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Le néolibéralisme n’est plus prophète en son pays

Dans un contexte d’explosion des inégalités et de poussée de la gauche, l’administration Biden veut lancer un plan d’investissements publics et augmenter la fiscalité des multinationales et des plus riches. (Article publié dans l’Humanité du 12 avril 2021.)

« Je veux changer le paradigme. » Le 25 mars, lors de sa première conférence de presse, Joe Biden a répété cette phrase à trois reprises. Sans donner beaucoup de substance à cette ambition, si ce n’est : « Je veux faire avancer les choses. » Des « choses » avaient déjà avancé dans l’immense plan de sauvetage de 1 900 milliards de dollars (1  600 milliards d’euros) adopté ce même mois par le Congrès, avec des mesures d’aide aux familles et aux chômeurs. Mais, quelques jours plus tard, c’est un plan d’une autre nature que dévoilait le 46e président des États-Unis : il ne s’agit plus, ici, de relancer l’économie par la consommation, mais d’investir durablement dans les infrastructures, avec 2 000 milliards dans une première phase (potentiellement autant dans une seconde), étalée sur huit ans, avec un financement partiel par l’augmentation de l’impôt sur les sociétés de 21 à 28 %. Enfin, Janet Yellen, la ministre de l’Économie et des Finances, annonce, début avril, que Washington propose au G20 d’instaurer un impôt minimum mondial sur les multinationales.

Investissements publics, augmentation de la fiscalité des entreprises : l’American Jobs Plan comme « l’impôt mondial » contreviennent à deux des principaux commandements de la bible néolibérale. S’agit-il juste d’une adaptation à des temps de crise ? D’un coup d’arrêt ? D’un tournant ? Serait-ce cela, le « paradigme » à changer ? Pour le New York Times, la réponse coule de source : « Dans ce processus, (le président) mine le centrisme néolibéral qu’il a travaillé à consacrer il y a plus de quatre décennies en tant que jeune sénateur des années Nixon et Carter. » Interrogé par le quotidien new-yorkais, l’historien Rick Perlstein abonde : « C’est une histoire intéressante. L’histoire de le voir tourner le dos à une direction idéologique qu’il a conduit le Parti démocrate à prendre. » Le « grand virage » est également l’hypothèse de Doug Sosnik, cité par le magazine The New Yorker. L’homme est l’ancien directeur politique de Bill Clinton. C’est dire s’il en connaît un rayon en matière de conversion des démocrates au néolibéralisme ! Pour lui, le verdict est sans appel : « Ils (l’équipe Biden – NDLR) avancent la proposition que la politique de l’ère Reagan est terminée. »

Un autre ancien de l’administration Clinton se montre un peu moins convaincu par cette soudaine conversion. Il s’agit de Robert Reich, ancien ministre du Travail. Économiste réputé, il est désormais l’une des voix les plus audibles de la gauche intellectuelle. « Pourquoi Biden ne revendique-t-il pas ces initiatives pour ce qu’elles sont – de larges investissements publics dans l’environnement, pour la classe ouvrière et les pauvres –, plutôt que de parler de chèques d’aide et de réparation de route ? Pourquoi ne pas remuer l’Amérique avec une vision de ce qu’une nation doit être, s’il s’agit réellement de troquer la fraude de la théorie du ruissellement pour une authentique croissance-innovation venant du bas ? »

L’absence de revendication idéologique serait donc le signe d’absence de volonté politique ? Ce plan ne serait-il que « pragmatique » ? « C’est un aspect des choses, souligne, pour l’Humanité, John Mason, professeur de sciences politiques à l’université William-Paterson (New Jersey). D’un côté, toute une série d’actions, comme la création d’allocations familiales, visent à rattraper le retard du pays par rapport aux autres pays qui ont institué l’État providence. De l’autre côté, le niveau des inégalités est devenu tellement insupportable qu’il fallait redistribuer les cartes. On parle ici d’un “redémarrage keynésien”. » Joe Biden se pique d’ailleurs de discussions avec des historiens sur les héritages de Franklin Delano Roosevelt et Lyndon Johnson, les deux grands présidents démocrates réformateurs de l’ère du New Deal. Chroniqueur au New York Times, prix Nobel d’économie et grande figure du keynésianisme américain, Paul Krugman donne crédit au « reset » : « Le plan représente une sortie de l’extrémisme du libre marché, qui a dirigé la politique américaine ces dernières années, pour revenir à une tradition plus ancienne – la tradition qui a prévalu durant les années des plus grands succès économiques. » Et de conclure de l’une de ses formules tranchantes : « Les “bidenomics” sont aussi américains que l’apple pie. » Les États-Unis ont en effet été pionniers dans la progressivité de l’impôt sur le revenu (93 % dans les années 1950) et dans l’instauration d’un État providence, au demeurant imparfait en l’absence d’un système universel public de santé.

Mais suffit-il de revenir à la recette de l’avant-« révolution conservatrice » pour clore le chapitre de celle-ci ? L’économiste marxiste Richard Wolff ne donne aucun crédit à cette thèse. « Après quarante années de redistribution des richesses du bas vers le haut, ponctuées par la réforme fiscale de 2017 et de boom continu des marchés depuis les années 1980, tout ce que Biden fera contre cela sera un pas dans la bonne direction. Mais notre niveau jamais atteint d’inégalités a besoin d’une action en profondeur. Pour l’instant, rien de ce qui a été proposé ne correspond à cela », a-t-il réagi au micro de la radio KFPA. Si la gauche organisée s’accorde le crédit de ces évolutions (« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche », titrait, dès janvier, le magazine marxiste Jacobin), elle insiste, notamment par la voix d’Alexandria Ocasio-Cortez, que la situation nécessite d’aller plus loin, en termes à la fois d’investissement, de fiscalité et de réforme structurelle. Afin de vraiment changer de « paradigme ».

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« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche »

Le climat politique dans lequel le nouveau président a pris ses fonctions diffère de celui des années Obama. Entre-temps, les campagnes de Bernie Sanders et les mouvements sociaux ont modifié le rapport de forces. (Article publié dans l’Humanité du 23 février 2021.)

Personne n’en attendait ­réellement autant. Depuis son entrée dans le bureau ovale, Joe Biden a annoncé nombre de mesures clairement progressistes (1). Les premiers pas du 46e président des États-Unis s’écartent du milieu de la chaussée où il avait évolué durant toute sa carrière, depuis sa première élection au Sénat en 1972. Que s’est-il donc passé pour qu’un bon vieux centriste opposé, dans les années 1970, au « busing » (organisation des transports scolaires afin d’assurer la mixité sociale dans les écoles) et au financement fédéral de l’avor­tement, puis durant la décennie suivante, soutien des politiques de réductions massives d’impôts de Ronald Reagan et enfin rédacteur de l’ultra­répressive Crime Bill de 1994, connaisse une épiphanie progressiste à presque 80 ans ?

Le magazine marxiste ­Jacobin a son idée, toute contenue dans le titre d’un article signé Liza Featherstone : « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche. » L’approche de John Mason est assez voisine. Lors d’un webi­naire organisé par la Fondation Gabriel-Péri, il y a quelques semaines, ce ­professeur de sciences ­politiques à l’université ­William-Paterson (New Jersey) a formulé l’hypothèse suivante : « Si Joe Biden est un centriste, cela veut dire qu’il suit le centre de gravité de son parti. Quand celui-ci évolue à gauche, il suit. » De fait, le programme de Joe Biden durant les primaires démocrates se situait plus à gauche que celui de Clinton en 2016 qui, lui-même, était plus à gauche que celui d’Obama en 2008.

Si aucune figure de gauche n’a trouvé sa place au sein de l’administration Biden, bien que des élus réellement progressistes y ont été nommés (Marcia Fudge au Logement, Deb Haaland à l’Intérieur, Xavier Becerra à la Santé), les trente premiers jours du président Biden – en partie encombrés par le deuxième procès raté en destitution de ­Donald Trump – n’en ont pas moins surpris par leur audace, au moins au regard du ­pedigree du bonhomme. « Biden n’était pas notre candidat rêvé. Il n’est pas notre président rêvé. Mais ce n’est pas une question de goût, mais de politiques, constate Ethan Earle, consultant ­politique. La gauche a trop souvent des difficultés à reconnaître ses propres victoires. Il faut donc qu’elle revendique le crédit des concessions arrachées à l’administration ­Biden. »

Aucune des mesures annoncées par Joe Biden n’est susceptible de lui coûter ­politiquement : elles sont devenues populaires au fil de la décennie écoulée. Occupy Wall Street (OWS), déclenché en septembre 2011, peut être considéré comme le point de départ de ce mouvement. Quelques mois plus tard, lors d’un « Left Forum » à New York, devant une assistance mi-médusée, mi-irritée, le cinéaste Michael Moore avait lancé : « Nous avons fait la part la plus difficile du travail : être majoritaires dans les esprits. »

« Voilà ce qui s’est passé, résume Bennett Carpenter, animateur du mouvement progressiste Durham for All, en Caroline du Nord. En 2011, Occupy s’est soulevé pour protester contre les inégalités économiques. En 2013, Black Lives Matter (BLM) a relancé le combat contre le racisme systémique. En 2016, la candidature de Bernie Sanders a dynamisé la gauche électorale et socialiste. Et puis il y a eu le mouvement Fight for $15, le mouvement des DREAMers et des activistes Latinxs, et beaucoup d’autres. Il faut comprendre tous ces mouvements comme une séquence dans laquelle chacun a tiré des ­leçons et contribué des avances l’un de l’autre. Mais il faut également comprendre ces mouvements comme une réaction progressive et grandissante aux défaillances du néo­libéralisme et de la dernière administration démocrate, dont Biden a fait partie. »

Un an après le lancement d’OWS, toujours à New York, des salariés des fast-foods ­déclenchaient une grève avec la revendication d’un salaire minimum à 15 dollars. Ce qui leur a valu quelques lignes dans le New York Times. À peine une année plus tard, la ville de Seattle, sous l’égide de la conseillère municipale socialiste, Kshama Sawant, devenait pionnière en la matière. En 2015, Bernie Sanders, candidat à la primaire ­démocrate, intégrait cette mesure à son programme. « Vous vous souvenez que, jusqu’en 2015, cette revendication semblait ridicule pour beaucoup d’économistes et d’élus politiques, se remémore Nicholas Allen, responsable des affaires internationales pour le syndicat SEIU (2,2 millions de membres). Aujourd’hui, après avoir fait son chemin dans beaucoup de grandes villes, puis d’États, un tel salaire minimum semble non seulement raisonnable, mais absolument nécessaire pour relancer le pouvoir d’achat dans une économie dévastée par la crise. »

À l’instar du Fight for $15, l’histoire de la décennie écoulée est celle d’idées ­périphériques qui deviennent centrales dans la vie politique du pays. À des problématiques structurelles dans le pays, une nouvelle génération de militants apporte des réponses audacieuses et des formes d’actions souvent nouvelles. En 2018, le mouvement Sunrise se fait remarquer en occupant le bureau de la « speaker » démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, afin de faire avancer leur idée d’un « New Deal écologique ». Les militants demandent à une toute nouvelle élue de les rejoindre. À rebours des conventions de ce haut lieu de pouvoir, elle accepte. Elle s’appelle Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, ­socialiste revendiquée, plus jeune élue de l’histoire du Congrès. L’establishment démocrate s’étouffe, mais une idée a percé. En 2021, elle est désormais favorablement accueillie par les électeurs.

Parfois, les frictions se jouent au sein même de l’aile gauche. En 2015, des militants de Black Lives Matter interrompent Bernie Sanders en train de discourir au pupitre. Ils trouvent que le candidat ne prend pas assez en compte la question du racisme systémique et renvoie toute avancée en la matière à des propositions uniquement économiques et sociales. Le débat agite durant des mois et des années le camp progressiste. Quatre ans plus tard, la plateforme « Sandernista » a ­intégré une nouvelle façon de penser en la matière. Comme l’ensemble du pays, d’ailleurs. 2020 n’est pas 2008. Ce qui a changé ? « Le plus grand mouvement de l’histoire américaine : Black Lives Matter. À la fois en nombre de participants, dans sa sociologie et dans sa géographie », répond Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. Si le mouvement est plutôt composé de jeunes, « les organisateurs sont des militants ­extrêmement aguerris » qui ont fait d’un « travail de pédagogie » l’une de leurs grandes forces, comme le souligne l’universitaire. « Il y a cinq ans, personne n’avait entendu parler du “privilège blanc”. Aujourd’hui, tout le monde n’est pas forcément d’accord, mais le concept est connu », ajoute-t-elle encore. Pour le dire autrement, BLM impose les termes du débat sur le racisme. Tout comme Sunrise ou 350.org sur la question climatique. Tout comme l’avaient fait OWS puis le Fight for $15 sur le nerf des inégalités sociales.

Les deux campagnes du sénateur ­socialiste du Vermont ont fonctionné à la fois comme un laboratoire d’élaboration d’idées nouvelles (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans les universités publiques, création d’un impôt sur la fortune), une immense séance d’éducation populaire et un carrefour où se sont croisés les mouvements organisés ou non de la société sur les grandes questions qui taraudent les États-Unis : justice sociale, changement climatique, antiracisme, féminisme. Mais les confluences s’organisent aussi en dehors des temps électoraux. « Depuis les événements de Ferguson en 2014-2015, nos militants manifestent aux côtés de Black Lives Matter et en sont même partie prenante, pointe Nicholas Allen. Une alliance très naturelle puisque, souvent, ce sont les mêmes personnes impliquées. » L’intersectionnalité en pratique. À Standing Rock, dans le Dakota du Nord, en 2016, de jeunes militants environnementalistes se sont retrouvés aux côtés des Amérindiens dans la mobilisation contre la construction d’un oléoduc.

C’est donc dans un climat beaucoup plus favorable aux idées progressistes que Joe Biden prête serment et, d’une certaine façon, prend acte d’un nouveau rapport de forces. Pour Mark Kesselman, professeur de sciences politiques à la Columbia University (New York), il faut y ajouter une sorte de leçon de choses qu’a constituée le début de la présidence de Barack Obama : « Ce dernier a tout fait pour essayer de ­négocier avec les républicains, avec le résultat que l’on sait : il a perdu du temps, il a échoué, puis le Parti démocrate a été défait lors des élections du mi-mandat de 2010. Biden doit garder sa majorité assez mince et donc proposer des avancées pour mobiliser ses troupes. » Bémol : il rechigne toujours à faire siennes des idées qui deviennent ­dominantes, telle que l’instauration d’un système de santé universel (Medicare for all). « Biden est visiblement tiraillé entre ses instincts politiques – son affinité pour la collégialité avec la droite, son conservatisme naturel – et la réalité qui exige des mesures radicales », analyse Jacob Hamburger, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21. Raison de plus, selon Ethan Earle, « pour que la gauche, sur cette base, en bonne organisatrice doive engranger de l’adhésion et des adhésions pour aller plus loin ». Et donc emmener Joe Biden encore un peu plus loin à gauche. 

(1) En un peu plus d’un mois dans le bureau ovale, Joe Biden a défait une partie du bilan de Trump et ouvert un certain nombre de chantiers. D’un côté : fin de la construction du Mur à la frontière avec le Mexique, révocation du « Muslim ban », abandon de l’oléoduc Keystone XL, retour des Etats-Unis au sein de l’OMS et des Accords de de Paris. De l’autre : plan de relance de 1900 milliards de dollars, salaire minimum à 15 dollars, régularisation des onze millions de sans-papiers, abolition de la peine de mort fédérale, plan contre les discriminations, projet de loi pour renforcer le contrôle des armes à feu.

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Harriet Tubman, la « Moïse noire » sur un billet vert

Changement de visage et de récit en vue sur la coupure de 20 dollars : la militante antiesclavagiste et féministe, en lieu et place du président raciste Andrew Jackson. (Article publié dans l’Humanité du 4 février 2021.)

Aux États-Unis, l’histoire se joue aussi sur le célèbre billet vert. Les visages qui s’y affichent sont étonnamment uniformes. Sur la coupure reine (1 dollar), George Washington, premier président, et sur celle de 5 dollars, Abraham Lincoln, auteur de la proclamation d’émancipation des esclaves. Pour celle de 10 dollars, Alexander Hamilton, premier secrétaire d’État au Trésor. 50 dollars : Ulysse Grant, général de l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession, puis président. 100 dollars : Benjamin Franklin, figure centrale des Lumières américaines. Et puis, il y a le billet de 20 dollars, l’une des coupures les plus usitées. Le visage qui s’y dessine semble taillé à la serpe. Le sourcil est broussailleux. Son histoire aussi.

Considéré par Donald Trump comme le premier président « populiste », Andrew Jackson, aux commandes de 1829 à 1837, a surtout été propriétaire d’esclaves (comme une majorité des Pères fondateurs, au demeurant) et l’auteur de la première déportation des Amérindiens. L’épisode historique est connu sous un nom presque poétique (la Piste des larmes), qui masque mal la violence de l’événement. Des dizaines de milliers d’Amérindiens, en majorité du peuple cherokee (dont le nom est toujours accolé à un modèle de Jeep…), ont été repoussés de force vers l’ouest du Mississippi pour « libérer » leurs terres au profit de la culture du coton, « l’or blanc » ramassé par des centaines de milliers d’esclaves.

D’ici peu, le visage du président raciste sera retiré du billet de 20 dollars. Joe Biden l’a annoncé, reprenant un projet lancé par Barack Obama en 2014. Donald Trump, qui avait fait accrocher dans le Bureau ovale un portrait de Jackson (remplacé, depuis l’arrivée de Joe Biden dans les lieux, par celui de Franklin), avait stoppé le processus. En lieu et place viendra s’apposer le visage d’une femme. Noire. Ancienne esclave. Antiesclavagiste. Féministe. Parfois surnommée « la Moïse noire. » Ci-devant : Harriet Tubman.

Née Araminta Ross, elle a vu le jour dans les années 1820 (il n’y avait pas de registres pour la naissance des esclaves), dans une plantation du Maryland, dernier État esclavagiste avant la « frontière » avec le Nord. Elle fait partie d’une fratrie de neuf enfants, ensuite séparée entre plusieurs maîtres. En 1849, elle s’émancipa en laissant derrière elle un mari, John Tubman, un homme libre qui se sentait bien là où il se trouvait, et emprunta le « chemin de fer souterrain » (underground railroad), mis en place par des abolitionnistes, noirs comme blancs, et des quakers. « Comme le chemin de fer, le vrai, a été installé aux États-Unis depuis peu, ils ont utilisé cette métaphore qui leur permettait d’avoir des discussions codées. Par exemple, un chef de station, c’était quelqu’un qui hébergeait les esclaves en fuite ; un conducteur, c’était celui qui les emmenait d’un endroit à un autre. Donc, ça leur permettait d’avoir des discussions devant d’autres gens sans être pris », expliquait à France CultureAnouk Bloch-Henry, auteure d’une biographie.

Libre, mais pas quitte. Une fois arrivée en Pennsylvanie, sa terre promise, Harriet Tubman repart en terre esclavagiste afin de libérer sa famille, puis d’autres esclaves. Avec son « mètre cinquante, presque complètement édentée », selon la description qu’en fait Howard Zinn dans Une histoire populaire des États-Unis (éditions Agone), « toujours armée et le plus souvent déguisée, elle fit dix-neuf allers-retours excessivement risqués pour guider plus de trois cents esclaves vers la liberté ». Selon l’historien, « elle déclarait aux fugitifs : “Vous serez libres ou morts.” » Pendant la guerre de Sécession (1861-1865), elle s’engage aux côtés des troupes de l’Union. Elle est tour à tour infirmière, cuisinière, éclaireuse et espionne. En 1863, elle participe à un raid sur la rivière Combahee, en Caroline du Sud, au cours duquel des centaines d’esclaves sont libérés. Après la fin de l’esclavagisme et jusqu’à sa mort, en 1913, elle milite avec les suffragistes pour le vote des femmes.

« Elle est l’incarnation d’une triple oppression : elle est pauvre car née esclave, femme et noire », résume Nicolas Martin-Breteau, historien des États-Unis à l’université de Lille. Si l’intersectionnalité n’était pas encore née, celle qui fut surnommée « la Générale », en incarnait parfaitement la problématique. Durant la campagne présidentielle de 2016, Trump avait qualifié le choix du remplacement de Jackson de « purement politiquement correct ». « Une ancienne esclave remplaçant un propriétaire d’esclaves : c’est un signe du réagencement de la mémoire collective », rectifie l’universitaire. Tout comme le retrait des statues d’esclavagistes notoires dans l’espace public en constitue un autre. Un débat peut pourtant en entraîner un autre, qui traverse une partie du pays et que résume ainsi l’historien : « Est-ce la place d’Harriet Tubman d’être sur un billet de banque, symbole du capitalisme, qui s’est construit sur l’esclavagisme, elle qui était considérée comme un bien que l’on pouvait acheter avec ces mêmes dollars ? » Ne vaudrait-il pas mieux lui dédier un monument, à l’instar de celui inauguré par Barack Obama en hommage à Martin Luther King près du Mall de Washington ? Mais alors, il ne faudrait laisser, sur ces fameux billets, que des trombines d’hommes blancs, pour moitié esclavagistes ? La couleur du billet ne change pas. Celle de l’Histoire, oui.

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Biden président : fin de cycle, début d’une ère ?

Le champ de ruines laissé par Donald Trump est aussi un champ d’espoirs pour nombre d’Américains. Ils attendent du 46e président des États-Unis, qui entrera en fonction officiellement ce mercredi, des politiques audacieuses sur le Covid, les inégalités sociales et le racisme systémique. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2021.)

Ce mercredi 20 janvier 2021, vers midi, l’Amérique sera (définitivement ?) débarrassée de Donald Trump. Quelques heures plus tard, c’est une partie de son bilan qui rejoindra la broyeuse à papiers de l’Histoire : l’interdiction d’entrée sur le territoire de ressortissants de certains pays musulmans (« muslim ban »), le projet de pipeline géant Keystone XL, la sortie des États-Unis des accords de Paris. Il est tout à fait inhabituel qu’un président entrant en fonction défasse le jour même une partie de ce que son prédécesseur a fait pendant son mandat. Mais plus rien n’est tout à fait « classique » dans la vie politique américaine. Le contexte dans lequel le 46e président du pays prêtera serment sur les marches du Capitole, deux semaines après que des militants et miliciens ont tenté d’y pénétrer afin d’empêcher la certification de son élection, n’échappe pas à cette nouvelle règle. La capitale fédérale, traditionnellement ouverte aux partisans de l’heureux élu, ressemblera à un vaste camp retranché (lire encadré ci-contre), duquel s’extirpera, quasi incognito, un Donald Trump en partance pour la Floride, snobant la passation de pouvoir, mais toujours soumis à une procédure d’impeachment, en attendant que, redevenu simple citoyen, les procureurs ne lui demandent des comptes.

Lorsqu’il en aura terminé avec sa prestation de serment, Joe Biden, le plus vieux président de l’histoire du pays (78 ans depuis deux mois), fera face à un triptyque sans précédent : la pire division depuis la guerre de Sécession (1861-1865), la pire situation économique depuis le krach de 1929, la pire crise sanitaire depuis la grippe espagnole en 1919. Pour autant, le champ de ruines laissé par le trumpisme et un système social intrinsèquement inégalitaire est aussi un champ d’espoirs (certes mesurés) pour une partie de l’Amérique (lire notre reportage à Houston, page 6). Le traditionnel sondage Gallup qui précède l’entrée en fonction d’un nouveau président a été accompagné de ce commentaire : « Les attentes vis-à-vis de l’administration Biden sont significativement plus importantes que celles pour l’administration Trump dans sept domaines politiques : l’environnement, l’éducation, le respect international, l’amélioration des conditions de vie des minorités, le système de santé, les relations raciales et maintenir les États-Unis hors des guerres. »

En annonçant, avant même son arrivée dans le Bureau ovale, un plan de relance assez ambitieux puis en ­signant, aussitôt installé à sa table de travail, une batterie de décrets, Joe Biden envoie un signal : il compte faire changer les choses. Un peu, beaucoup, énormément ? C’est toute la question. S’agira-t-il de tenter de corriger les dysfonctionnements ou inégalités les plus criantes ou d’impulser un mouvement plus profond qui pourrait s’apparenter à une nouvelle « ère progressiste » ? Joe Biden connaît, a priori, sa propre intention mais sans doute pas la portée des politiques qu’il sera amené à décider, tant celles-ci dépendront également du poids et de la pression des mouvements sociaux comme d’élus au Congrès. Le « squad », avec Alexandria Ocasio-Cortez à sa tête, sera renforcé par l’arrivée de nouveaux arrivants très progressistes, tandis que, au Sénat, Bernie Sanders, président de la commission du Budget, aura un rôle central.

Joe Biden ira-t-il jusqu’à adopter une posture à la Franklin Delano Roosevelt, qui, après avoir entendu les propositions de progressistes, leur avait lancé : « Obligez-moi à les mettre en œuvre » ? Ou reproduira-t-il l’erreur fondamentale des années Obama, à savoir la recherche chimérique d’accords bipartisans ? La lecture du premier tome des Mémoires du premier président noir de l’histoire du pays se révèle à, cet égard, assez édifiante. Il y raconte, sans tout à fait porter un regard critique sur ses propres choix, comment le projet initial de réforme de la santé – désormais connu sous le nom d’Obamacare – a été dénaturé par sa recherche d’un vote « bipartisan », autrement dit de voix de quelques élus républicains, qui n’adviendra jamais. Sous la houlette de Mitch McConnell, le Parti républicain fut celui de l’obstruction plus que celui de l’opposition. Une stratégie en partie ­gagnante puisque Donald Trump a succédé à Barack Obama. Il ne faudra donc pas attendre un virage sur l’aile du GOP (Grand Old Party). Vieux routier de la politique américaine qui a toujours conduit sa carrière au centre de la route, Joe Biden semble en avoir pris acte, ne nommant dans son administration aucun républicain « modéré », contrairement à ce que fit Barack Obama.

Le nouveau président n’a guère plus nommé de représentants de l’aile gauche de la coalition démocrate, fidèle à une ligne qui confine à l’endiguement. Il ne peut, pour autant, ignorer que les idées de cette même aile gauche ont gagné du terrain au point de devenir pour la plupart majoritaires. Il en a intégré certaines, à l’instar de l’instauration d’un salaire minimum à 15 dollars, l’une de ses premières annonces, mais pas d’autres (Medicare for All, Green New Deal). La suite reste à écrire, à partir de ce mercredi 20 janvier 2021, midi. 

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Trump l’exécuteur-en-chef

Dans un pays pourtant en marche vers l’abolition de la peine capitale, où les États fédérés n’ont jamais aussi peu procédé à des exécutions, le président discrédité laisse un « legs » macabre. (Article publié dans l’Humanité du 12 janvier 2021.)

Ce mardi, Lisa Montgomery. Jeudi, Corey Johnson. Vendredi, Dustin Higgs. À quelques jours de son départ de la Maison-Blanche, le carnet d’exécutions de Donald Trump est plein. En décembre, il l’avait déjà rempli de deux noms supplémentaires : Brandon Bernard et Alfred Bourgeois. Alors que le nombre de mises à mort diminue d’année en année aux États-Unis, le président sortant fait en sorte que l’État fédéral devienne le principal exécuteur du pays : 10 condamnés à mort ont subi, en 2020, une injection létale. En comparaison, « seulement » sept exécutions ont été réalisées par les États fédérés (toutes dans le sud du pays, dont trois au Texas). L’État fédéral n’avait exécuté aucun condamné à mort depuis dix-sept ans. En instaurant ce quasi-travail de mort à la chaîne jusqu’au dernier jour de son mandat, le président nationaliste rompt également avec la tradition qui veut que les présidents sortants réélus sursoient aux exécutions. Le calcul relève évidemment du plus grand cynisme : envoyer un signal auprès de la base trumpiste dont il aura grand besoin lorsqu’il quittera la Maison-Blanche. Encore plus après le terrible épisode de l’invasion du Capitole qui l’a définitivement discrédité auprès de nombreux républicains (élus, mais surtout électeurs.) En matière de peine de mort, Donald Trump est fidèle à sa « fonction » : contrecarrer les évolutions lentes mais certaines de la société.

 Les États-Unis sont improprement considérés comme le pays de la peine de mort. Une « idée reçue » et une « idée fausse », considérait dès 2010 David Garland dans son livre Peculiar Institution : America’s Death Penalty in an Age of Abolition. En réalité, seule une partie du territoire poursuit cette pratique. Un tiers des États l’ont abolie. Le pionnier fut le Michigan… en 1847. Un autre tiers des États fédérés ne sont plus « pratiquants », même si la disposition est toujours contenue dans leur loi. Enfin, le dernier tiers qui exécute est géographiquement et politiquement localisé : il s’agit des terres sudistes de l’ancienne Confédération. Le pays avait pourtant presque touché au but avec un moratoire décrété en 1967, puis la décision de la Cour suprême, estimant, en 1972, dans l’affaire opposant William Furman à l’État de Géorgie, que la peine de mort violait la Constitution. En 1977, en pleine ambiance de « révolution conservatrice » qui allait amener Ronald Reagan à la Maison-Blanche, la machine à tuer légalement était relancée.

 Depuis cette date, 1 529 exécutions ont eu lieu. 82 % d’entre elles se sont déroulées dans des États qui pratiquaient l’esclavagisme. À lui seul, le Texas est responsable de 36 % des exécutions. Après le pic de 1999 (98), la courbe tend vers zéro sans toutefois toucher au but. En 2020, cependant, le nombre d’exécutions réalisées par les États fédérés n’a jamais été aussi faible (sept). Le nombre de condamnations à mort par les jurys s’est également inscrit à la baisse, passant de 312 en 1995 à 18 en 2020. Les juges étant élus, on y trouve aussi une indication de l’évolution de la « demande » beaucoup moins forte de leurs électeurs. Même si les sondages montrent une « opinion publique » partagée sur le sujet, l’attrait pour la peine capitale recule, les dynamiques démographiques jouant en faveur des abolitionnistes. La peine de mort demeure un « totem » pour les hommes blancs de plus de 50 ans, également les plus actifs sur le plan politique, notamment au sein du Parti républicain, mais les jeunes et les minorités, forces sociales ascendantes, y sont globalement opposés.

Si le New York Times estime, depuis plusieurs années, que la situation relève de l’« abolition de facto », le dernier pas vers la disparition juridique semble le plus problématique. Il relève d’abord de chaque État : le Texas et quelques autres États sudistes ne semblent guère s’engager sur cette voie. Avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, le combat pour l’abolition pourrait remporter une victoire éclatante. Dans son programme, l’ancien vice-président de Barack Obama a promis qu’il « travaillerait pour faire voter une loi qui élimine la peine de mort au niveau fédéral et incite les États à suivre l’exemple du gouvernement fédéral ».

 La faible majorité que détiennent les démocrates dans les deux Chambres pourrait rendre difficile l’adoption d’un tel projet de loi. Il se trouvera, à la Chambre des représentants comme au Sénat, quelques démocrates favorables à la peine de mort, même si leur nombre s’est drastiquement restreint ces dernières années. En tout cas, si le président élu tient promesse, ce sera l’occasion d’un grand débat public sur le sujet. Les exécutions programmées cette semaine vont certainement y contribuer. Le cas de Lisa Montgomery émeut et révolte une partie du pays. Elle serait la première femme exécutée depuis 1953. Le 5 janvier, elle a envoyé une demande de grâce à Donald Trump, restée à ce jour sans réponse. « Nous n’excusons pas ses actes (le meurtre, en 2004, d’une femme enceinte à Skidmore, dans le Missouri – NDLR). Tout dans cette affaire est extrêmement triste », écrivent ses avocats. Victime de violences et abus sexuels de la part de membres de sa famille pendant son enfance, elle souffre de problèmes psychiatriques « importants et incurables. » « La société a abandonné Lisa et, par extension, ses victimes », ajoutent les avocats. Et, désormais, la société va l’exécuter pour prétendre faire justice à ses victimes.

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Donald Trump, du Capitole…à la roche tarpéienne

Evénement sans précédent, l’intrusion de militants trumpistes dans l’enceinte du Congrès, signe la dérive d’un courant politique qui tend à faire sécession avec le reste de la société. (Article publié dans l’Humanité du 8 janvier 2021.)

Une tragédie et une farce. Mercredi, au Capitole, l’Histoire a joué simultanément sur ces deux registres. La prise du siège du Parlement de l’autoproclamée « plus grande démocratie du monde » s’est soldée par la mort d’une personne et par des dizaines de selfies de putschistes d’opérette, déchaînés puis presque goguenards, posant pour l’éternité. L’espace d’une journée particulière, cette troupe manifestement aussi haineuse qu’impréparée a réussi à stopper le processus démocratique, ne faisant finalement que retarder l’échéance. Le cours des choses a repris : la victoire de Joe Biden a été certifiée, hier, par le Congrès. Et Donald Trump a dû se résoudre à annoncer une « transition ordonnée. »

Une attaque inédite contre le pouvoir législatif

Les derniers non-invités à pénétrer dans le Capitole portaient un uniforme blanc et rouge. Ils étaient anglais. Nous étions en 1814, lors de la seconde guerre anglo-américaine. Le 6 janvier 2021, c’est un quarteron d’ultra-trumpistes qui a forcé les portes du Congrès. Tout a commencé quelques heures plus tôt par un meeting que Donald Trump organisait afin de protester, pour la énième fois, contre une élection « volée » et une « fraude massive », assertion jamais prouvée lors de la cinquantaine de recours en justice. Mais la foule présente le croit sur paroles. « Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne concéderons jamais la défaite », a-t-il éructé, avant d’inviter sa troupe à se diriger vers le Capitole.

Consigne que la frange la plus exaltée a suivi à la lettre. Elle n’a eu qu’à affronter un dispositif de sécurité pour le moins sous-dimensionné. Quelques membres de la police du Capitole, dépendant du gouvernement fédéral, ont été débordés en deux temps, trois mouvements. Contrairement à n’importe quelle manifestation antiraciste, la garde nationale n’avait pas été mobilisée. Si certains apprentis-putschistes sont entrés par la grande porte, d’autres ont fracassé des fenêtres pour pénétrer dans le bâtiment. Aussitôt, les élus, au premier rang desquels le vice-président Mike Pence, ont été évacués. Quelques scènes immortalisées rentreront dans les manuels : Jake Angeli (son identité est désormais connue), avec bonnet en peau de bête et cornes, tout sourire au « perchoir », un de ses collègues posant ses bottes sur le bureau de la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi ; des agents en civil armes au poing, protégeant les portes de l’hémicycle barrées d’une armoire transformée en ultime rempart. La police a procédé à 52 arrestations (dont 4 pour port d’arme illégal), saisi six armes et retrouvé dans des immeubles voisins deux bombes artisanales.

Après une nuit de couvre feu et de condamnations unanimes, la certification a repris son cours, jeudi matin, confirmant la victoire de Joe Biden. « Ces tragédies nous rappellent que les mots comptent et que le pouvoir de vie et de mort se trouve dans la langue », a déclaré Barry Black, l’aumônier du Sénat au terme de la « cérémonie », une référence assez directe à Donald Trump. Ce dernier s’est fendu d’un communiqué dans lequel il ne reconnaît pas sa défaite mais annonce qu’il fera place nette en temps et en heure.

Un trumpisme à tendance insurrectionnelle

L’Histoire retiendra que celui qui voulait « rendre sa grandeur à l’Amérique » a été l’instigateur de la profanation de ce qu’une immense majorité d’Américains considère comme un sanctuaire. Organisée de longue date ou improvisée (l’enquête le dira peut-être), cette intrusion ne peut pas être considérée comme un « accident », pas plus que le trumpisme ne l’est. Ce dernier est à la fois la conséquence et l’accélérateur d’une dérive du parti républicain depuis près d’un demi-siècle. On peut dater de la présidence Nixon ce virage à droite d’un parti qui, sous Eisenhower, adhérait au consensus du New Deal de Roosevelt.

Après la signature de la loi sur les droits civiques, la « stratégie sudiste » assumait de séduire les électeurs démocrates racistes et ségrégationnistes du Sud, tout en commençant à remettre en cause les acquis du New Deal. La « révolution conservatrice » a marché sur ses deux « jambes » : néo-libéralisme et néo-ségrégationnisme. Ronald Reagan n’a pas échappé à cette nouvelle règle du G.O.P. (Grand Old Party, le surnom du parti républicain). Si les « reaganomics » constituent l’empreinte majeure de son bilan, celui-ci contient également le durcissement de la guerre à la drogue, faux-nez de politiques discriminatoires à l’encontre des Africains-Américains, qui connaîtront leur paroxysme avec la loi sur la criminalité de 1994 promue par Bill Clinton et… Joe Biden.

Donald Trump a actualisé cette doxa en stigmatisant l’immigration latino, phénomène majeur des années quatre-vingt et 90 et en prenant des accents « souverainistes » alors que les effets du libre-échange étaient jugés de plus en plus négativement par une frange importante de la population tandis que l’explosion des inégalités depuis les années soixante-dix commençaient à craqueler le corps social. La particularité de ce qu’il est convenu d’appeler le trumpisme est d’avoir forgé une alliance officielle entre l’establishment républicain bon teint et la galaxie de milices et mouvements nationalistes, nativistes ou suprémacistes. Un jour, il signait une loi de réductions massives d’impôts pour les plus riches. Le lendemain, il refusait de condamner les suprémacistes blancs victimes de violence à Charlottesville. Un jour, il démantelait des réglementations environnementales et sociales. Le lendemain, il demandait aux « Proud boys » de se tenir prêts. Les puissants républicains « country club » ont parfois toussé ou hoqueté, mais ils n’ont jamais jeté l’éponge. Après tout, Trump leur avait permis de gagner la présidentielle en 2016 et appliquait, certes avec frasques et désordres, la politique qu’ils souhaitaient. Mais comme le veut la formule « l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » Et pour nombre de républicains, l’atterrissage a eu lieu le 6 janvier 2021.

Le parti républicain au bord de l’exlosion

Avant même l’improbable intrusion, les signes de discorde au sein d’un parti républicain largement trumpifié depuis 2016 étaient apparus en direct, sur toutes les chaînes de télévision, alors que s’ouvrait au Congrès la réunion de certification. Enjeu : fallait-il suivre Donald Trump jusqu’au bout de sa stratégie, non seulement de refus des résultats de l’élection du 3 novembre, mais de mobiliser tous les moyens, y compris non légaux, pour les faire invalider ? A quelques minutes d’intervalle, deux figures de la droite, ont défendu deux points de vue diamétralement opposés. Principe de réalité oblige, Mitch Mc Connell, chef des républicains au Sénat, cheville ouvrière des « années Trump », refusait de suivre son ancien champion jusque dans le précipice. Ted Cruz, candidat évangélique à la primaire de 2016, alors adversaire résolu du milliardaire, enfourchait allégrement les thèmes de la « fraude massive » et de la démocratie bafouée. Quelques minutes, plus tard, les failles allaient s’élargir, alors que des supporters de Trump faisaient irruption dans le bâtiment du Congrès. Jamais autant d’officiels républicains (y compris le vice-président en exercice, Mike Pence), n’avaient condamné avec autant de force un acte de Donald Trump. Battu, il est vrai, par Joe Biden, il ne leur sert plus à grand-chose. Mais les élites républicaines devront continuer à « gérer » la base trumpiste Selon un sondage réalisé sur le pouce, 20 % des Américains approuvent l’assaut du Capitole. Soit approximativement un électeur républicain sur deux. En haut de la pyramide, la coupure en deux apparaît à l’identique : plus de la moitié des représentants républicains ont refusé de certifier les résultats de l’élection, une proportion jamais vue dans l’histoire du pays. L’avenir du parti de Lincoln s’écrira-t-il en rabibochages de raison, en déchirements de long terme voire en scission ? Une chose est certaine : si Donald Trump quittera le pouvoir le 20 janvier, il continuera, fort de ses 74 millions d’électeurs, de hanter la vie politique du pays, que ce soit à la tête d’un nouveau parti, aux commandes d’une chaîne de TV, ou en électron « providentiel ».

Un retour à la « normale » ?

En annonçant une « transition ordonnée », le président battu a, de fait, pris acte de la situation : le Congrès ayant certifié le vote du collège électoral, aucun recours politique ou légal ne demeure à sa disposition. Dernière option : celle du coup de force. Il ne faut jamais parier de rien, surtout avec Donald Trump, mais les réactions de la société américaine ont montré qu’elle disposait d’anticorps suffisamment puissants pour circonscrire toute fièvre insurrectionnelle. Les événements du 6 janvier ne constitueront-ils donc qu’une parenthèse, un cauchemar passager ? Il faut plutôt envisager ce qui s’est déroulé au plus haut sommet de l’État comme le symptôme global d’un pays qui, au-delà des chiffres plus ou moins ronflants de l’économie, se porte de moins en moins bien : « brutalisation » de la société (rupture du contrat social, envolée des fortunes des milliardaires et des inégalités, impact terrifiant de la pandémie du Covid sur les classes populaires, notamment africaines-américaines et latinas), polarisation idéologico-politique dans un pays à l’histoire continuellement violente, confiscation démocratique (purges électorales, rôle intact des lobbyistes et influence grandissante des forces de l’argent.) C’est cette maladie que devra soigner Joe Biden. Il disposera pour cela d’une majorité, certes faible, dans les deux chambres du Congrès. Mercredi soir, dans une adresse solennelle, il s’est montré à la hauteur de la fonction, acculant Donald Trump à appeler ses troupes égarées à rentrer chez elles. À partir du 20 janvier, il lui faudra plus que des mots.

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Washington-Moscou: nouvel équilibre ou normalisation?

Joe Biden a appelé Vladimir Poutine et abordé tous les sujets, du désarmement nucléaire au sort d’Alexeï Navalny. (Article publié dans l’Humanité du 28 janvier 2021.)

En arrivant à la Maison-Blanche en 2009, Barack Obama avait proposé à la Russie un « reset » (redémarrage) des relations entre les deux pays. En se glissant dans le siège de celui dont il a été vice-président, Joe Biden ne prétend pas à une telle ambition : juste un rééquilibrage par rapport au mandat de Donald Trump. Ainsi, en appelant mardi Vladimir Poutine, il a tenu à aborder tous – absolument tous – les sujets. La conver- sation entre les deux dirigeants a confirmé la perspective de la prorogation de New Start. Signé en 2010 entre les deux pays, ce traité de réduction des armes stratégiques nucléaires expire le 5 février, avec une possibilité de le prolonger pour cinq ans. Donald Trump, fidèle à sa stratégie unilatéraliste, avait refusé d’envisager une telle option.

Durant ce premier échange, les deux présidents ont évoqué un retour des États-Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien (lire page 16). Ces portes qui s’ouvrent correspondent à l’appel de la Russie à une « normalisation » des relations entre les deux pays. Pour Joe Biden, celle-ci passe manifestement aussi par l’évocation des sujets sensibles, soigneusement évités par Donald Trump durant quatre années. Il a d’abord fait part de sa « préoccupation » à la suite de « l’empoisonnement d’Alexeï Navalny », arrêté le 17 janvier à son retour de Russie, ainsi que du « traitement des manifestations pacifiques par les forces de sécurité russes » (notre édition du 25 janvier). Moscou avait dénoncé, il y a quelques jours, « l’ingérence » de Washington dans ses affaires intérieures.

Le nouveau président a ensuite réaffirmé le « soutien ferme » américain à la souveraineté de l’Ukraine « face à l’agression persistante de la Russie ». Enfin, les « ingérences dans l’élection de 2020 », la récente cyberattaque géante contre des ministères américains ont également été mises sur la table. La présidence russe n’a pas donné de détails sur la réponse de Vladimir Poutine, se contentant de répéter qu’elle souhaite une « normalisation des relations » répondant « aux intérêts des deux pays mais aussi de ceux de toute la communauté internationale ». Ce premier acte diplomatique de l’ère Biden peut être vu comme « le retour de l’Amérique » – mot d’ordre de la nouvelle administration qu’incarnera Antony Blinken, dont la nomination a été confirmée par le Sénat – sur une scène internationale que Donald Trump n’avait pourtant pas désertée, mais simplement occupée avec une stratégie différente.

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Les dossiers chauds qui attendent la Maison-Blanche

Malgré une majorité ténue dans les deux chambres, le nouveau président démocrate est attendu sur plusieurs fronts. Jouera-t-il petit bras ou se montrera-t-il à la hauteur des enjeux ? (Article publié dans l’Humanité du 7 janvier 2021.)

Aussitôt investi – ce sera le mercredi 20 janvier –, Joe Biden devra s’atteler à préparer un plan national pour endiguer la pandémie du coronavirus. Il a, de longue date, annoncé qu’il s’agirait de la priorité des priorités alors que plus de 350 000 Américains sont déjà décédés et que l’hécatombe se poursuit au rythme de plusieurs milliers par jour (3 658, mardi 5 janvier). Le contraste avec la gestion de la crise par Donald Trump devrait être parmi les plus marqués. Joe Biden assure qu’il s’appuiera sur l’avis des scientifiques pour prendre ses décisions. En revanche, angle mort de sa politique, il refuse une réforme radicale du système de santé pour le rendre réellement universel, dans l’esprit du Medicare for All de Bernie Sanders. D’autres dossiers attendent sur un bureau de la Maison-Blanche que connaît bien le 46e président.

Smic à 15 dollars. Après un peu moins d’une décennie d’une bataille lancée par quelques salariés de fast-foods à New York, le salaire minimum à 15 dollars est une réalité pour un tiers du pays. Des villes (Seattle en pionnière) puis des États (Californie et New York en tête) en ont fait la norme. Chemin traditionnel suivi par les mesures progressistes ces dernières années, de la légalisation du mariage gay à l’instauration de congés maladie et parentaux. Alors que les inégalités sociales ont retrouvé leur niveau d’avant le New Deal de Roosevelt, la majorité démocrate de la Chambre des représentants a voté, à l’été 2019, une loi pour en faire la norme dans l’ensemble du pays, mais le Sénat, alors républicain, y a ensuite fait obstacle. Avec les deux chambres « bleues », l’heure du Smic à 15 dollars est peut-être venue. En fin de campagne présidentielle, Kamala Harris a animé un meeting virtuel sur le sujet en compagnie de Bernie Sanders. Un signe ? Un signal ?

Dette étudiante. C’est le deuxième sujet sur lequel la gauche – mais pas uniquement elle – met la pression. L’endettement étudiant, avertissent de nombreux économistes, est une bulle prête à exploser au visage de l’Amérique. Selon les derniers chiffres, qui datent de 2019, il se monte à 1 600 milliards de dollars, soit trois fois plus qu’en 2007 ; 45 millions d’Américains se sont endettés pour financer leurs études supérieures et la moyenne de leur ardoise se monte à plus de 35 000 dollars. Signe inquiétant : les défauts de paiement augmentent. Avant un éventuel krach, la gauche propose d’effacer la dette et, afin d’assécher les sources futures d’endettement, de décréter la gratuité des études universitaires publiques. Joe Biden se contente pour l’instant de vouloir prendre en charge 10 000 euros de la dette de personnes travaillant dans certains métiers de service, comme l’enseignement. Même l’élu de Caroline du Sud, Jim Clyburn, qui est un indéfectible soutien, trouve que le compte n’y est pas.

Peine de mort. La semaine prochaine, trois exécutions capitales auront lieu dans les pénitenciers fédéraux. Avant de vider les lieux, Donald Trump ne sème pas que le désordre, il sème aussi la mort. Dans le programme de Joe Biden figure une proposition de loi afin d’abolir la peine de mort « au niveau fédéral et d’inciter les États à suivre ». Le nombre d’exécutions diminue d’année en année (17 en 2020) et seulement une poignée d’États (principalement dans le Sud) perpétuent cette pratique. Au point que le Death Penalty Information Center parle d’une « abolition de fait ». Une abolition de droit serait historique.

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Le Sénat en balance: autant en emporte la Géorgie

Si les démocrates font basculer aujourd’hui les deux sièges de sénateur, le président Joe Biden pourra disposer in extremis des moyens de gouverner. Sinon, ce sera l’impuissance. (Article publié dans l’Humanité du 5 janvier 2020.)

Joe Biden sera-t-il un président sans réel pouvoir ? C’est en Géorgie que se joue, aujourd’hui, le destin du premier mandat du 46e président des Etats-Unis, via deux sièges de sénateurs. L’enjeu est limpide : si les démocrates emportent les deux scrutins, ils disposeront, en plus de celle qu’ils détiennent à la Chambre des représentants, d’une majorité au Sénat (où ils disposent actuellement de 48 sièges sur cent) grâce à la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Sinon, les républicains maintiendront leur emprise sur la chambre haute et ainsi leur capacité de blocage, ne laissant à Joe Biden que le domaine limité des décrets.

Un Etat républicain qui a basculé chez les démocrates en novembre, deux duels « accrocheurs », toute l’attention médiatique du pays si ce n’est du monde, un Donald Trump en élément perturbateur : le « runoff » (second tour) géorgien est aussi spectaculaire et haletant qu’un scénario hollywoodien débridé, à l’image de ce que fut une campagne présidentielle hors-norme. La « composition » des duels dessine ces deux Amériques qui vont en découvre une nouvelle fois. D’un côté, le sénateur sortant républicain ultra-conservateur, David Perdue, homme d’affaires accusé d’avoir profité d’informations confidentielles sur la pandémie pour faire son beurre en achetant des actions dans une entreprise fabriquant des équipements de protection individuelle, est opposé au démocrate Jon Ossof, un millennial (33 ans) surdiplômé (Georgetown, London School of Economics), producteur de films documentaires. Le 3 novembre dernier, le premier a devancé le second (49,73% contre 47,95%) mais n’ayant pas atteint la barre des 50% se voit contraint à un second tour. De l’autre, Kelly Loeffler, multimillionnaire dont la famille possède le New York Stock Exchange (la Bourse de New York) affronte Raphael Warnock, un pasteur de 51 ans qui officie à l’Ebenezer Church d’Atlanta, l’église où le pupitre fut un temps occupé par Martin Luther King.

Le casting ne serait évidemment pas complet sans… Donald Trump, aussi omniprésent que manifestement encombrant pour son propre parti. En guise de vœux, dès le 1er janvier, il a lancé sur tweeter une nouvelle diatribe contre ces deux scrutins qu’il juge « illégaux et invalides. » Comment dès lors, le G.O.P. (Grand Old Party, surnom du parti républicain) va-t-il pouvoir mobiliser ses électeurs si le grand chef, toujours populaire auprès de sa base, affirme que cela n’en vaut pas la peine ? Depuis sa défaite, le président battu mais toujours en poste sème la zizanie dans la grande famille républicaine, notamment en Géorgie, un Etat traditionnellement conservateur qui a accordé une dizaine de milliers de voix d’avance à Joe Biden. Ici, comme ailleurs, le milliardaire a crié à la fraude. Ici, plus qu’ailleurs, il a vilipendé l’attitude des élus républicains qui ont validé les résultats, à commencer par le gouverneur Brian Kemp et le secrétaire aux élections, Brad Raffensperger. L’hôte de la Maison Blanche est même allé beaucoup plus loin (lire ci-dessous). Perdue et Loeffler tentent de se tenir à équidistance des acteurs de ce psychodrame familial en ne désavouant pas le pater familias, afin de ne pas démobiliser la base, tout en ne sombrant pas dans une théorie du complot qui repousserait sans doute les plus modérés des républicains. Pour sortir de cette nasse, le duo républicain joue une carte qu’il pense maîtresse sur ces terres encore largement conservatrices. « Nous sommes le pare-feu pour empêcher le socialisme d’arriver en Amérique », a ainsi lancé Kelly Loeffler, s’attirant une ovation du public venu l’écouter dans une petite bourgade bien comme il faut, située dans le Nord de l’Etat, crucial pour les républicains.

Ces derniers savent que c’est dans les parties rurales de la Géorgie qu’ils pourront contrer la puissance de feu des démocrates dans la métropole d’Atlanta. Les démocrates ont toujours régné dans la principale ville de l’Etat. Un changement s’est pourtant produit durant ces deux dernières décennies : les banlieues entourant la ville sont de moins en moins « rouges » et de plus en plus « bleues ». Conséquence d’un afflux de nouvelles populations, principalement africaines-américaines, membres de la classe moyenne. 65% des habitants arrivés ces dix dernières années ont voté démocrate, clé du succès de Biden en novembre. Pour décrocher la timbale sénatoriale, le duo Ossof-Warnock joue sur le même registre : l’antitrumpisme modéré. A titre d’exemple, les deux candidats s’opposent à deux des mesures-phrases de l’aile gauche : le Medicare for All et le New deal écologique. Les derniers sondages (pour ce qu’ils valent) leur accordent une légère avance. Les meetings prévus hier de Donald Trump et Joe Biden sont-ils susceptibles de faire bouger le curseur ? Réponse (au mieux) dans la nuit de mardi à mercredi.

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Géorgie: les clés du « runoff »

La présidence de Joe Biden se joue le 5 janvier lors deux deux élections sénatoriales dans un Etat traditionnellement conservateur mais qui a basculé chez les démocrates en novembre dernier. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 24 décembre 2020.)

« Si on m’avait dit, il y a quatre ans, ce qui allait se passer en Géorgie, je ne l’aurais pas cru : ni la purge massive électorale, ni la campagne de Stacey Abrams de 2018 puis celle pour inscrire sur les listes électorales, ni encore moins les résultats de 2020. » A l’instar de Laurel Snyder, pas grande monde n’aurait misé un dollar sur une bascule du « rouge » vers le « bleu » de cet Etat du Sud. Et lorsque cette écrivaine résidant à Atlanta, déroulait, en quelques mots ce scénario, lors d’un webinaire, organisé mi-décembre, des « Ecrivains contre Trump », ses acolytes opinaient franchement du bonnet. C’est la Floride qui s’affichait comme LE « swing state » que démocrates et républicains s’arrachaient. Et c’est au Texas, où les changements démographiques étaient bien plus avancés, que l’on promettait un destin d’Etat indécis. Finalement, le 3 novembre, Joe Biden a devancé Donald Trump de près de 13.000 voix. Et le 5 janvier, c’est ici, en plein cœur du Sud que tout va se jouer pour l’administration Biden lors d’un « runoff » (disons l’équivalent d’un second tour) qui promet d’être le plus médiatique des « runoff ». Deux sièges de sénateurs y sont en jeu. L’enjeu est simple : les démocrates l’emportent et ils auront 50 sénateurs, à égalité avec les républicains, mais la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris leur permettra de disposer des moyens de leur politique. S’ils perdent, ne serait-ce que l’une des deux élections, et ils seront condamnés à voir leurs initiatives législatives bloquées par la digue républicaine du Sénat.

Les démocrates peuvent-ils reproduire l’exploit du 3 novembre dans un Etat au long passé conservateur ? « La vague bleue peut-elle survivre à Trump ?», reformule Lauric Henneton, maître de de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, lors d’un webinaire sur les « villes nord-américaines à l’heure de Trump » organisé par réseau EUNA (Etudes Urbaines Nord-Américaines). En Géorgie, la « vague bleue » (Joe Biden a augmenté le capital électoral de Hillary Clinton d’un tiers, passant de 1,8 à 2,4 millions de voix) s’est incontestablement nourrie du rejet de la figure de Donald Trump. Le jour même où le président sortant perdait cet Etat, le sénateur républicain David Perdue devançait Jon Ossof (49,7% contre 47,9%), échouant pourtant à franchir la barre des 50%, ce qui conduit, en fonction d’une règle locale, au fameux « runoff. »

Finalement, le président battu est peut-être en train de rendre un fier service à son ennemi Joe Biden en s’impliquant autant dans la campagne des sénatoriales et en semant la zizanie au sein du G.O.P. (Grand old party, le surnom du parti républicain). Il s’en est successivement pris au secrétaire républicain aux élections, Brad Raffensperger, accusé d’avoir couvert la fraude en validant les résultats après un recompte puis le gouverneur républicain, Brian Kemp, de les avoir certifiés. Une partie des trumpistes les plus acharnés appellent à boycotter le scrutin du 5 janvier qui se jouera sans doute à quelques milliers de voix près. Mais, Trump ou pas Trump, l’émergence des démocrates dans cet Etat qui lui fut fidèle jusque là signature de la loi sur les droits civiques dans les années 60 n’en reste pas moins un phénomène durable. Il tient aux changements démographiques et à l’immense travail d’inscription sur les listes électorales.

« Il y a un double processus : densification et diversification. C’est lorsqu’il y a densification par la diversification qu’il y a changement», résume Lauric Henneton. En résumé, le curseur électoral évolue vers les démocrates lorsque les nouveaux habitants sont membres des « minorités. » Le cœur du boom démographique se situe dans la métropole d’Atlanta, où « la croissance démographique repose quasi-exclusivement sur les noirs.» Joe Biden y a recueilli 1,5 million de voix contre 1 million pour Barack Obama en 2008. Selon une enquête, les habitants arrivés ces dix dernières années ont voté démocrate à 65%. Les sciences sociales l’avaient étudiée : la « nouvelle grande migration » (en référence à la « grande migration » qui vit, entre 1910 et 1950, des millions de noirs quitter le Sud et ses lois ségrégationnistes pour se rendre dans les grandes villes du nord-est et du Midwest) favorise sur le long terme les démocrates. Mais encore faut-il que ces électeurs potentiels votent. Les républicains l’ont bien compris, eux, qui ont mené une purge électorale de près d’1,5 million d’électeurs avant l’élection de 2018, ce qui permit à Brian Kemp de se défaire de Stacey Abrams. Cette dernière a ensuite mené, avec son organisation Fair Fight un immense travail d’inscription sur les listes électorales (800.000 personnes en deux ans), sans lequel Joe Biden n’aurait jamais entrevu le moindre espoir de victoire. Désormais inscrits en masse, les électeurs doivent se déplacer le 5 janvier : c’est tout le travail des militants politiques et syndicaux (entretien ci-dessous)

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