié par la chaîne CBS News : Bernier Sanders est donné 1er ex-aequo (avec Joe Biden et Pete Buttigieg) dans l’Iowa  et en tête dans le New Hampshire devant l’ancien vice-président. L’étoile d’Elizabeth Warren – au firmament des enquêtes d’opinion vers la fin de l’été – semble de plus en plus pâlir. Le vote dans les deux premiers Etats est crucial car il donne le « tempo ». Un candidat qui remporterait les deux premières manches serait incontestablement renforcé dans la perspective du Super Tuesday (une quinzaine d’Etats, dont la Californie, votent le 3 mars.)

Et c’est ici que l’on retrouve l’importance de l’argent collecté et… dépensé. Plus que ses concurrents, Bernie Sanders est en capacité de déployer une organisation dans chacun de ses Etats avec l’ouverture de bureaux dans les moindres recoins et l’embauche d’ « organizers » encadrant efficacement les militants et bénévoles, garantie de pouvoir entrer en contact direct avec un maximum d’électeurs.

 

 

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Pourquoi la jeunesse américaine préfère le socialisme

(Article publié dans l’Humanité Dimanche daté du 18 au 24 janvier. Il est accompagné, dans le magazine, par quatre portraits de jeunes socialistes, intellectuels ou élus)

Le socialisme dispose-t-il d’un avenir radieux… aux Etats-Unis ? La question est provocante mais pas inepte. En tout cas, ce système est plus populaire que le capitalisme dans un pays qui s’appelle l’Amérique des millennials. Un pays de 80 millions d’habitants. Un pays partiel mais réel. Les « Millennials », c’est le nom de baptême donné à la génération qui est née à partir de 1982 et qui a donc commencé à atteindre l’âge de la majorité au début du nouveau millénaire. « Chaque génération est un nouveau pays », constatait Tocqueville. Et que veut ce « nouveau pays » des Millennials ? Une étude rendue publique en novembre dernier par la société YouGov nous éclaire : 44% des moins de 35 ans préféreraient vivre dans une société socialiste contre 42% dans une société capitaliste et 7% dans une société communiste. Ironie : cette enquête a été commandée par l’association anti-communiste « Victims of Communism Memorial Foundation » Celle-ci trouve les résultats « profondément inquiétants ».

Comment, en une génération, le pays est-il passé du « mot en S » (le « S-word »), ce socialisme que l’on ne pouvait nommer car infamant, à popularité croissante parmi la jeunesse? La réponse se trouve en partie dans la réponse : « en une génération »… Les jeunes gens interviewés jouaient encore aux billes ou n’étaient même pas nés au moment de la chute du mur de Berlin. « Les gens n’associent plus le socialisme aux dictatures en URSS et en Chine », pointe dans un entretien à l’AFP Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington.

Les « Millennials » ont grandi dans un contexte politique de capitalisme triomphant et…défaillant. Car la crise de 2008 constitue l’autre élément structurant du « basculement ». Ils sont les premiers enfants du krach. Nombre d’entre eux, parmi les plus âgés et donc en situation professionnelle active, ont dû retourner vivre chez leurs parents, ce qui leur a valu le surnom passager de « génération boomerang ». Pour les plus jeunes de la génération, la plus diplômée de l’histoire du pays, le « krach » et la « reprise » ont en partie démonétisé la valeur de leur diplôme souvent obtenu au prix d’un endettement colossal (plusieurs dizaines de milliers de dollars par étudiant en moyenne). A qualification égale, les emplois créés sont largement moins rémunérateurs que ceux détruits.

 

Délesté de l’expérience soviétique, le socialisme apparaît donc comme « une alternative au capitalisme sauvage à l’américaine qui, pour les jeunes, vaut le coup d’être exploré», selon John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson. Mais qu’entendent-ils par socialisme ? Le sondage YouGov cité a donné aux personnes interrogées des définitions de chacun des mots soumis à leur approbation et réprobation. Il en ressort « une grande confusion » entre les définitions de socialisme et de communisme, selon l’organisation anticommuniste à la manœuvre qui veut y voir la preuve que les jeunes ne savent pas de quoi il relève. Pour 31% des Millennials, la « propriété collective des moyens de production » relève du communisme, mais pour 32% il s’agit de socialisme. Tandis que la « propriété sociale et d’Etat » est assimilée au socialisme pour 34% et au communisme pour 29%. Au final, quand les jeunes Américains disent privilégier la vie dans une société socialiste, ils entendent aussi bien l’Etat-Providence qu’une forme de collectivisation. La « confusion » se solde par un rapport encore plus « radical » à la nécessité de changement.

« Bernie Sanders n’a pas poussé la jeunesse vers le socialisme. Ils y étaient déjà », analyse Harold Meyerson, éditorialiste au magazine « The American Prospect ». En d’autres termes, le renouvellement générationnel a été le combustible de la dynamique Sanders. Celle-ci avait d’abord été promise, par nombre de commentateurs, à une extinction rapide avant d’être ramenée à une « simple » tentative de mettre en œuvre une forme d’Etat social-démocrate à la scandinave. Comme si promouvoir une sécurité sociale universelle, rendre gratuite l’accès aux universités publiques, doubler le SMIC fédéral pour le porter à 15 dollars, réglementer un Wall Street insolent, pouvait être de même nature, en termes de projet politique, dans l’Amérique super-inégalitaire du turbo-capitalisme que dans la Suède post-seconde guerre mondiale. A se tromper d’époque et de contexte…

Le plus radical dans le projet de Sanders dépasse pourtant ces seuls points programmatiques. Il tient en la « révolution politique » qu’il propose : nous ne changerons la société, dit-il en substance, que si nous créons un mouvement qui implique des millions de personnes. La clé du changement a été décliné en un mot d’ordre : « UsNotMe » (Nous pas Moi).

C’est ce sens de l’action politique collective qui se décline un peu partout dans le pays. Au-delà des enquêtes d’opinion, la réalité de la société est modifiée par des militants et élus dont la conception du socialisme peut en effet varier du communisme originel à une social-démocratie ancestrale.

Pour la première fois depuis les années 20, des socialistes proclamés sont élus au suffrage universel , du conseil municipal au conseil d’école, du Minnesota au Maine. Ils s’appuient tous sur des mouvements organisés à la base plutôt que sur des appareils constitués. Un peu à la façon de Sanders lui-même prenant, en 1981, la mairie de Burlington (Vermont) aux démocrates hégémoniques.

Une organisation cristallise ce regain des idées socialistes : DSA (democratic socialists of America). Son emblème : deux mains (une blanche et une noire) solidaires surmontées d’une rose. Depuis l’élection de Donald Trump, son nombre d’adhérents est passé de 6500 à 30000 tandis que l’âge moyen a baissé de 60 à 35 ans. La direction de DSA évoque même un « baby boom socialiste ». «Les Etats-Unis peuvent être tout à coup devenu le foyer de millions de socialistes, mais il manque encore un mouvement socialiste », tempère Harold Meyerson. Il y a des socialistes mais pas encore de socialisme. Et 110 ans après, l’œuvre du sociologue allemand, Werner Sombart, « Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme aux Etats-Unis ?», pas encore tout à fait démenti.

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La « génération Sanders » à l’assaut du parti démocrate

(Article publié dans l’Humanité du 10 avril 2017)

Emily, Joe, Amanda et Abdul : témoignages de quatre « Millennials » progressistes qui soutiennent le sénateur du Vermont et s’engagent dans la bataille pour l’orientation de l’organisation politique déroutée par la défaite d’Hillary Clinton. 

Elle ne peut pas encore voter mais elle exerce déjà ses droits de citoyenne. A 17 ans et demi, elle est même l’une des plus jeunes responsables politiques du pays. Il y a quelques semaines, Emily Provencio a été élue vice-présidente adjointe du parti démocrate pour le 4e district législatif (l’équivalent d’un canton) de l’Etat de Washington, autour de Spokane, à l’extrémité nord-ouest du pays. Comme de nombreux « millennials » (ces jeunes nés entre 1982 et 2000), à travers le pays, elle se veut plus progressiste et plus radicale que la génération de ses parents et elle s’engage dans la bataille pour l’âme du parti démocrate. Et comme une immense majorité de ces jeunes nés entre 1982 et 2000, elle a soutenu Bernie Sanders pendant le processus des primaires. Il y a un an, la chose publique l’intéressait déjà : son bac en poche, elle s’apprêtait alors à rentrer à l’Eastern Washington University pour un cursus de sciences politiques, option communication. Mais de l’étude à l’engagement, il y avait encore un gouffre dans son esprit. « A ce moment-là, j’étais l’une des personnes les plus introverties que vous puissiez rencontrer », se remémore la jeune femme. Mais ça, c’était avant… Avant d’entendre, en août 2016, un discours du sénateur du Vermont. Puis, Emily s’est lancée dans la campagne, a appris à prendre la parole en public, participé au caucus de l’Etat de Washington gagné haut la main par l’outsider socialiste. Après la défaite de « Bernie » lors des primaires puis d’Hillary Clinton lors de l’élection générale, certains militants radicaux ont invité les « Berniecrats » à un « DemExit », une sortie du parti démocrate. Emily et des milliers d’autres ont répondu par un « DemEnter ».

Joe Barkovich fait également partie de la troupe. Nous l’avions rencontré, lycéen, dans le New Hampshire lors de la primaire remportée par Bernie Sanders. Il est désormais en première année de fac au Carleton College de Northfield, dans le Minnesota où il suit un double cursus : maths et théâtre. Un troisième aussi, de fait : politique… Après un moment de stupeur, Joe et son physique de poupin mal coiffé a repris les rênes de l’activisme. Cela a commencé par un trajet en bus de 24 heures pour rejoindre Washington lors de la marche des femmes, organisée la veille de l’investiture de Donald Trump.  Sur le campus, il est l’un des chevilles ouvrières du club « Carls for democratic society », affilié au parti démocrate. « On fait du démarchage téléphonique, des porte à porte. On organise des débats. » Son ambition : « Construire une gauche progressiste, en s’appuyant sur le message de Sanders, une réforme du système de primaire puis une stratégie politique à l’ensemble du pays. »

1500 kilomètres plus au sud, Amanda Vollner, née en 1983, l’une des premières millennials du pays, veut participer du même mouvement. Elle a pourtant la dent très dure contre l’appareil démocrate et la candidate qu’il a favorisée. « Je ne voterai jamais pour cette vendue au capital, cette corrompue, cette fauteuse de guerre, cette menteuse invétérée. Jamais», nous déclarait-elle en septembre 2016. Le 22 mars derniers, Amanda a été élue présidente du parti démocrate dans le comté de Beckham. Le bureau est complété par quatre autres « pro-Bernie ». Le 22 avril, elle se présente aux suffrages des démocrates de la circonscription – une autre fonction élective de poids qui lui permettrait d’appartenir au comité central du parti démocrate de l’Etat. Objectif : faire basculer l’Oklahoma, dans le camp pro-Sanders, lors de la convention du 20 mai.

Le même jour, se tiendra une convention du même type dans un Etat d’un tout autre poids : la Californie, l’Etat le plus peuplé et le plus progressiste (par ses législations et son rapport de forces électoral) du pays. Le mouvement pro-Sanders revendique une majorité des délégués élus, en mars dernier, comté par comté. Sa candidate au poste de « chairman » (président) se nomme Kimberly Ellis. Cette militante de la parité en politique serait la première africaine-américaine élue à ce poste.

Tout comme Abdul El-Sayed serait le premier gouverneur du Michigan dont la famille est originaire du Proche-Orient, d’Egypte plus précisément. Certes, il n’en est pas tout à fait là, ce jeune homme de 32 ans (encore un « millennial ») mais il a déjà lancé sa campagne. En 2018, le poste de gouverneur, détenu par les Républicains depuis 2010, sera soumis aux suffrages des électeurs dans cet Etat industriel qui a échappé à Hillary Clinton pour 10.000 voix. Lors des primaires démocrates, c’est Bernie Sanders qui l’avait emporté, à la surprise générale des experts et sondeurs. Le « docteur » El-Sayed compte bien déclencher la même vague d’enthousiasme. Etudiant brillant, professeur de santé publique (spécialité : inégalités face à la santé), il a redressé, à 30 ans, le département de santé de la ville de Detroit après la fin de sa mise sous tutelle pour banqueroute. De cette ville sinistrée après avoir été la capitale économique du pays, il veut faire l’épicentre de la reconquête progressiste. Pour ce renouveau, il affirme vouloir s’appuyer sur la nouvelle génération. Les millennials, of course…

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La bataille pour le SMIC à 15 dollars hisse les salaires vers le haut

 

(Article publié dans l’Humanité du 5 avril 2017)

Les rémunérations des salariés les moins bien payés ont enregistré une progression inédite de plus de 5% en 2016 dans les Etats où les mobilisations sociales et politiques ont conduit à l’augmentation substantielle du salaire minimum.

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Après des décennies de creusement des inégalités aux Etats-Unis, un coup d’arrêt a-t-il été porté à la grande sécession sociale? Et l’une des raisons de ce changement tiendrait-il dans les luttes victorieuses des salariés, des syndicats et de certains élus pour l‘augmentation du SMIC ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce sont les deux questions que pose un rapport récent de l’Economic Policy Institute, un think tank classé à gauche. Titré « L’état des salaires américains 2016 », cette étude met en lumière un fait inédit : « la croissance salariale en 2016 a été plus rapide pour les bas et moyens salaires que pour les plus hauts salaires. » Le « quintile » (cinquième) situé en bas de la pyramide salariale a enregistré entre 2015 et 2016 une augmentation nette de salaires de 6,4% contre moins de 2% pour le « quintile » supérieur. Depuis 2000, les salaires les plus élevés augmentaient toujours plus rapidement que ceux du bas de l’échelle, rappelle l’institut. Le changement n’a été constaté que sur une seule année. Il est donc bien trop récent pour annoncer une nouvelle tendance. L’étude  parle de « pause bienvenue ». Parmi les éléments explicatifs, elle avance « la reprise » qui « semble avoir touché une portion plus large des travailleurs américains. » Mais pas seulement…

Si l’on considère le dernier décile, soit les 10% des salaires les plus bas, l’augmentation des rémunérations a été de 2,9% dans l’ensemble du pays. Mais dans les Etats où des mesures ont été prises en faveur du salaire minimum, le « coup de pouce » est encore plus substantiel : 5,2%. Il bénéficie principalement aux femmes salariées, surreprésentées dans les emplois mal payés : leur paie a augmenté de 6,3% dans ces Etats contre 2,5% nationalement, contre respectivement 4,6% et 2,6% pour les hommes.

Fragiles, encore limités, et nettement insuffisants au regard de l’explosion des inégalités salariales, et encore plus de patrimoine (1% du pays détient 42% de la richesse nationale tandis que la moitié des ménages n’en possèdent que 2%), ces progrès n’en sont pas moins, selon David Rolf du syndicat SEIU 775 de Seattle,  « le résultat, d’années de mobilisation volontaire et déterminée de milliers de travailleurs courageux. Quand les salariés de fast food de Brooklyn à Seattle se mirent en grève (en 2012, NDLR) et les travailleurs de SeaTac (aéroport de Seattle, NDLR) imposèrent le premier référendum sur le salaire minimum à 15 dollars (en 2013), c’est exactement le genre de retournement économique qu’ils exigeaient. » Revendication syndicale, lancée en 2012, le salaire minimum à 15 dollars est devenu une réalité politique dans un « pays » de 60 millions d’habitants. La ville de Seattle a fait figure de pionnière, adoptant dès 2014 cette mesure portée par la conseillère municipale socialiste Kshama Sawant lors de sa campagne victorieuse en novembre 2013. David Rolf fut son alter égo syndical dans cette conquête. En 2016, ce sont les Etats de Californie et New York qui ont également mis le cap sur les « 15 dollars ». La montée vers ce nouveau standard est progressive, c’est dire si la moisson n’est pas encore arrivée à maturité.

A Seattle, par exemple, il se situe entre 11 (pour les PME qui fournissent une assurance-santé aux salariés) et 15 dollars (pour les gros employeurs sans couverture sociale). Une étude de l’Université de Washington, rendue public en juillet 2016, montrait que ces hausses du salaire minimum comptaient pour un tiers de l’augmentation des richesses dans la ville tout en permettant de réduire le chômage des moins qualifiés, contrairement à l’argumentation du patronat local qui prédisait un impact négatif sur l’emploi.

En novembre dernier, le même jour que le scrutin présidentiel, des augmentations substantielles du salaire minimum (entre +50% et +70% par rapport au minimum fédéral qui s’établit à 7,25 dollars) ont été adoptées par référendum, dans quatre Etats (Etat de Washington, Colorado, Arizona et Maine) comptant 20 millions d’habitants. D’autres statistiques indiquent que ces hausses salariales ont permis de faire reculer le taux de pauvreté. Mais, là encore, leurs effets pleins et entiers ne se feront pas sentir avant 2020.

 

 

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Les raisons de l’élection de Donald Trump

(Note pour la fondation Gabriel-Péri et diffusée sur le site gabrielperi.fr)

L’Amérique s’est réveillée au petit matin du 9 novembre dans le même état de conscience politique que la veille. Une Amérique ainsi décrite par le réalisateur Michael Moore : « Un pays où la majorité des électeurs pensent que nous commençons à subir les effets du changement climatique, qu’à travail égal les femmes doivent être payées autant que les hommes, que les études universitaires ne devraient plus être synonyme d’endettement, qu’ils ne veulent plus que nous envahissions d’autres pays, qu’il faut augmenter le salaire minimum et que chacun devrait pouvoir bénéficier d’une couverture sociale digne de ce nom. Nous vivons dans un pays où la majorité des gens partagent une vision “progressiste” de la société. » Grâce à des référendums locaux, quelques-unes de ses idées (augmentation substantielle du SMIC, légalisation de la marijuana, contrôle des armes à feu) étaient même devenues, au cours de la nuit, des réalités dans des bouts plus ou moins importants d’Amérique. « Tout cela n’a pas changé », insistait-il.

Deux Amériques face à face

Non, mais quelque chose avait changé : dans l’un des paradoxes les plus saisissants de l’époque, cette Amérique-là avait désormais à sa tête le président le plus à droite depuis le début du New Deal (les réformes de Roosevelt changent les paradigmes politiques et ouvrent un nouveau cycle long dans lequel nous nous trouvons toujours). L’incarnation presque parfaite de ces « deux Amériques » aux trajectoires divergentes.

Trump président… Et comme si cela ne suffisait pas à la peine de cette Amérique progressiste: un président minoritaire, très mal élu mais élu tout de même.

Il faut commencer toutes les analyses par leur commencement. Donc, dans ce cas, par la réalité concrète des résultats.

Le décompte des voix n’est pas encore tout à fait terminé mais le reste des bulletins à comptabiliser ne viendra pas infirmer les grandes tendances suivantes.

Hillary Clinton est majoritaire en voix : 61,9 millions de voix contre 60,9 pour Donald Trump. Lors du précédent cas d’un candidat majoritaire en voix mais minoritaire en nombre de grands électeurs, soit en 2000, Al Gore disposait de 600.000 voix de plus que Georges W. Bush. Le hiatus en 2016 est encore plus prononcé qu’en 2000 puisque Trump distance largement sa concurrente en nombre de grands électeurs (306-232) que Bush (271-266).

Il faut s’arrêter sur ce système du « collège électoral » institué afin de pondérer (censurer ?) le suffrage universel. Il est coutumier de souligner que les « Etats-Unis sont une république pas une démocratie. » C’est exact dans un sens : aux Etats-Unis, le principe « Un homme=une voix » n’est pas respecté. Chaque Etat dispose d’un certain nombre de grands électeurs égal au total des représentants et des sénateurs. Or, le nombre des premiers est déterminé au regard du poids démographique de l’Etat mais le nombre des seconds est identique pour tous les Etats, soit deux. Le poids des petits Etats est donc surdimensionné.

Revenons au « vote populaire ». Avec 47,2% des suffrages exprimés, Donald Trump est le président le plus mal élu depuis Bill Clinton en 1992. Cette élection était atypique puisqu’il s’agissait d’une véritable triangulaire au cours de laquelle le gouverneur de l’Arkansas devançait le président sortant Georges Bush (43% contre 37,45%) et le milliardaire texan Ross Perot (19%).

Une victoire par défaut de Trump

Avec un peu moins de 61 millions de voix, Trump s’inscrit dans l’étiage des candidats républicains depuis 2004 : 62 millions pour Bush cette année-là, 60 pour McCain en 2008 et 61 pour Romney en 2012. Cette remarquable constance numérique ne doit pas masquer une érosion relative de ce « bloc » républicain : 30,4% des électeurs « éligibles » (tous ceux qui peuvent voter, qu’ils soient inscrits sur les listes électorales ou non) en 2004, 26,7% en 2008, 27,5% en 2012 et 26,4% cette année.

Si l’on poursuit la réflexion en termes de sociologie électorale, Donald Trump était bel et bien un candidat républicain. Le socle sur lequel il s’est appuyé demeure celui des conservateurs blancs de plus de 50 ans, établis socialement, pas touchés par la crise de 2008, généralement propriétaires. Le revenu moyen d’un électeur de Trump s’établit à 72000 dollars par an contre 50000 pour un Américain moyen. C’est l’électorat qui est le plus opposé à l’intervention de l’Etat dans l’économie, aux aides sociales, aux impôts. Il se trouve que depuis dix à quinze ans (le mouvement a commencé en fait dans les années 70 et s’est accéléré avec l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche), cette base, sans se modifier sociologiquement, se radicalise politiquement et se droitise. D’où l’impression qu’elle a évolué dans sa composition sociale. Pour rester dans l’archétype, un conservateur « compassionnel » de Bush est devenu un conservateur « tea party » sous Trump.

Le coup de maître de Trump dans le Midwest

Trump porte-voix des « petites gens », des petits blancs » et des ouvriers frappés par la peur du déclassement : serait-ce une fable ? Encore faut-il faire le tri dans ce fourre-tout que l’on nous propose trop souvent. Le vote Trump est ultra-majoritaire chez les non-diplômés blancs, c’est une réalité. Mais non-diplômé ne signifie pas forcément pauvre. C’est d’ailleurs la nostalgie de l’Amérique d’avant qu’agite avec succès le milliardaire. Un temps, connu en France comme la « période des trente glorieuses », où un élève blanc sorti du lycée pouvait trouver un emploi dans une industrie, bien payé, bien encadré par des syndicats et de bonnes conventions collectives (avec assurance-maladie et plan-retraite de l’entreprise). Cet ouvrier devenait, dans la plupart des cas, propriétaire de son pavillon de banlieue, pardon, de « surburb ». Et il pouvait envoyer ses enfants  l’Université (les frais de scolarité n’avaient pas encore explosé) afin qu’ils deviennent professeurs, agents immobiliers, ingénieurs, voire avocats, médecins ou juges. C’est ce modèle d’ascension sociale qui a explosé depuis quarante ans. Pour l’anecdote, il est assez ironique de voir un candidat du parti républicain, milliardaire qui n’a pas payé d’impôts depuis 20 ans, vouloir rétablir une « grandeur » attachée à l’époque où le taux de syndicalisation était le plus fort, les salaires les plus élevés et le taux marginal d’imposition sur les revenus le plus lourd (dans les années 50, le PDG de General Motors, fort prospère entreprise, laissait 93% de son salaire à l’Etat). Il est vrai que c’était également le temps de la « ségrégation ». Peut-être, dans le langage codé trumpien, est-ce en cela que l’époque avait sa « grandeur », quand « chacun était à sa place… »

Revenons à la question de la « fable ». Nationalement et globalement, oui, c’est une « fable ». Localement, non. Et c’est ce « localement »-là qui a fait toute la différence. Il faut en dessiner le contour géographique: la « rust belt », cette « ceinture rouillée », ancienne terre industrielles soumise aux fermetures d’usines, aux délocalisations, à l’appauvrissement, au déclassement, à l’agonie du rêve d’ascenseur social. Pour trois d’entre eux (Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie), ces Etats faisaient partie du « mur bleu », cette forteresse d’Etats qui avaient voté démocrate sans discontinuer depuis 1992. L’Ohio, quant à lui, fait office de « swing state » depuis des décennies. C’est dans cette « rust belt » que le nominé républicain n’a pas agi comme un républicain « standard ». Au plan de la stratégie politique, il s’avère qu’il s’agit là d’un coup de maître. Son discours sur la nocivité des traités de libre-échange a porté.

Interviewé quelques jours avant le scrutin, au siège l’AFL-CIO à Washington, le numéro 2 de la grande centrale syndicale, Tefere Gebre lançait un appel (l’Humanité du 8 novembre 2016): « Je dis aux travailleurs : « ne vous laissez pas duper. » Nous combattons le TPP depuis deux ans. 100% de nos syndicats sont dans la bataille. Nous avons manifesté dans les rues, devant les bureaux des députés. Nous avons fait diffuser sur les chaînes de télé des clips alertant sur les dangers. Nous l’avons dénoncé comme un accord spécialement taillé pour les multinationales. Bernie Sanders y a été opposé dès le départ. Il était des premières manifestations. Hillary Clinton y était favorable puis a changé d’avis quand les gens se sont mobilisés. Tant mieux. Personne ne peut dire que Donald Trump ait décroché son téléphone et dit à son député de ne pas le voter. Personne ne peut me montrer une lettre de Donald Trump en ce sens. Trump prend le train en marche, un train que nous avons lancé, et il le fait afin de mieux séduire nos membres. Mais cela ne marche pas. Trump est un imposteur. Simplement un imposteur. »

Force est de reconnaître que cela a marché un peu plus que ne l’anticipait le syndicaliste. Dans ces quatre Etats, Hillary Clinton a perdu un million de voix (soit moins 10% par rapport à Obama 2012) et Donald Trump en a gagné 600000 (soit +7,3% sur Romney 2012), récupérant indéniablement une part de l’électorat ouvrier blanc démocrate. Une autre partie a préféré l’abstention. Enfin, troisième élément : incontestablement, des électeurs qui étaient sortis du processus électoral y sont revenus par Trump.

La conjonction de ces trois évolutions a fait basculer des bastions démocrates.  Ainsi Erié, au nord-ouest de la Pennsylvanie. Trump y progresse de 11.000 voix. Clinton y perd…11.000 voix. Erie a fait la « Une » des journaux ces derniers mois car General Electric a décidé de fermer son unité de production avec ses 1500 emplois. La multinationale a assumé qu’il s’agissait d’une délocalisation vers un endroit où les salaires étaient trois fois moindres. Le Mexique ? La Chine ? Non, le Texas. Avec l’assurance de l’absence de syndicats, évidemment. Le discours de Trump sur la nocivité du libre-échange ne « cadre » pas avec cette situation de délocalisation en interne, mais la colère ressentie a trouvé un « canal » pour s’exprimer. Lors des primaires, Trump y avait réalisé un moins bon score que sa moyenne dans la Pennsylvanie. Mais le jour d’élection générale venu, il est apparu comme le seul capable de « renverser la table ».  Bill Fletcher Jr, militant des droits civiques, analyse ainsi la percée du milliardaire dans des terres ouvrières : « Trump s’est concentré sur les symptômes de la mondialisation néo-libérales, telles que les pertes d’emplois, mais il n’a jamais critiqué le néo-libéralisme. Il continue de promouvoir la dérégulation, les baisses d’impôts, l’anti-syndicalisme. Il n’a pas produit de critique systémique, mais les exemples qu’il a pointés de gâchis résultant d’une dislocation économique et sociale, ont résonné pour beaucoup de Blancs qui, pour des raisons divers, ressentent que leur monde s’écroule. »

On peut considérer que Trump a réussi à organiser un référendum sur la mondialisation dans une poignée d’Etats et qu’il l’a remporté. Un pan de 46 grands électeurs s’est détaché du « mur bleu », suffisant pour faire s’effondrer l’ensemble de la stratégie démocrate. Comme l’écrivait, à chaud, Harold Meyerson, chroniquer au magazine de gauche « The American Prospect », « en votant pour le Brexit l’été dernier, une courte majorité de Britanniques ont rejeté un pays globalisé, financiarisé, plus divers et plus inégalitaire que la Troisième Voie du premier ministre Tony Blair a aidé à créer. En votant pour Donald Trump la nuit dernière, une courte majorité d’Américains (le journaliste ne savait pas encore qu’il ne s’agissait même pas d’une courte majorité, NDLA) ont rejeté un pays globalisé, financiarisé, plus divers et plus inégalitaire que Bill Clinton a aidé à créer. Hillary, le problème a commencé à la maison. Et c’est désormais notre problème. »

Vote-sanction contre le « clintonisme »

Les résultats dans le Midwest sont, en effet, sans appel : c’est un vote-sanction contre les Clinton et le « clintonisme ». Qui est le premier président à avoir signé un traité de libre-échange ? Bill Clinton, en 1992, avec l’ALENA (avec le Mexique et le Canada). Qui a soutenu mordicus cette politique ? Hillary Clinton, jusqu’à une date assez récente. En fait, jusqu’à ce que le mouvement d’opposition dans l’opinion publique devienne majoritaire. Elle s’est alors opposée au traité trans-pacifique (TTP), défendu bec et ongles par Barack Obama et qu’elle qualifiait jadis de « règle d’or ». Son changement de position sur ce sujet est apparu tactique. En tout cas, il n’a pas suffi, lors des primaires, à empêcher que l’opposition des ouvriers démocrates du Midwest ne se canalise dans la candidature Sanders. Le candidat socialiste a battu Hillary Clinton dans le Wisconsin et dans le Michigan et a remporté le vote des catégories populaires blanches en Pennsylvanie, en accusant les traités de libre-échange, ce qu’il fait depuis l’origine de ces projets. Sanders aurait-il donc fait perdre Clinton, en ouvrant la voie à la rhétorique de Trump sur le « libre-échangisme » ? Constatons d’abord que la candidate n’a pas fait grand cas de ces Etats durant sa campagne, à la fois en termes de déplacements et de substance. Elle n’a pas mis les pieds dans le Wisconsin entre la convention démocrate (25-28 juillet) et le jour du vote. Les sondages y étaient bons. Soit. Mais une Clinton convaincue d’accéder à la Maison Blanche savait que le deuxième enjeu du 8 novembre résidait dans la bascule du Sénat. Il y avait justement un siège à prendre dans le Wisconsin. Le sortant républicain se trouvait en difficultés dans les sondages, dominé par l’ancien représentant Russ Feingold. Pourquoi ne pas avoir organisé un seul meeting de soutien ? La réponse, à coup sûr, tient en ceci : Russ Feingold est un proche de Bernie Sanders. Quand les petits règlements de compte boutiquiers s’appuient au bras du flou programmatique…

Avec ses mauvaises manières, son mauvais langage et ses idées rances, Donald Trump s’est tout de même pointé sur la ligne de front de l’ «hégémonie culturelle ». Il n’y a pas trouvé Hillary Clinton pour un corps-à-corps idéologique. La favorite des sondages a préféré transformer le scrutin présidentiel du 8 novembre en un référendum sur la personnalité de Trump. Comme si une élection présidentielle relevait du concours de compétence voire de morale. Pourtant, longtemps, les sondages lui ont donné raison. Après la diffusion de l’enregistrement d’une discussion avec Billy Bush au cours de laquelle le milliardaire traitait les femmes comme de la viande à consommer, la courbe d’intentions de vote pour le candidat républicain chutait. Hillary Clinton a donc insisté sur ce point. Trump était un affreux misogyne : vrai. Il était, de plus inapte à devenir président : vrai. Le jour du vote, les choses ne sont pas déroulées ainsi. Selon le sondage sorti des urnes CNN, 10% des Américains ont voté pour Trump tout en l’estimant « pas qualifié » pour être président. 12% des électeurs ont voté pour lui alors même qu’ils pensent qu’il n’a pas le caractère pour exercer la magistrature suprême. Et 5% de ce même corps électoral a coché la case « Trump » sur le bulletin alors que son comportement avec les femmes les «ennuient beaucoup ». Et ils ont voté Trump, malgré ces tares, parce qu’il leur semblait être celui porteur de « changement ». Un comble.

Les propositions démocrates plébiscitées, pas la candidate

Il est facile d’écrire « post-mortem » que ce fut une monumentale erreur de la part de la campagne Clinton. Une personne l’a pointée avant même le drame : Bernie Sanders. Durant la dernière semaine, il a traversé le pays « coast to coast ». Douze Etats visités. Avec le programme du parti démocrate en main, « le projet le plus progressiste » de l’Histoire du pays, selon sa formule. Battre Trump sur son projet. Battre Trump avec un projet. Au fil de la campagne, Hillary Clinton avait semblé égarer son exemplaire du programme du parti qu’il l’a nominée. Verdict : les propositions portées par Sanders ont rencontré de nombreux succès (quatre Etats ont voté pour une augmentation du SMIC de 50 à 75%, quatre autres ont légalisé la consommation récréative de la marijuana, trois ont renforcé le contrôle des armes à feu) la nuit même où la candidate qui était censée les populariser a subi un revers historique. Il ne faut pas masquer que les deux référendums sur la peine de mort (Californie et Nebraska) se sont soldés par des revers pour les partisans de l’abolition. Mais il faut aussi mettre en exergue que dans les quatre Etats qui ont donné un « coup de pouce » historique au SMIC, le nombre d’électeurs a été égal ou supérieur à ceux qui ont voté pour la présidentielle : +0,14% dans l’Etat de Washington et dans le Maine, +5,7% dans le Colorado et +17% en Arizona.

Hillary Clinton recueille 47,9% des suffrages exprimés soit le plus mauvais score du parti de l’âne depuis… Bill Clinton. Si l’on s’en tient à la proportion d’électeurs éligibles, le recul est saisissant : 26,4% pour Clinton contre 32,9% et 29,2% pour Obama en 2008 et 2012… C’est encore moins mobilisateur que la candidature de Kerry en 2004 (27,09%). Sachant, de plus, que les données socio-démographiques favorisent largement les démocrates : les forces sociales et démographiques ascendantes du pays – les jeunes, les minorités, les femmes diplômées – sont également des électeurs démocrates « fidèles ». Ils l’étaient. Ils le sont toujours d’ailleurs. La part de Trump dans ces électorats n’a pas varié par rapport à ses prédécesseurs de droite. Mais celle de Clinton a reculé : -5% chez les Africains-Américains, -6% parmi les Latinos, -5% chez les moins de 30 ans, ces « millennials » qui avaient constitué la force motrice de la candidature Sanders. Et encore ne parle-t’on que des électeurs pas des abstentionnistes. Clinton perd 3 millions de voix sur Obama 2012 alors que le corps électoral a gagné 9 millions de citoyens, notamment les jeunes arrivés à majorité, groupe ultra-favorable au progressisme. Au total, ce sont des millions de voix qui ont manqué à l’ex-future « première femme présidente. »

Des millions de voix en provenance de cette nouvelle Amérique qui émerge des changements démographiques et de l’évolution des mentalités (voir mon livre « L’Amérique qui vient ») et qu’Hillary Clinton n’a pas su mobiliser. En reportage pour l’Humanité, en Caroline du Nord, quelques jours avant l’élection, j’avais été frappé de voir la détermination des « millennials » progressistes à ne plus vouloir voter « pour le moindre des deux maux », à revendiquer « de voter pour, pas de voter contre », de « voter en notre conscience », bref à vouloir échapper au bipartisme historiquement installé dans ce pays. Nombre d’entre eux sont allés au bout de leur démarche et n’ont pas voté Clinton pour faire barrage à Trump. Ceci explique la proportion historiquement importante de suffrages recueillis par des « troisièmes candidats » : 4,3 pour le libertarien Gary Johnson, 1,3 pour la Verte Jill Stein et 500.000 pour un républicain « dissident » dans l’Utah. On peut y ajouter les « write ins », ces bulletins qui portent le nom d’un autre candidat mais qui, aux Etats-Unis, ne sont pas comptabilisés comme nuls : 750.000.

Soit un total de 5,55% des suffrages exprimés (1,85% en 2012, 1,54% en 2008, 1% en 2004 et 3,75% en 2000, année où la candidature écologiste de Ralph Nader, avec 2,43%des voix, avait été accusée d’avoir favorisé la victoire de Bush). Si l’on « zoome » sur les Etats-clés, toutes les marges d’avance de Trump sont inférieures aux voix des « troisièmes candidats ». C’est particulièrement flagrant dans le Michigan : Clinton est devancée de 11.000 voix tandis que Jill Stein, seule, en récolte 50.000.

Le racialisme, matrice du trumpisme

Si Hillary Clinton a disloqué la « coalition d’Obama » et découragé « l’Amérique qui vient », Trump, lui a mobilisé l’Amérique d’hier, celle qui se meurt statistiquement, mais pas encore électoralement, manifestement. Et il l’a fait en jouant principalement sur une corde, la plus ancienne ligne de fracture de la société et de la politique américaine : le racialisme. Toutes les figures de l’Autre, non-blanc et non-chrétien ont été désignées à la vindicte : latinos, noirs, musulmans.

D’une certaine façon, Trump a réussi faire du 8 novembre un référendum sur les changements démographiques. Les blancs ne représentent plus que 62% de la population (mais encore 70% de l’électorat cette année) et dans une génération, ils seront minoritaires. Les latinos, qui forment les nouvelles classes populaires, représentent la minorité qui monte en puissance (18% aujourd’hui, 22% dans un quart de siècle). La proportion d’Africains-Américain ne changera pas (13%) tandis que celle des Asiatiques passer de 6 à 10%. La part des « métis », des « mixtes », des « autres » monte également en flèche, notamment parmi les jeunes, signe d’un refus des assignations identitaires.

« Cette élection, c’est la dernière occasion pour l’Amérique blanche de reprendre la Maison Blanche », nous disait le professeur de sciences-politiques, John Mason, en juin dernier, en marge du Left Forum à New York où la Fondation Gabriel-Péri a organisé un atelier sur le libéralisme et sa contestation aux Etats-Unis et en Europe. L’Amérique blanche a saisi cette occasion. Quel meilleur endroit pour constater ce vecteur que le Sud, ancien berceau de l’esclavagisme, théâtre de la ségrégation qui lui a succédé, bastion du parti républicain depuis que celui-ci, a décidé, à la fin des années 60, de se faire le porte-voix des peurs blanches, dans le cadre de la « stratégie sudiste » ? Une enquête récente publiée par Harvard (« The political legacy of american slavery », par Avidit Acharya, Matthew Blackwell et Maya Sen) montre que les comtés qui votaient le plus républicain en 2012 étaient également ceux qui comptaient le plus d’esclaves au moment de l’abolition en 1865. Déroutante permanence. Mais Marx ne nous avait-il pas prévenu : « Le passé pèse comme un tombeau sur le cerveau des vivants »…

Et, en 2016, il pèse encore un peu plus. Dans les Etats de l’ancienne confédération, Trump remporte près d’un million de voix de plus que Romney, qui y avait déjà largement dominé Obama. Si dans le Midwest, certains électeurs ont peut-être cru que Trump ramènerait les emplois, dans le Sud, ils sont des légions à avoir compris de quoi il s’agissait : une « révolte contre l’avenir », selon la jolie formule de Bill Fletcher Jr, militant syndical et des droits civiques, auteur d’une très fine première analyse (lire sur billfletcherjr.com). On le voit, dans le Midwest et dans le Sud, Trump a joué « à domicile », entre ressorts de « classe » et de « race ». Si les seconds sont, selon moi, les plus puissants mobilisateurs de ce « phénomène », ce sont bien les premiers qui l’ont propulsé à la Maison Blanche. Bill Fletcher propose cette formulation du « segment » électoral qui a fait basculer la décision : « Il s’agit du segment de la population blanche qui assiste, terrifiée, à l’érosion du rêve américain, mais il le regarde à travers le prisme de la race. »

L’avenir passe-t-il encore par le parti démocrate ?

Alors que le creusement des inégalités économiques et la polarisation politique (pour le dire vite : républicains de plus en plus à droite et les démocrates les plus en plus à gauche) dessinent un pays profondément divisé, Hillary Clinton n’a finalement activé aucun de ses leviers. Ni celui de la « classe » : lors de ses derniers meetings, elle avait même abandonné toute précision programmatique n’évoquant plus qu’une nécessaire augmentation des salaires alors que la bataille pour un SMIC à 15 dollars remporte des victoires dans tout le pays. Ni celui de la « race » : elle aurait pu se présenter comme la candidate de la « multicolorité », de la mixité, de la diversité  voire de la créolité, comme projet politique. Aucun des deux. Etait-elle à ce point convaincue que le sens de l’Histoire était doublement de son côté : que les changements démographiques constituaient une « destinée », selon la formule employée aux Etats-Unis, et que le vent de Clio devait porter une femme à la tête du pays qui y avait déjà élu un noir ? Fait-elle à ce point partie de « l’establishment » coupé du monde pour ne pas avoir saisi le « pays réel » ? A-t-elle été à ce point hypnotisée par les sondages et sites de statistiques politiques qui lui donnaient, jusqu’au jour même du vote, plus de 85% de « chances » d’être élue ? En tout cas, s’il fallait se rappeler qu’il n’y a jamais rien de spontané dans l’Histoire…

La victoire « par défaut » de Trump est avant tout la défaite d’Hillary Clinton. Mais la débâcle ne tient pas qu’en l’ancienne secrétaire d’Etat. Elle est celle de la conversion néolibérale de l’establishment démocrate et, au fond, de sa désertion du champ de bataille idéologique. Bernie Sanders est celui qui a saisi l’importance de mener ce combat, pied à pied. Il dispose d’une majorité d’idées dans le pays. Il peut bâtir sur douze millions d’électeurs qui se sont exprimés en sa faveur pendant la primaire. Il lui faut désormais une organisation car, comme le soulignait, Harold Meyerson, rencontré dans son bureau à Washington, quelques jours avant le Jour J : « sans organisation, la jeune génération qui émerge, la plus ­progressiste depuis les années 1930, risque de rentrer à la maison et de délaisser le processus politique. » Bernie Sanders a lancé il y a quelques mois « Our Revolution », moignon d’un futur mouvement aux contours et missions encore mal définis. Mais l’écroulement de la famille historique de la social-démocratie américaine ouvre une autre perspective : le parti démocrate lui-même. Bernie Sanders a rapidement montré ses intentions en proposant la candidature, au poste de président du DNC (democratic national committee, l’organe exécutif du parti), de Keith Ellison, député du Minnesota, Africain-Américain, seul élu national musulman du pays. L’establishment sortant a tenté une parade en proposant le nom d’Howard Dean, qui a occupé la fonction après avoir perdu les primaires de 2004 face à John Kerry et soutien inconditionnel d’Hillary Clinton. L’avenir de cette Amérique émergente se joue entre ces joutes « en haut » et la construction « en bas » dans les métropoles d’alternatives. La « religion » de Sanders est désormais faite : sans victoire nationale, la pétulance progressiste peut être contenue voire, à terme, refoulée.

« La crise, c’est quand le jeune hésite à naître et que le vieux se meurt », disait Gramsci dans une formule célèbre. Il ajoutait : c’est également l’heure des monstres. Le « casting » est incarné : le « monstre » Trump a donné à la vieille Amérique qui se meurt une dernière chance de noyer l’Amérique qui hésite à naître. Qui (organisation, mouvement, leaders) pour pratiquer l’accouchement et entretenir l’espoir ?

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