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Triomphant dans le Nevada, Trump est-il inarrêtable?

Presque majoritaire à lui seul (46%) dans cet Etat de l’ouest, le milliardaire démagogue peut envisager un grand chelem lors du « Super Tuesday » du 1er mars.

Il n’est plus permis d’en douter : Donald Trump est bien le favori dans la course à l’investiture républicaine. Après le nord-est (New Hampshire), le Sud (Caroline du Sud), il vient d’écraser la concurrence dans l’ouest (Nevada). Le milliardaire démagogue et nationaliste a recueilli 45,9% dans ce caucus (seuls les militants républicains sont autorisés à voter), devant Marco Rubio (23,8%) et Ted Cruz (21,5%). Le succès était annoncé. C’est quasiment un triomphe (http://www.nytimes.com/elections/2016/primaries/results/nevada). « Trump a gagné le vote des modérés comme des très conservateurs par des marges énormes. Il a gagné dans les zones rurales comme urbaines, et parmi les électeurs non-diplomés comme diplômés. Trump a même fait mieux que Cruz parmi sa base supposé de Chrétiens évangéliques et a même devancé ces deux opposants Cubains-Américains parmi les peu nombreux, il est vrai, électeurs hispaniques », écrit le site Politico.

L’enjeu désormais est simple pour la direction du Grand Old Party (G.O.P., surnom du parti républicain) : si dans les quinze jours, il ne trouve pas une martingale, c’est Trump qui portera les couleurs républicaines en novembre prochain. Lors du « super Tuesday » du 1er février, c’est un quasi grand-chelem qui est annoncé : seul le Texas (Etat de Ted Cruz) lui échapperait, les onze autres succombant à sa rhétorique, mélange de xénophobie, d’appels incantatoires à la grandeur et de virilité. Problème pour l’élite républicaine : aucun des autres candidats ne semble décidé à se retirer de la course pour se ranger derrière Marco Rubio, dernière carte maîtresse depuis le forfait de Jeb Bush. John Kasich, attend la mi-mars et l’Ohio dont il est gouverneur. Ben Carson, le neurochirurgien, n’attend plus rien après avoir dominé les sondages, mais reste là, pour d’obscures raisons. Et Ted Cruz, détesté par ses pairs, demeure le seul, à ce jour, à avoir battu Trump (dans l’Iowa). Et quand bien même… « Ils n’ont pas compris que si des candidats se retiraient, une partie de leurs électeurs voteraient pour moi », fanfaronnait le milliardaire il y a quelques jours. A juste titre.

Dans sa grande majorité, l’électorat républicain se dit « en colère » et veut renverser la table. Et il vient de trouver le personnage idéal qui parle à ses « tripes » et qui promet de ne pas faire comme tous les autres « politiciens ». Trump peut l’affirmer puisque personne ne peut le renvoyer à son « bilan » en la matière. Il joue sur du velours. « Trump n’est pas un idiot. Il joue un terrible jeu mais ça n’est pas un idiot », prévient John Nichols, journaliste pour le magazine progressiste The Nation.

A chaque « micro-famille » de la famille républicaine, il dit ce qu’elle a envie d’entendre. Aux « nativistes », il dit que les Mexicains sont des violeurs. A destination de la frange droitière de la classe ouvrière, il lance des diatribes contre les accords de libre-échange. Pour séduire les libertariens isolationnistes, il s’en prend aux guerres de Bush. Il flatte les « chrétiens évangélistes » en promettant de bloquer les musulmans à la frontière. Et ainsi de suite.

Trump s’affranchit allégrement de la « bible » du parti républicain, dont de plus en plus d’électeurs se moquent puisque, de toute façon, elle n’a pas empêché le monde de changer (changements démographiques dans le pays, déclin relatif de la puissance US dans le monde) et Obama d’être élu et réélu… Donc, pourquoi pas Trump plutôt qu’un autre Bush, qu’un autre McCain, qu’un autre Romney ?

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A Las Vegas, Hillary Clinton remporte la mise mais…

Victoire avec six points d’avance pour l’ancienne secrétaire d’Etat mais sa stratégie reposant sur les « minorités » s’avère comporter une faiblesse.

Le « pare-feu » d’Hillary Clinton s’est montré efficace. Le « pare-feu » (firewall), c’est le nom donné par son directeur de campagne aux « minorités », censés lui être plus favorable que l’électorat blanc. Après une victoire sur le fil dans l’Iowa et une lourde défaite dans le New Hampshire, deux Etats à 90% blancs, les résultats dans le Nevada à la composition de la population beaucoup plus diverse semblent lui donner raison. L’ancienne secrétaire d’Etat l’emporte avec 53%, comme le prévoyait le dernier sondage publié samedi matin. Alors que pour la première fois, vendredi, un sondage national (certes réalisé par la très conservatrice Fox News http://www.foxnews.com/politics/interactive/2016/02/18/fox-news-poll-national-presidential-race-february-18-2016/  dont l’intérêt est d’affaiblir celle qui est toujours considérée comme la plus probable nominée démocrate) donnait Sanders devant (47-44), cette victoire signifie qu’elle dispose toujours d’un avantage national. Elle y puise aussi un surplus de dynamique pour la prochaine étape, samedi prochain : la Caroline du Sud, où le « pare-feu » est encore plus puissant, avec notamment une forte implication des électeurs africains-américains. Voilà donc Hillary Clinton rassurée. Même si elle doit constater la persistance de ses points faibles : elle ne suscite toujours pas l’enthousiasme de la jeunesse (Sanders a remporté 82% du vote des moins de trente ans et 62% des 30-44 ans), les électeurs démocrates la considèrent toujours comme moins honnête et moins proche des gens que son concurrent et n’élargit pas son cercle de soutien au-delà des électeurs traditionnels démocrate tandis que la dynamique de la campagne de Bernie Sanders incite des nouveaux venus à plonger dans le processus électoral. Bref, elle domine car elle apparaît comme la candidate la plus expérimentée, la plus sérieuse et la plus à même de remporter l’élection présidentielle de novembre prochain. La force de sa candidature repose sur des électeurs démocrates de longue date, membres des classes moyennes et dont l’âge dépasse 45 ans. Et, donc, sur le fameux « pare-feu ». Mais… Un sondage réalisé à la sortie des urnes par la chaîne de télévision CBS (http://www.nbcnews.com/politics/2016-election/primaries/NV) révèle pourtant une donnée inattendue : le « firewall » est en fait monocolore. Hillary Clinton doit sa victoire dans le Nevada aux Africains-Américains (13% de l’électorat) qui ont voté pour elle à 76% lui apportant un gain brut de 7% alors qu’elle l’emporte de 6%… Les blancs (59% de l’électorat) ont coté Sanders (49-47) et surtout, les Latinos (19% de l’électorat) ont aussi privilégié le candidat socialiste (53-45). La nette différence ne laisse aucun doute sur le fait que le discours de Sanders sur les inégalités économiques, le SMIC à 15 dollars, l’université gratuite, a trouvé un écho parmi cet électorat, à la composition populaire plus prononcée que la moyenne.

Quelle implication pour la suite ? Hillary Clinton remportera très probablement la Caroline du Sud samedi prochain. Le seul enjeu demeure la marge de sa victoire. Mais, ensuite, si la percée de Sanders se confirme parmi les Latinos, cela mettra un certain nombre d’Etats en jeu alors qu’ils semblaient être promis à Hillary Clinton.

Dernier élément qui dit que la course n’est pas jouée : si elle confirme que Clinton dispose toujours d’une avance au plan national, la marge de la victoire dans le Nevada indique qu’elle n’est beaucoup moins importante qu’il y a peu. Nate Silver, le grand spécialiste du New York Times pour les élections, a bâti deux scénarios : (http://fivethirtyeight.com/features/bernie-sanderss-path-to-the-nomination/). L’un où Clinton dispose de douze points d’avance au niveau national. Un autre où ils sont à égalité. Le résultat du Nevada prouve que l’on se situe plus près du second. Ce qui signifie qu’un grand nombre d’Etats (dont la Californie et New York) seront très disputés. Le premier test grandeur nature aura lieu le mardi 1er mars avec le « super Tuesday » : onze Etats votent le même jour.

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A Las Vegas, rien ne va plus pour Hillary Clinton

 

Dans le Nevada qui vote samedi 20 février, l’avance de la favorite des sondages a fondu comme neige au soleil.

Le Nevada est un Etat qu’Hillary Clinton « devrait » remporter. Les guillemets et le conditionnel sont ici d’importance. Et Nate Silver a bien pesé ses mots. Nate Silver est le « Mr Election » du New York Times. Le site sur lequel il développe ses analyses, torture les chiffres pour leur faire rendre sens est l’un des plus courus de la campagne (http://fivethirtyeight.com/). Et, à quelques heures du scrutin, il en est là : « devrait ».

Hillary Clinton « devrait » en effet remporter le « caucus » (scrutin réservé aux seuls démocrates) du Nevada car elle a, ici, une antériorité (elle y a battu Barack Obama lui-même en 2008) et une avance dans les sondages depuis le début de la campagne (entre 20 et 40 points !). Elle « devrait » car le Nevada fait partie de son « firewall », son « pare-feu » face à l’émergence de Sanders . C’est ainsi que les stratèges clintoniens nomment ces Etats où la proportion des minorités (africains-américains, latinos) est plus élevée. Elle y a tissé des liens de longue date, elle y a le relais et le soutien de l’establishment démocrate local (le sénateur Harry Reid, la majorité des élus locaux) face à un Bernie Sanders qui accuse un terrible déficit de notoriété. « Qui est Bernie Sanders ? », est la question que l’on me pose à chaque porte à laquelle je frappe », confiait il y a quelques jours un militant latino pro-Sanders. Eh oui, les Etats-Unis sont un immense pays et la victoire historique de « Bernie » dans le New Hampshire (http://www.humanite.fr/reccord-de-voix-dans-une-primaire-au-new-hampshire-pour-le-socialiste-sanders-598940) n’a pas forcément eu d’écho à 4000 kilomètres de là.

Donc, Clinton « devrait… ». Mais, si l’on en croit les sondages (http://edition.cnn.com/2016/02/17/politics/hillary-clinton-bernie-sanders-nevada-poll/) comme les retours du terrain (https://twitter.com/NicholsUprising/status/698998981993455616 et https://twitter.com/LucyFlores/status/698969735661158402), Sanders est en train de rattraper son retard. Deux de ses propositions font particulièrement mouche : le SMIC à 15 dollars et la gratuité de l’université. L’électorat démocrate du Nevada (en fait de Las Vegas qui représente les trois quarts de la population) est majoritairement constitué de salariés du secteur du service (hôtellerie, restauration, santé) souvent latinos. Leur vie quotidienne est rendue difficile par des salaires faibles (le smic ne dépasse pas le niveau fédéral de 7,25 dollars de l’heure, soit une misère) et l’avenir de leurs enfants se trouve obstrué par les coûts de plus en plus exorbitants des études supérieures. C’est donc ici que le discours de Sanders parle à ceux qui étaient supposés assurer à Hillary Clinton une victoire dans un fauteuil. Pour ajouter un peu de piment, il se trouve que le New York Times, dans un éditorial, a appelé Hillary Clinton à défendre comme Sanders le SMIC à 15 dollars (http://www.nytimes.com/2016/02/17/opinion/hillary-clinton-should-just-say-yes-to-a-15-minimum-wage.html?partner=rssnyt&emc=rss). Le coup est rude pour celle qui a pris  position pour une augmentation à douze dollars, prétextant d’une infaisabilité d’un SMIC à 15 dollars, pourtant une réalité dans un nombre grandissant de villes (http://www.humanite.fr/le-grand-chelem-du-smic-556883 et http://www.humanite.fr/seattle-la-ville-qui-ouvre-la-voie-au-smic-horaire-15-dollars-556176). De la part d’un journal qui lui apporte officiellement son soutien, en plus. Signe que les jeux ne sont pas faits : les syndicats, très puissants dans cet Etat, ont choisi de ne soutenir aucun des deux candidats, au grand dam de l’équipe Clinton.

Le « firewall » se fissure, se fissure. Jusqu’où ?

 

 

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Quand le socialiste Sanders bat le nombre de voix recueillies dans une primaire du New Hampshire

Dans un Etat qui n’est pas un bastion progressiste, le sénateur du Vermont règle le problème de son « éligibilité » et catalyse une mobilisation grandissante. Jusqu’où ?

Si on voulait verser dans le style ampoulé, on écrirait : l’Histoire ne fait pas les choses à moitié. En effet… Bernie Sanders est le premier candidat qui se définit comme « socialiste » à remporter une étape des élections primaires. En soi, voilà déjà un moment politique unique. Mais c’est l’ampleur de cette victoire qui lui confère définitivement son estampille « historique ».

Face à une ancienne First Lady et ancienne secrétaire d’Etat, soutenue par l’appareil démocrate, il remporte 60% des suffrages contre 38% à son adversaire (qui, rappelons-le, avait 50% d’avance au début de la campagne). Il domine dans toutes les catégories, parfois de manière « plébiscitaire » : 83% des voix chez les moins de 29 ans, 66% chez les 30-44 ans, 65% chez ceux qui gagnent moins que le revenu médian, 55% chez les 45-64 ans et même 55% chez les électrices, alors qu’Hillary Clinton mène notamment campagne sur le thème de « la première présidente du pays. » Cette dernière ne l’emporte que chez les plus de 65 ans et ceux qui gagnent plus de 200000 dollars par an.

Plus encore : Bernie Sanders est le candidat qui a recueilli le plus de voix de toute l’histoire des primaires du New Hampshire. 151.000 électeurs (décompte sur 97% des bulletins dépouillés). Ceux qui complètent le « top 5 » :

Hillary Clinton en 2008 : 112.400 voix

Barack Obama en 2008 : 104.815

Mitt Romney en 2012: 97.591

John McCain en 2008: 88.500

Sanders rassemble un tiers d’électeurs de plus que Clinton en 2008, numéro 2 au classement, alors que la population n’a évolué que de quelques milliers de personnes.

Cette année, l’Etat compte 1,326 millions d’habitants, selon les données les plus récentes (soit l’année 2014) du recensement, environ 1,1 million d’électeurs éligibles (tous ceux en âge de voter) et très officiellement, au 31 décembre, 873 932 électeurs enregistrés qui se répartissent ainsi (229.202 démocrates, 260.896 républicains et 383.834 « indépendants »). Pour participer à la primaire dans le New Hampshire, il faut s’enregistrer et se déclarer mais on peut s’enregistrer le jour même du vote. 525.000 électeurs ont participé aux primaires des deux camps.

Bernie Sanders a donc recueilli dans le cadre d’une primaire 17,2% de l’ensemble des électeurs enregistrés et 28,9% de ceux qui se sont déplacés pour choisir entre dix candidats (deux démocrates et huit républicains).

Ca fait beaucoup de chiffres comme dirait certains de mes amis. Mais ça vaut le coup, quand même pour saisir l’ampleur de la mobilisation créée autour de sa candidature. A titre de comparaison (un peu faussée mais c’est juste pour donner une idée), lors de la primaire du PS en 2011, dans un département de poids démographique équivalent (le Val-de-Marne comptait 1,33 millions d’habitants cette année-là), François Hollande avait recueilli 20.000 voix et l’ensemble des candidats, 56.297 voix. Rappel : Sanders, 148.000…

Cela apporte une pierre au débat sur le fait de savoir si Sanders est « éligible », question soulevée par l’équipe de campagne de Clinton (notons au passage qu’elle a perdu 20000 voix en huit ans dans cet Etat). Celle de Sanders répond désormais que le sénateur du Vermont est le mieux à même de rassembler le cœur de l’électorat démocrate et au-delà. La preuve par le vote de mardi…

L’argument de la proximité avec l’Etat du Vermont dont il est sénateur ne tient pas une seule seconde, comme l’a rappelé un article du New York Times. Le Vermont est un Etat progressiste, l’un des plus à gauche du pays, tandis que le New Hampshire relève plus d’une culture « libertarienne » (on ne paie pas d’impôt dans cet Etat où la devise est « vivre libre ou mourir »). Pour poursuivre dans l’aller-retour indicatif avec la France, suffit-il à Nicolas Sarkozy d’être des Hauts-de-Seine pour réaliser de bons scores en Seine-Saint-Denis ?

Bref, pour n’en rester qu’à Sanders : en anglais électoral, cela s’appelle un « momentum ». Un « élan », une « dynamique », qui vont dans quelques semaines affronter deux challenges plus compliqués, le Nevada et la Caroline du Sud, où Hillary Clinton est donnée largement favorite.

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Sanders et Trump, figures de la double radicalisation

ImagePolarisation

(Article publié dans l’Humanité du 1er février 2016)

La campagne des primaires commence aujourd’hui dans l’Etat de l’Iowa dans un contexte de polarisation politique des électorats républicain mais aussi démocrate. En toile de fond : accroissement des inégalités et débat sur l’immigration.

La saison  de désignation des candidats des deux grands partis s’ouvre aujourd’hui dans l’Iowa, petit Etat du Midwest peu représentatif du pays. La semaine prochaine, un Etat encore moins peuplé – le New Hampshire – donnera la deuxième note de la « musique » 2016. C’est ainsi. C’est la tradition. Mais cette année, rien de franchement « traditionnel » ne semble se profiler. Côté républicains, un milliardaire outrancier nationaliste (Donald Trump) mène le bal, sous le regard coupablement fasciné des grands médias, juste devant un sénateur texan évangéliste (Ted Cruz) et un sénateur de Floride élu en 2010 sur la vague des Tea Party (Marco Rubio). Un début de campagne républicaine ne s’est jamais autant joué à droite.

Côté démocrate, un sénateur de 74 ans qui se décrit comme « socialiste » (Bernie Sanders) met en grande difficulté l’ultra-favorite (Hillary Clinton). Lors de l’un de leurs débats, les deux responsables se sont affrontés sur le capitalisme, faisant dire à Ted Cruz qu’il avait assisté à une opposition entre « mencheviks et bolcheviks ». « Est-ce que je soutiens le processus capitaliste de casino par lequel si peu ont tant et autant ont si peu ? Non», avait déclaré Sanders. Un début de campagne démocrate ne s’est jamais autant joué à gauche.

Il s’écrit beaucoup de choses sur les deux personnalités – outrancière et quasi-clownesque de Trump,  authentique  et quasi-rigide de Sanders. Certes. Mais ces deux phénomènes politiques nouveaux reposent sur des forces sociales et électorales.

Comme le montre le premier graphique, le mouvement est double. D’un côté, les électeurs républicains glissent vers la droite. C’est le premier mouvement qui a été initié dès les années 1970 avec la « révolution conservatrice », incarnée par Reagan. Le fait est assez bien documenté et renseigné dans la presse française. Ce qui l’est moins : les électeurs démocrates sont de plus en à gauche. Selon trois politologues (McCarty, Poole et Rosenthal), cette polarisation va de pair avec  l’explosion des inégalités (qui retrouve son niveau des années 20) et un fort taux d’immigrés (là aussi, le plus important depuis près d’un siècle). Cette ligne de division politique renvoie à deux Amériques sociologiques. Du côté républicain, l’électeur est blanc, âgé de plus de 50 ans, financièrement installé, plus conservateur que jamais. Du côté démocrate, on trouve une Amérique plus jeune, féminine et multicolore, plus progressiste, celle qui avait porté Obama au pinacle en 2008 et 2012. Entre les deux le choc est total : idéologique, générationnel, culturel, politique. En termes électoraux, le parti démocrate tire les fruits de ces transformations même s’il est loin de répondre aux attentes de ses propres électeurs. Après deux mandats d’Obama, le rapport de forces lui reste favorable comme le montre le deuxième graphique de la colonne de droite : 48% à 39%. Mais la montée en puissance des « indépendants » (1er graphique) indique une insatisfaction grandissante à l’égard des deux grands partis. Ces électeurs ne sont pas des « centristes », car, en général, ils ont des positions fermes sur les grands sujets. Lors des élections, ils votent démocrate ou républicain, seul choix qui leur est laissé mais ils n’en sont pas moins à la recherche d’alternatives au « duopole ». Bernie Sanders est l’un de ses «  indépendants ». Au Sénat, il ne siège pas avec les démocrates même s’il a décidé de briguer l’investiture du parti de l’âne. Sa campagne centrée sur la thématique des inégalités et de Wall Street rencontre un écho parmi la jeune génération (dans les sondages, il recueille 66% des suffrages parmi les moins de 30 ans face à Hillary Clinton). « Bernie » peut s’appuyer sur la radicalisation de l’électeur démocrate : comme le montre le troisième graphique de la colonne, les « libéraux » (au sens américain, soit des progressistes) sont désormais plus nombreux au sein de l’électorat démocrate. A sa façon, Trump est également « indépendant » de l’establishment républicain.

C’est dire, si finalement, l’irruption d’un socialiste et d’un nationaliste reflète les évolutions des mentalités politiques de l’opinion publique américaine.

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Kennedy ou la nostalgie frelatée d’un « paradis perdu »

(Article publié dans l’Humanité daté du 22 novembre 2013)

L’assassinat de « JFK » symbolise le passage de l’apparente quiétude de l’après-guerre au vacarme des années 60. Quant au premier président catholique de l’histoire du pays, il n’a pas eu le temps de laisser une trace tangible hors celle de son propre sang.

Ce sont, en définitive, trois histoires qui s’enchevêtrent tragiquement en une même journée automnale mais ensoleillée de Dallas, Texas : l’assassinat d’un président des Etats-Unis, le destin tragique d’une dynastie (1) et la projection d’un pays dans une autre époque. Il a tant été écrit sur les deux premières dimensions qu’il n’y a plus rien à ajouter. Il faut désormais attendre l’ouverture des archives qui permettra, peut-être, d’y voir clair entre la thèse du tireur unique – la conviction semble même avoir abandonné ses derniers défenseurs –  et celle du complot ou plutôt des complots (mafia, mafia-CIA, castriste…). En attendant, on gardera pour livre de chevet « American tabloïd » de James Ellroy : « La véritable trinité de Camelot était : de la Gueule, de la Poigne et de la Fesse. Jack Kennedy a été l’homme de paille mythologique d’une tranche de notre histoire particulièrement juteuse. Il avait du bagou et arborait une coupe de cheveux classe internationale. C’était le Bill Clinton de son époque, moins l’œil espion des médias et quelques poignées de lard. »

Et encore et surtout : « Jack (John Fitzgerald Kennedy, NDLR) s’est fait dessouder au moment optimal pour lui assurer sa sainteté. Les mensonges continuent à tourbillonner autour de sa flamme éternelle. (…) L’heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe depuis le ruisseau jusqu’aux étoiles. L’heure est venue d’ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et au prix qu’ils ont payé pour définir leur époque en secret. »

« Démythifier toute une époque ». En plein dans le mille. Aux Etats-Unis, nombre d’observateurs datent de ce lieu et de de jour la fin de l’ « insouciance ». Des organisations politiques, presque exclusivement de droite, ont cultivé cette nostalgie des années 50, censée représenter un petit paradis perdu. C’était l’époque des « unlocked doors » (portes non bouclées à double tour), les années bénies « when we liked Ike » (quand nous aimions Ike, le surnom d’Eisenhower, président de 1952 à 1960). A contrario, les années 60 seraient synonymes de « chienlit », de révoltes multiformes sapant l’autorité du « modèle américain ».

La « révolution conservatrice » reaganienne a largement mobilisé cette imagerie d’une Amérique tranquille et prospère que l’on est venue déranger. De même que le sens des paroles de la chanson de Springsteen « Born in the USA », jouée dans les meetings républicains des années 80, avait échappé aux stratèges reaganiens, un malentendu règne sur les années 50. Si cette décennie représente une symbolique forte, c’est celle du « New Deal » triomphant. Même le parti républicain ne conteste pas, à ce moment-là, l’héritage laissé par les présidences de Franklin Delano Roosevelt. C’est sous le général républicain Eisenhower que le taux d’imposition sur les plus hauts revenus atteint son pic (91%) ou que le syndicalisme est à son diapason imposant, notamment dans l’automobile, des accords avantageux pour ses membres. Mais comment oublier que les « fifties » furent aussi le temps de la paranoïa maccarthyste et de la chasse aux sorcières, de la guerre en Corée et de la naissance et de l’expansion du mouvement des droits civiques. Tout sauf une décennie « républicaine » et paisible…

Premier président catholique de l’histoire du pays, élu à 43 ans, personnage télégénique formant un couple « people » avec Jackie, « JFK » symbolise le passage à un « quelque chose d’autre » encore mal défini. En matière de politique étrangère, il poursuit l’œuvre de ses prédécesseurs, donne son feu vert à la désastreuse invasion de la baie des cochons, retourne en sa faveur la crise des missiles de Cuba en 1962, amorce l’engrenage guerrier au Vietnam. Sur le plan intérieur, il apporte un soutien au mouvement des droits civiques et reçoit Martin Luther King lors de la marche sur Washington en août 1963 mais se montre prudent quant à la possibilité de légiférer. Il prépare un grand plan contre la pauvreté, mal endémique au pays du « rêve américain. » Au sens littéral, il promet la Lune aux Américains. Incontestablement, la génération du baby-boom qui arrive à l’âge adulte en a fait son porteur d’espoir. Pour autant, au soir du 22 septembre 1963, la « nouvelle frontière », promise lors de son discours à la convention démocrate en 1960, n’a encore connu aucune matérialité.

Et c’est finalement son vice-président détesté, Lyndon B. Johnson, vieux sudiste repenti, qui par la force du mouvement de la société, entrera dans l’Histoire du pays à la fois comme l’un de ses plus grands législateurs avec son projet de « Grande société » (loi sur les droits civiques, guerre à la pauvreté, réforme de l’immigration) et comme celui qui a décuplé le déluge de fer et de feu au Vietnam. Quant à JFK, il est le seul des présidents « panthéonisés » sans grande réforme à son actif. « Jack s’est fait dessouder au moment propice pour lui assurer sa sainteté »…

(1) Voir à ce propos « Il n’y a pas de Kennedy heureux », un film de Patrick Jeudy.

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« Ras-le-bol » fiscal : le précédent américain

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(Article publiée dans l’Humanité du 21 novembre 2013)

Comment les conservateurs ont instrumentalisé les peurs et fragilités d’une partie de l’électorat suite à la déségrégation et au choc pétrolier de 1973 pour lancer une offensive idéologique tous azimuts. Première cible, évidemment : l’impôt. Ou comment les Etats-Unis des années 70 nous aident à comprendre ce qui se trame dans la France de 2013.

Howard Jarvis a attendu trois quarts de siècle pour vivre son moment de gloire. Mais pour ce conservateur pur sucre, cela en valait la peine car l’ennemi était coriace : l’impôt. Ce 6 juin 1978, le vieux mormon buveur de vodka, homme d’affaires et militant de l’aile la plus dure du parti républicain, jubile. Avec Paul Gann, son alter ego dans la bataille du moment, ils lèvent les bras au ciel et font le V de la victoire. La « Proposition 13 » vient d’être adoptée à 65% par les électeurs californiens. Apparemment, sa portée est relativement limitée. Elle plafonne la taxe foncière à 1% de la valeur locative déclarée de la propriété, celle-ci ne pouvant pas augmenter de plus de 2% par an, quelle que soit l’évolution du marché de l’immobilier. Symboliquement et politiquement, le choc est presque tellurique.  Il embrase la mèche de la « révolte fiscale » qui va embraser le débat public dans les mois et années suivants. Deux ans plus tard, 38 Etats, y compris ceux gouvernés par des démocrates, auront baissé ou gelé les taux d’imposition.

Pour de nombreux observateurs, ce mouvement populiste a joué un rôle crucial dans l’accession de Ronald Reagan à la Maison Blanche en 1980. Mais restons pour l’instant à 1978. Interrogé par le New York Times, Bruce Cain, professeur de sciences-politiques à l’Université de Berkeley, voit dans la Proposition 13, « la mère de toutes les révoltes fiscales modernes » : « Howard Jarvis et Paul Gann, les conservateurs fiscaux et les républicains ont vu l’opportunité de capitaliser sur la colère des propriétaires afin de contrecarrer la tendance à la hausse de la dépense publique dans un Etat majoritairement démocrate. »

Cette colère des propriétaires est née de l’augmentation du montant de la taxe foncière, dans la foulée du choc pétrolier de 1973 et de la récession économique qui s’ensuit. Elle a été exploitée par des franges de la droite qui concentraient leur feu sur les politiques publiques et, à mots couverts, sur les supposés bénéficiaires du « système » : les pauvres et les Africains-Américains. En 1976, un candidat à la primaire républicaine, invente la figure (totalement fantasmée, est-il utile de le préciser) de la « welfare queen » (reine des aides sociales), fraudeuse des quartiers sud de Chicago et multi-propriétaire de Cadillac. Il n’avait pas pris la peine de préciser la couleur de peau, l’auditoire ayant bien saisi que, dans son esprit, elle ne pouvait être que Noire. Le nom du candidat: Ronald Reagan.

Depuis la loi sur les droits civiques de 1964, assurant aux Africains-Américains une citoyenneté légale à part entière, le parti républicain, fondé par l’abolitionniste Abraham Lincoln, a fait profession d’attiser les peurs de l’électorat blanc. Celles-ci se sont déjà matérialisées par le « white flight », l’exode des classes moyennes blanches des centres urbains « multicolores » vers le péri-urbain des « surburbs » standardisées et monocolores.

Le parti républicain s’appuie sur ces petites « réactions » pour construire une grande Réaction, de nature idéologique et politique. Il faut désormais se transporter en 1971 pour comprendre. Quelques semaines avant sa nomination à la Cour Suprême, Lewis Powell écrit un mémorandum à Eugene Sydnor, le directeur de la chambre de commerce. Son titre : « Attaque sur le système américain de libre entreprise ». Explications de Michael Zweig, professeur de sciences-politiques à l’Université de Stony Brook (New York) : « Il analysait que le monde des grandes sociétés était attaqué partout : à l’université, dans les rues, dans les tribunaux. « Nous devons répondre à cela, ajoutait-il en substance. Nous devons développer un programme stratégique pour les décennies pour contre-attaquer partout où nous sommes attaqués. Nous devons répondre au niveau du système ».

Du point de vue des conservateurs, de nombreux éléments du paysage du début des années 70 donnent corps à ce sentiment d’ « attaque » contre leur modèle de société: les programmes de protection sociale pour les pauvres (Medicaid) et les séniors (Medicare) ont renforcé l’Etat-Providence né du New Deal rooseveltien, la guerre au Vietnam tourne au fiasco et l’opposition intérieure décuple, un moratoire sur la peine de mort est observé, la prière à l’école désormais interdite, l’inexorable montée en puissance du mouvement féministe allait déboucher en 1973 sur la reconnaissance de l’avortement comme droit constitutionnel. Le Vieux Monde s’effrite… mais réagit. « Ce memo a influencé ou inspiré la création de l’Heritage Foundation (créé en 1973, NDLR), du Manhattan Institute (1978), du Cato Institute (1977) et autres puissantes organisations », selon l’organisation Reclaim Democracy. En bon adepte de la « stratégie du choc », décryptée par Naomi Klein, la machine politico-idéologique ainsi constituée attend alors l’opportunité qui surgit avec le choc pétrolier de 1973…

Quatre décennies de contre-attaque ont permis aux conservateurs de renverser les termes du débat public outre-Atlantique. Ainsi, pour Mitt Romney, candidat républicain défait en 2012, « l’impôt est une entrave à la liberté ». John Jay, l’un des Pères Fondateurs, considérait, au contraire, qu’il constituait le « prix de la liberté, de la paix, de notre propre sécurité et de la prospérité ».

Récession, extension de la précarité économique, discours sur l’assistanat, « racialisation » du discours public, « ras-le-bol » fiscal, bataille idéologique patronale, renoncement des démocrates à la contrecarrer, instrumentalisation de la droite et de ses franges extrêmes: cela ne vous rappelle rien ?

RESULTAT: Ce graphique (http://feeds.visualizingeconomics.com/visualizingeconomics) montre comment les taux d’imposition (après un premier décrochage sous la présidence Kennedy pour ce qui concerne l’impôt sur le revenu) ont chuté à partir de la présidence de Reagan. Le « top 0,01% » fait référence aux Américains les plus riches. On voit également l’évolution du taux d’imposition moyen, divisé par deux en un demi-siècle, ce qui a provoqué l’augmentation mécanique de leur part dans la richesse nationale.

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Les trois raisons de la faillite de Detroit

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(Ci dessus, cartographie du recensement de la population: en bleu, les Africains-Américains dans le centre de Detroit, en rouge, les Blancs dans les banlieues résidentielles)

1903-2013 : R.I.P. Detroit. Avec l’annonce de la déclaration de faillite de la ville, c’est un siècle d’Histoire américaine qui se clôt. Detroit n’était pas seulement le berceau de l’industrie automobile. Elle était également le cœur atomique de la période du New Deal (les « Trente glorieuses américaines »), la capitale du syndicalisme qui y remporta des batailles décisives, la « Motor City » qui enfanta la « motown », le label « soul » (Diana Rosse, Jackson Five, Marvin Gaye, Stevie Wonder et la « reine de la soul » Aretha Franklin). Bref, une partie du « patrimoine » des Etats-Unis que le pays d’apprête à remiser dans ses réserves, sans ciller. Comment en est-on arrivés là ?

  1. La désindustrialisation.

Le destin de la petite ville au nom français, fondée en 1701 par Antoine de Lamothe-Cadillac, bascule en 1903 quand Henry Ford fonde sa compagnie à Dearborn, dans la banlieue de Detroit. En 1908, c’est General Motors qui est créé. Suivi en 1925 par Chrysler formant ainsi les « big three ». A ce moment-là, avec la sortie du model T et l’instauration du Fordisme (organisation du travail et compromis salaires-productivité), l’industrie automobile est en pleine expansion. Detroit explose : 285.000 habitants en 1900, 465.000 en 1910, 993.000 en 1920, 1,5 million en 1930.

Extrait de « Voyage au bout de la nuit » : « Et j’ai vu en effet des grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin dans lesquelles on discernait des hommes à remuer, mais à remuer à peine, comme s’ils ne se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d’impossible. C’était ça, Ford ? »

Oui, c’était ça Ford, mais des hommes décidèrent de se débattre. En mai 1935, est fondé l’United Auto Workers (UAW). En 1937, après des grèves à Atlanta (Georgie) et Flint (Michigan), General Motors et Chrysler doivent reconnaître le fait syndical. Seul Ford résiste. Le 26 mai 1937, la bataille de l’Overpass, au cours de laquelle, les milices d’Henry Ford agressent les syndicalistes de l’United Auto Workers, devant l’usine de River Rouge à Dearborn, marque un tournant décisif. En 1940, 33 % des ouvriers de l’industrie ont une carte syndicale en poche. Il faudra attendre 1941 pour que la première convention collective soit signée chez Ford.

Après la guerre, le New Deal de Roosevelt règne en maître incontesté, même le républicain Eisenhower n’en conteste pas l’héritage social et réglementaire. L’Etat-Providence est incontournable. Les années 50 La production de masse se trouve à son pic, la consommation de masse commence. Les syndicats sont plus puissants que jamais.

C’est à Detroit encore et toujours qu’est conclu un accord qui passera à la postérité sous le nom de Traité de Detroit. Il est conclu entre les Big Three (Ford, General Motors, Chrysler) et l’UAW: salaires indexés sur les prix et sur la productivité, assurance-maladie et retraites pour les syndiqués qui gagnent ainsi une protection sociale unique aux Etats-Unis en échange de la promesse de jouer « le jeu » (productivité, pas de grèves). C’est ce « compromis » que le patronat commence à remettre en cause dès les années 60 et encore plus dans les années 70, profitant des deux chocs pétroliers. Les compagnies organisent une délocalisation interne aux Etats-Unis en ouvrant des usines dans le Sud, véritable désert syndical.

  1. Le « white flight » ou l’exode des classes moyennes

La désindustrialisation organisée rencontre un autre phénomène de société que des sociologues ont baptisé le « white flight » (« le vol blanc »), à savoir : la fuite des classes moyennes blanches des centres villes. Ceci a évidemment à voir avec le mouvement des droits civiques qui se déroule dans le Sud mais aussi  dans les grandes villes industrielles du Nord où des centaines de milliers de Noirs pauvres sont arrivés lors de la « grande migration » (années 20 puis début des années 50). Le racisme n’est pas l’apanage des anciens Etats de la confédération. Il résiste également dans les grandes villes, notamment dans la police. En juillet 1967, une descente de police met le feu aux poudres : les émeutes durent cinq jours et fera 43 morts. Le gouverneur du Michigan (George Romney, le père de Mitt) envoie la garde nationale et Lyndon Johnson, le président, dépêche l’armée. Rien de moins.

Une « grande peur » s’empare des habitants blancs, d’autant qu’elle est instrumentalisée politiquement par le parti républicain qui a décidé, après la signature de la loi sur les droits civiques par le président Johnson en 1965, de faire des angoisses des Blancs son fonds de commerce …

Suprême ironie de l’Histoire : cet exode est rendu possible par… la voiture. On peut désormais travailler dans une usine de Detroit et habiter dans une banlieue résidentielle à trente kilomètres de là. Dans les autres pays occidentaux, ce mouvement de périurbanisation et d’étalement urbain marquera également les années 70. Mais, nulle part ailleurs qu’aux Etats-Unis, il ne sera aussi fortement « racialisé ». Detroit perd 300.000 habitants durant les années 70, 200.000 autres dans la décennie suivante. Actuellement, elle compte 700.000 habitants contre 1,8 million en 1950. 82% de ses habitants sont Africains-Américains. Un habitant sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté.

  1. L’inaction de l’Etat du Michigan et du gouvernement fédéral

D’après un porte-parole de la Maison Blanche, l’administration Obama continue « à surveiller de près la situation à Detroit. » Mais pas plus. Alors que la ville a dû se placer sous le chapitre 9 des faillites, elle sait qu’elle n’a rien à attendre de sonnant et trébuchant du côté du gouvernement fédéral. Sauver l’industrie automobile à coups de milliards d’argent public, comme en 2009, oui. Sauver la ville de Detroit, non.

Personne ne nie la réalité des chiffres : 18,5 milliards de dollars de dettes. Ce qui n’a rien d’étonnant dans une ville où les industries puis les contribuables ont pris la fuite laissant la population pauvre se débattre sans emplois ni le sou. Le coup de grâce est venu du gouverneur. Le fait qu’il soit républicain ne relève évidemment pas de l’anecdote. En obligeant Detroit (qui a voté Obama à 98% en novembre dernier !) à se déclarer en faillite, Rick Snyder va pousser à la renégociation des conventions collectives dans les services municipaux. Plutôt que d’engager un débat sur une revitalisation économique et urbaine, on va donc imposer à l’ancienne capitale industrielle du pays une cure d’austérité qui ne guérira pas le malade.

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Obama II : du contenu dans le discours

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En attendant une analyse plus fouillée du second discours d’investiture de Barack Obama, voici ma première impression.

Si Barack Obama met en œuvre ce qu’il a évoqué, ou tout au moins s’il lance des politiques amorçant des processus en ce sens, alors sa présidence pourrait s’avérer réellement transformatrice.

Le président réélu a discouru sur la nécessité de s’attaquer au changement climatique, de procéder à une réforme de l’immigration, de ne pas laisser la législation sur les armes à feu en l’état, de faire en sorte que les gays disposent de droits égaux dans la loi… Il s’est également posé en défenseur des systèmes Medicare et Medicaid, assurances-santé pour les seniors et les enfants pauvres. L’hôte de la Maison-Blanche a également fait une référence directe aux inégalités croissantes : « notre pays ne peut pas réussir quand une minorité de plus en plus restreinte se porte bien tandis qu’un nombre grandissant y arrivent à peine ».

Enfin, en matière de politique étrangère, il a lâché cette phrase lourde de sens sur la possibilité et la nécessité de transformer d’anciens ennemis en amis. Qu’avait-il à l’esprit ? Israël-Palestine ? Iran-Etats-Unis ? Les deux ? Soulignant que la sécurité et la paix ne requéraient pas « une guerre perpétuelle, il a déclaré, de façon tout à fait claire: « Personne n’a plus intérêt à un monde en paix que le pays le plus puissant ».

Des mots, des mots, certes. Mais des engagements, de fait. Et pour passer aux actes, il a rappelé aux citoyens qu’ils avaient l’obligation « de définir les débats de notre temps, pas uniquement avec les bulletins que nous mettons dans l’urne, mais avec les voix que nous élevons dans la défense de nos plus anciennes valeurs et nos idéaux les plus durables ». Question : comment Barack Obama s’y prendra-t-il pour faire suivre d’effets cet  appel à ce que les Américains se mêlent de politique pour contourner l’obstructionnisme des républicains ?

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L’analyse des résultats définitifs des scrutins du 6 novembre

ImageAlors que Barack Obama va prêter serment pour un second mandat, lundi 21 janvier, retour sur le sens du vote des Américains.

Participation « forte »

L’abstention a augmenté depuis 2008 mais pas si fortement que ne le laissaient supposer les derniers sondages avant le vote : on compte 129, 134, 843 millions de bulletins exprimés (l’ouragan Sandy est responsable d’un million de voix manquantes environ) contre 131,463,122, soit un taux de participation de 72,5% des électeurs inscrits contre 74,4% lors du précédent scrutin précédent. Le phénomène de non-inscription sur les listes électorales étant massif aux Etats-Unis, les spécialistes mesurent par rapport à la population en âge de voter (PAV). En 2008, cela donnait 58,3%. Nous ne disposons pas encore du chiffre pour cette élection mais il devrait être inférieur. 2008 et 2012 (ainsi que 2004) s’inscrivent dans la moyenne plutôt haute des participations électorales de ces trente dernières années. Après les années Bush père-Clinton, les mandats de « W. » Bush, très « clivants », ont eu pour conséquence de remobiliser l’électorat.

Nette victoire de Barack Obama

Le président sortant a 65,9 millions de voix, en recul de 3,5 millions par rapport à 2008 (69,5 millions). Il est le premier président depuis Eisenhower à obtenir plus de 51% des voix lors de ses deux élections (52,87% en 2008, 51,03% en 2012). Ces chiffres confirment l’analyse de certains chercheurs (dont Ruy Teixeira) qui avaient prédit l’émergence d’une majorité durable pour le parti démocrate, conséquence des bouleversements démographiques qui voient la part des WASP (blancs anglo-saxons protestants) décliner au profit de celle des minorités (37% de la population), dont les Latinos sont désormais les plus importants représentants avec 16% de la population. Ils ont constitué 10% de l’électorat de novembre dernier et ont voté à 72% pour Obama et 27% pour Romney. C’est grâce à ce vote que le président sortant est réélu.

Le bon score d’Obama est à mettre au crédit du « vote » stratégique d’électeurs déçus (dont de  nombreux Latinos) par son premier mandat mais qui n’ont pas voulu, pour autant, la victoire de l’ultra-droitier parti républicain. Cette mobilisation de dernière minute est particulièrement visible dans les « swing states » où l’abstention a été moins forte (sauf dans l’Ohio industriel) en 2012 qu’en 2008 (contrairement à l’évolution nationale),

Le plafond républicain

60,5 millions de suffrages pour Bush en 2004. 59,9 pour McCain en 2008 et 60,9 pour Romney : alors que la population américaine a augmenté de 35 millions d’habitants en dix ans et le nombre d’électeurs enregistrés de dix millions, l’électorat républicain stagne. La force (de nuisance) du parti de l’éléphant, réside dans la mobilisation permanente et la cohérence de sa base sociale. Son « petit » problème est que cette-dernière, dont les Blancs évangéliques sont le pilier, est en déclin numérique.

Parlement : les démocrates majoritaires en voix mais minoritaires en sièges

Les candidats démocrates ont obtenu, aux élections à la Chambre des représentants qui se sont déroulées le même jour que le scrutin présidentiel, 1,4 millions de voix de plus que leurs adversaires. Pourtant, ces derniers ont gardé leur majorité (233 à 200 malgré une perte de neuf sièges). L’explication ? Le redécoupage électoral. Après le recensement de la population de 2010, les Etats les plus dynamiques démographiquement (dans le Sud notamment) ont gagné des sièges. Les législatures et gouverneurs républicains qui y sont en place, chargés de la nouvelle carte électorale, ont sorti les ciseaux de compétition. Exemple : le Texas qui a gagné 4 sièges grâce à un boom démographique dont les Latinos, qui votent massivement démocrate, comptent pour 80%. Le parti républicain a gagné trois des quatre nouvelles circonscriptions dont il faut voir le dessin tortueux pour comprendre tout le mal que les « charcuteurs » se sont donnés (voir ci-dessous l’exemple de l’aire métropolitaine de Dallas)… Voilà comment un parti minoritaire lors des scrutins de novembre peut bloquer la politique américaine.

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